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Splice ou Vincenzo Natali vu sous l'angle du pamphlet

Splice ou Vincenzo Natali vu sous l'angle du pamphlet

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07/02/2010

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Splice , ou Vincenzo Natali vu sous l'angle du pamphlet
"Issu de toi, issu de moi, on s’est hissés sur un piédestal ; et du haut de nous deux, on a vu."  A. Bashung 
Note : il est préférable d’avoir vu le film avant de lire cet article.Nombre de papiers critiques sont dithyrambiques à l’égard de
Splice 
, et ce à juste titre en regard dela qualité indéniable de cette démarcation très shelleysienne des aventures de Dolly au pays desdérives bioéthiques. Cependant, les arguments et considérations que l’on y trouve le plus souventsont assez similaires (pour tout dire relativement convenus) dans leur manière d’en rester à lasurface des choses. Il ne s’agit pas ici de fustiger une prétendue (quoique probable, certainespublications se contentant de copier-coller le dossier de presse) paresse éditoriale qui consisteraità traiter les films avec une grille préconçue de type « décris tout ce que tu vois dans le dessin », età y appliquer une réflexion formatée dont l’un des symptômes serait la subordination aux tics dela langue journalistique (celle-là même qui fait par exemple accoler systématiquement le terme"bagatelle" à toute mention d’une importante somme d’argent).Il apparait pourtant surprenant que sous prétexte que
Splice 
est un film de SF, on ne le traite quepar le petit bout de la lorgnette de la Hard Science, tant le discours sociétal pur et dur (et d’unpessimisme patent) s’y étale en indices trop multiples pour être fortuits. Bien entendu, laprospective scientifique de l’objet est solide et soulève ses propres questionnements, notammenten ce qui concerne la bioéthique, la marchandisation du vivant (aujourd’hui même l’on brevettedes êtres vivants en tant que technologies, au nom de grandes sociétés cotées en bourse), la virtualisation des rapports humains, le contrôle de la recherche et plus largement la notion deprogrès technique et les questions qui en découlent. Mais débarrassé de ses atours les plusévidement science-fictionnels, que raconte au final
Splice 
? Deux jeunes gens, membres productifsde la société mais aussi foncièrement immatures, font un enfant par la grâce de la procréationmédicalement assistée. Objet de tous les caprices (après tout il en est un lui-même), l’enfant sertde réceptacle à tous les désirs plus ou moins refoulés de chacun de ses géniteurs, qui le traitenttantôt en enfant-roi, tantôt en animal de compagnie. Enfants eux-mêmes, leur relation avec unêtre qu’ils ont conçu pour eux et non pour lui-même est pour le moins ambiguë, laissant la porteouverte à l’inceste et aux pires maltraitances et castrations, symboliques ou non. Dans un telenvironnement pathogène, l’enfant d’abord innocent devient littéralement un monstre œdipienaux passages à l’acte violents, uniquement préoccupé de toute-puissance et de domination, seuleissue d’une cellule basée sur la collusion d’égocentrismes puérils eux-mêmes prostrés dans unsentiment de toute-puissance informulé mais jamais dépassé. Expliquons-nous :Bien plus que tout autre genre de récit narratif, la science fiction se caractérise non par sonfolklore (sciences dures, prospective technique) mais en ceci que ce folklore sert de tremplin à desconsidérations universelles : humanité/non humanité, politique, religion, rapport à la technologie,au temps, à l’espace, au réel, etc.. Herbert, Ballard, K. Dick, Asimov, Huxley ou Vernedéveloppent ainsi, plus ou moins en filigrane, des réflexions théoriques complexes sur leursterreaux mythologiques et techniques, au point de rencontre de la distance que leurs universentretiennent avec le nôtre, et du vérisme de leur démarche d’écriture. Ce faisant, ils prennent laphilosophie, engluée plus ou moins dans le quotidien et les sciences humaines depuis lesituationnisme, pour mener des questionnements qu’on ne trouve plus que dans ce domainefictionnel "fantaisiste", ou dans les publications scientifiques les plus pointues d’astrophysique oude neurobiologie.
 
