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Miles Murphy est à son bureau. Il joue avec son crayon en regardant avec résignationla pile de dossiers dans un coin de la table. La pièce est sombre, uniquement éclairée dunepetite lampe à pétrole ; la lueur du trafic et des néons, dehors, procure suffisamment delumière. La pluie tambourine avec force contre les fenêtres du septième étage, où se trouvele bureau du détective. En contrebas, cest-à-dire pas plus bas que deux étages en-dessous,lui parviennent les bruits de la circulation.La pièce est soudainement violemment éclairée, puis une ombre passe sur labibliothèque située en face de la large baie vitrée. Murphy peste ; un jour, un de ces foutustaxis finira par semboutir dans son salon. Il y avait pourtant une réglementation très strictesur le sujet ; mais lencombrement grandissant des voies de circulation faisait que lesvéhicules passaient toujours plus près des immeublesIl est dix-huit heures. Le détective senfonce dans son fauteuil, faisant craquer le cuir.Il sétire. La journée a été particulièrement calme pour le moment, mais ça ne va pas durer.Dix-huit heures trente. Murphy poireaute devant le taxiport mais à labri de la pluie. Ilcontemple dun air désabusé larc-en-ciel de couleurs glauques des néons multicoloresaccrochés au bâtiment den face, écrasant son mégot du talon, lorsquun véhicule finit parsarrêter. Le détective monte par larrière, et indique au chauffeur ladresse du Venezia.Le taxi roule sur deux mètres, puis prend son envol. Le bourdonnement des moteursdisparaît, et cest dans latmosphère dun jazz feutré que Murphy senvole dans un cielpollué et percé de mille lueurs. Celles-ci sestompent à mesure que les gouttes de pluieviennent glisser sur la vitre, au tempo triste de la trompette du morceau. Finalement, ledétective ne voit plus rien.Haven Town : huit millions dhabitants pour deux cent kilomètres carrés. Et encore, laville nétait pas la plus mal lotie de lîle : Freeport, avec ses dix millions dhabitants surpresque la même surface, était un véritable enfer. Lîle, cest celle dArk Island, référencebiblique à peine voilée à larche de Noé, à lexception quil sagit cette fois dhommes et nonpas danimaux.Au bout dune demi-heure, le taxi descend alors que le soliste attaque les aigus. Il nepleut plus, et par la fenêtre le monde paraît un peu plus délavé encore. Le véhicule touche lesol et sarrête sans un bruit. Un autre taxi le survole rapidement avant de disparaître dans labrume. Murphy paie le chauffeur, sort et esquive les larges flaques pour rejoindre le trottoir.Dans son dos, lappareil repart dans un léger bourdonnement.Miles se trouve dans le district gris, le quartier nord-est de Haven Town, la frontièreavec le quartier pourpre, le pire de tous. Le Venezia nest pas très loin, dans une petite alléesinuant entre deux immeubles décrépis, le caniveau coulant en plein milieu. Le patron duditbar, doté dun cynisme certain, avait appelé son établissement en référence à Venise,première ville entièrement engloutie par les flots.Pas âme qui vive dehors. Pourtant, le quartier nétait pas particulièrement scrupuleuxdu couvre-feu. Murphy se rapproche des bâtiments aveugles aux volets clos sans croiser
 
personne, esquivant les détritus, longeant quelques carcasses de voitures, et sarrête àlangle de la rue, devant un supermarché à la devanture presque vide. On était mardi, lesconvois de ravitaillement passent le dimanche et le jeudi, et il ny a déjà presque plus rienLes quelques lettres survivantes du néon affichant Venezia clignotent dun jauneblafard sur sa gauche. Un petit groupe de buveurs à la mine patibulaire sest regroupé sur letrottoir den face et discute, tout en sautillant sur place pour se réchauffer. Personne ne faitattention à Murphy lorsque celui-ci passe à leur hauteur, pousse la porte du bar et entre.A lintérieur, la chaleur enveloppe le détective instantanément. Le Venezia est bondé.A travers les volutes de fumée et la musique du juke-box, Miles savance vers le bar. Au-dessus dun immense miroir sont accrochés des portraits de stars de cinéma ayant vécuavant lImmersion ; Miles fixe un instant les yeux dune jeune actrice au sourire éclatant,troublé par ce regard qui naura connu que le monde tel quil était avantLe whisky quil commande est évidemment infect. Quasiment tout ce qui estcomestible est de toute façon infect, à moins davoir les moyens. Dire quà une époque, lesgens mangeaient de la viande couramment Miles avait autant de mal à imaginer untroupeau de vaches que la jeune actrice du tableau en train de vivre tranquillement dans unmonde normal. Limage était complètement irréelle.Murphy finit par sortir des ses pensées et se tourne pour scruter la salle, les deuxcoudes en arrière sur le bar, face à la populace. Il aperçoit tout de suite Sonny : dans un coinau fond, sur le canapé à côté du jeu de fléchettes. Il discute avec un autre homme, queMurphy ne connaît pas.Le détective avance vers Sonny qui, lapercevant au loin, glisse un mot à loreille deson interlocuteur, qui se lève immédiatement et part aux toilettes. Murphy prend sa place etse rend compte quil trimballe son verre dhuile de vidange.« Salut, Son.-
 