  Au fil de sa filmographie, Natali s’approche par la métaphore de considérations sociologiques quel’on retrouve par exemple dans le cycle
Dune 
de Herbert (tomes 4 à 7 principalement), concernantles multiples modes de coercition sociale et technologique, la pulsion messianique et la notionmême d’individu au sein de structures données.
Elevated 
et plus encore
Cube 
montrent des sociétés(schématisées à l’échelle de petits groupes humains archétypaux) s’écrouler sous la pression de lalutte pour la survie, démontrant que le plus court chemin d’une barbarie à l’autre semble bien êtrela civilisation. Le constat est pessimiste, et l’ouverture proposée par la "victoire" du simpled’esprit ne fait qu’en entériner l’amertume : plus il est "malin", performant en société, spécialisédans ses compétences, plus l’être humain se ravale rapidement au rang de la bête féroce, le calculfroid en plus. Sous ses dehors de fable dickienne,
Cypher 
fait fort lui aussi : dans un mondecorporate, mais par extension dans tout groupe humain (voir les séquences domestiques),l’individu est une quantité négligeable et même un mythe mis en place pour la régulation(comment ne pas penser à ce titre aux notions modernes de marketing de niches ?), sauf dans lecas des électrons libres et agents provocateurs que le corps social cherche à éliminer à la manièrede virus informatiques. Révolutionnaire, libertaire, la morale de ces récits? Le méconnu
 Nothing 
 montre bien que le pessimisme de Natali envers l’humanité n’est pas soluble dans la libertéd’action de l’individu, ou en tous cas dans cette vision tronquée qu’a notre temps de la libertéindividuelle, dominée par un égocentrisme d’enfants en bas âge : devenus virtuellementomnipotents par soustraction des éléments du monde qui les dérangent, les deux personnages nesortent pour autant jamais de leurs carcasses, ni de l’immaturité qui les pousse à ne chercher quedes solutions simples (i.e. l’amputation du réel plutôt qu’une appréhension plus poussée de celui-ci). Lorsqu’arrive l’inévitable point de rupture, il ne reste plus qu’à s’entretuer.
Splice 
apparaît comme une synthèse de ces jugements sans appel. Y sont dénoncés l’immaturitéindividuelle, son encouragement à l’échelle de sociétés entière par les agents décideurs du mondeéconomique (il est à l’heure actuelle plus facile de vendre des Iphone que des livres de poche), seseffets délétères sur la (les) génération(s) suivante(s), jusqu’à des cataclysmes (sociaux, guerriers,écologiques) dont il est difficile, voire impossible, de prévoir les futurs et successifs raffinementsd’abjection. A vrai dire, devant
Splice 
on pense beaucoup à Philippe Muray, grand - et salubre - sceptiquedevant la joyeuse parade pimpante de l’époque, joyeuse et pimpante elle aussi (et disponible enplusieurs parfums pour masquer l’arrière-goût des charniers qui la contituent). Un article enparticulier publié à l’époque dans le regretté mensuel
L’Imbécile 
, où celui-ci s’étonnait du culte del’Enfant-Dieu devenu omniprésent dans les pays occidentaux, dénommé par lui infanthéisme etqu’il qualifiait de "maladie infantile de l’humanité contemporaine sénile" avec la verve qui lecaractérisait. Ainsi «
l’infanthéisme fait rage quand justement il n’y a plus d’enfants ni d’enfance. Plus d’adultes non plus par la même occasion. La frontière entre les deux stades s’efface au profit du premier dont l’adulte infanthéiste épouse à toute allure les goûts, la façon de parler, de jouer, de croire ou de ne pas croire, de s’émouvoir,de réclamer des friandises et des divertissements mais aussi des lois qui le protègent des dangers du monde extérieur 
 », et «
l’infanthéisme (…) est d’abord une auto-croyance, un auto-culte, le culte de soi-même idéalisé, de soi en tant que néo-enfant tout-puissant 
». Guillermo del Toro tenait des propos similaires en promotion de
l’Espinazo del Diablo
, en réponse aux étonnements d’interviewers devant son absence de scrupulesà tuer ou blesser des enfants dans ses films. Il remarquait ainsi qu’à Hollywood et plusgénéralement en termes de climat culturel, l’enfant est devenu une figure fantastique au mêmetitre que le vampire ou le loup-garou : parfait, immortel, invincible, ayant toujours le bénéfice del’innocence mais toujours aussi une réplique sarcastique concernant la vie sexuelle ousentimentale des adultes… Del Toro a depuis sauvé
Splice 
du development hell en lecoproduisant, et c’est peut-être autant par proximité philosophique que par goût du film demonstre. Film de monstre qu’est tout de même principalement
Splice 
, son concept démarquant
 
bien entendu Frankenstein, mais en en biaisant d’emblée le concept de base - le Nietzsche de lamort de Dieu étant passé par là depuis l’écriture du roman. Ici, les scientifiques ne jouent pas àDieu, ils jouent, tout simplement, incapables de voir plus loin qu’eux-mêmes et oublieux deséventuelles conséquences de leurs actes. Jusqu’à Elsa, qui reproduisant les maltraitances qu’elle aelle-même subies, ne se rebelle pas par ses actes contre une figure tutélaire mais en réplique lemodèle, sans filtre ni réelle réflexion préalable. D’autant que le fait qu’elle ait intégré son propre ADN dans Dren, à l’insu de son conjoint, indique déjà à quel point l’enfant obtenu estinstrumentalisé d’emblée (la raison d’être de leurs travaux est de produire une hormone - voir lescréatures Ginger et Fred - mais la conception de Dren sert aussi à combler un désir de maternitéque par ailleurs elle nie).Car les indices de sa prise de position, Natali les dissémine partout dans son film. Dans sastructure narrative elle-même, nous l’avons vu, mais aussi et surtout dans les éléments de sonimagerie et la caractérisation de ses personnages : ne supportant pas de travailler sil’environnement n’est pas personnalisé sous la forme du loisir (fonds musicaux, gadgets), ilss’habillent et vivent comme des adolescents (la déco de l’appartement, remplie entre autresd’artoys, d’objets de design à la mode et de posters à la manière d’une chambre d’étudiant), ontdu mal à investir leur relation hors du stade du "chuis-beau-t’es-belle-on-baise", et conçoiventDren en catimini, par défi envers une autorité qui leur a refusé d’avancer bille-en-tête, comme onfait le mur pour aller taguer les murs du lycée en buvant de la vodka bon marché. Une fois celle-cinée, ils la vêtent de petites robes, la nourissent de bonbons et alternent ébaubissements quant àses mille merveilles et crises d’autorité aussi ponctuelles qu’incongrues. Ne reste plus qu’à mettrel’infortunée sous cloche (dans le labo, le sous-sol, la caisse de transport puis la grange), tantphysiquement qu’intellectuellement. La conséquence directe de tels comportements estl’explosion, à l’adolescence de Dren, de toutes les pulsions contradictoires qui déferlent sansfrein.Le parallèle est évident avec les enfants et adolescents tueurs, adeptes de pornos hardcore,d’alcoolisations massives, de tortures de SDF, etc. etc., et qui font les choux gras de la presse àfaits divers depuis une trentaine d’année. Successivement, les medias et/ou personnalitéspolitiques jamais bégueules dans l’anxiogène, auront accusé pour expliquer le phénomène les video nasties, les jeux de rôle, la télévision (ah, l’adoption de la V-chip au début des années 90 !),les jeux vidéos, Internet, le black metal… Une cause plus diffuse, mais nettement plusconvaincante, pourrait justement être la déréalisation générale d’un certain occident, cetimaginaire entièrement rose et bleu pastel dans lequel on cherche à confiner l’enfance, tant danssa vie physique que psychique, en le protégeant virtuellement de toute expérience traumatisanteou simplement désagréable. N’ayant pu construire, enfants, leur imaginaire sur des limites tellesque peur, douleur, pathos ou frustration, il apparaît logique, du moins explicable, qu’arrivés dansle maelström émotionnel, hormonal et conflictuel de la puberté, ils recherchent ces limites, cetteréalité, avec une force d’impact décuplée par l’élan pris sur plusieurs années d’enfance sanshistoires.C’est ainsi que Dren évolue, et commence à manipuler son entourage et en particulier Clive, son"père" putatif qui aurait plutôt un rôle extérieur, repoussé hors de la relation entre elle et sa mêre.Lui-même a un comportement tranché envers Dren, il essaie à plusieurs reprises de la tuer dansun reflexe quasiment prophylactique, bientôt teinté par le dépit narcissique : la scène de la noyadeintervient après qu’Elsa ait refusé de faire un enfant avec lui, alors qu’elle s’investit bien au-delàde l’éthique avec son sujet d’étude. Le fait de simplement vouloir annuler l’expérience clandestine(par élimination de Dren donc) avant de se faire prendre, ne fait pourtant pas de Clive un agentde la modération ou de la maturité ; elle serait plutôt à voir comme une expression PeterPannesque de vouloir absolument rester (ou retourner) dans un statu quo sécurisé "d’avant tout

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