Slut Miles. Quoi dneuf ?  il sallume une cigarette--
 
Le boulot, Son, le boulot. Miles senfonce dans sa chaise- Bon, je vais pas terefaire tout lhistoire, dailleurs jai pas le temps. Elle est où ?-
 
Tes un rapide mec, attends attends Si tes pareil avec les filles, tu dois pas enavoir pour ton argent !-
 
On a pas le même genre de fréquentations, mon vieux, alors boucles-la. Tu me disoù cest, cest tout ce que je veux savoir. »Sonny prend un air outragé et lève les mains au ciel.« Holà holà, ok cest bon. Mais jaimerais bien savoir ce que jai à y gagner moi danscette histoire. Cest vrai quoi, jte file un tuyau en or, et moi derrière jai que dalle. Tusais que cest pas facile de survivre dans le quartier gris ? Taurais pas quelquesbillets, histoire que je dorme au chaud cette nuit ?
 
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Prends pas ce rôle, Son, ça marchera pas. Et ça moblige à te rappeler que tu as labande de Dillinger aux fesses. Alors tu me réponds, et je fais en sorte quils ne tetrouvent pas. »Sonny, un type tout sec aux cheveux filasses et amateur de chemises à carreaux, seprend la tête dans les mains et se met à gémir en serrant les dents.« Putain mec, comment tu peux me faire ça ? Avec ou sans toi, un jour ils vont finirpar mavoir. Faut que je me casse dici ! Et ta foutue valise, elle est dans le casiercinquante-sept du Spatioport ! »Sans un mot de plus, Murphy se lève et quitte le bar, pendant que Sonny jette sabière dun geste rageur. En ouvrant la porte, le détective accueille avec gratitude le ventnocturne qui sest levé. En face de lui, de lautre côté du trottoir, là où discutaientauparavant quelques types, se tient lhomme avec lequel Son discutait. Il tient un fusil et,lorsque Miles sen rend compte, il lui tire dessus. Les lettres survivantes du néon explosentdans une gerbe détincelles au-dessus de la tête de Miles ; le détective se jette sur le côté,derrière une lourde poubelle en métal, et sort son pistolet. Un autre coup résonne, àquelques centimètres de lendroit où il se tient.Soudain, la porte du bar souvre ; le propriétaire, un type chauve dans lacinquantaine, bardé de piercings, tient lui aussi un fusil de chasse : il tire deux coups avecune précision redoutable, crache par terre, et rentre en refermant la porte. Silence total.Lapparition na duré que quelques secondes, mais a été suffisante pour que lhomme aufusil se retrouve agonisant dans le caniveau, ce que confirme un bref coup dil de derrièrela poubelle. Ca va chauffer pour SonnyTenant toujours son arme à la main, Murphy entre dans le bar et se dirige droit versle canapé à côté du jeu de fléchettes. Deux prostituées semblent avoir pris possession deslieux Un rapide tour dans les WC ne donne rien ; Son a toujours été bon pour disparaîtrequand les choses commençaient à chauffer sérieusement, cest dailleurs pour ça quil est unsi bon indic. Seulement, la drogue finit toujours pas vous retrouver, elleIl est vingt-deux heures, et il fait une nuit glaciale. Illuminé de mille feux, leSpatioport voit sa cohorte de voyageurs aller et venir dans limmense hall, monter etdescendre les escalators et attendre les prochains vols dans des sièges en plastiqueinconfortables. La voix robotisée égrène la liste des vols retenus au sol suite à une prévisionde forte tempête. La plupart des gens, ici, sont en voyage daffaires. Voyager pour les loisirsest une activité qui ne se pratique plus depuis une bonne cinquantaine dannées. Dailleurs,qui en aurait les moyens ?Les consignes sont dans laile est, près des services de taxi et dhébergement low-cost. Elles prennent tout un pan de mur. Devant, cest leffervescence ; suite aux nombreuxretards et annulations, les gens récupèrent leurs affaires, le visage fermé et fatigué.Cependant, le vrai problème, Miles sen rend compte de suite : un homme est en train
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