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Jaime Semprun - L'abîme se repeuple (1997)

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1Jaime Semprun
L’ABÎME SE REPEUPLE
Editions de l’Encyclopédie des Nuisances1997«Tentaculaire et dévorante, défigurée par la pollution, la capitale de la misère absorbe desvilles entières à mesure qu’elle s’étend. La plus grande mégapole du monde est-elle encoreadministrable? Il y a longtemps que le rêve industriel, ici, s’est mué en cauchemar. (…) Descentaines de milliers de SDF vivent dans les rues, dormant où ils peuvent. On s’entre-tue pourle moindre cagibi, la moindre anfractuosité sous les échangeurs routiers. (…) Sao Paulo n’estpas une ville du tiers-monde. A bien des points de vue, c’est même, avec 4 à 6% de croissanceéconomique par an, une ville exceptionnellement riche qui concentre les principaux revenusdu pays. (…) Selon une enquête officielle, ‘en l’an 2000, le groupe social le plus important dela ville sera constitué de 4 millions d’adolescents issus des quartiers pauvres, malalphabétisés, sous-alimentés et inadaptés au marché du travail.’» 
Paris-Match
, 20 février 1997IParler du monde actuel comme d'un cadavre en décomposition n'est pas simple facilitérhétorique. C'est une image, mais de celles qui servent à imaginer juste : l'ayant à l'esprit, ondistingue mieux ce qu'on a sous les yeux, et toutes sortes de phénomènes, sinon passablementdéroutants, deviennent intelligibles. A commencer justement par ce sentiment universel qu'ilest désormais inutile de chercher à connaître de façon plus scientifique et détaillée lefonctionnement de la société mondiale. En dehors de ceux qui sont rétribués pour fournir dessimulations théoriques, cela n'intéresse personne de savoir comment elle marche exactement;et d'abord parce qu'elle ne marche plus.On ne fait pas l'anatomie d'une charogne dont la putréfaction efface les formes et confond lesorganes. Quand les choses en sont venues à ce point, il semble qu'il y ait mieux à faire : às'éloigner pour tenter de trouver encore un peu d'air frais à respirer et reprendre ses esprits ;ou sinon, comme la plupart y sont contraints, à faire en sorte de si bien atrophier sa perceptionde la puanteur qu'on puisse s'en accommoder après tout, peut-être se divertir et même s'enenchanter de tant de corruptions variées et changeantes, fermentations inhabituelles etgargouillements ludiques qui enflent de leur exubérance la charogne sociale. Exubérance enregard de quoi ce qu'il reste çà et là dans les mœurs de vie vivante paraît d'une stabilité bienennuyeuse, que ne peuvent songer à défendre que des conservateurs et des réactionnairesterrifiés par le changement. Et certes aucun organisme vivant ne peut être aussi surprenant,inédit et labyrinthique que ce qu'en fait, un court moment, son pourrissement.C’est aussi cette corruption bien avancée qui, mêlant tout et défigurant tout, fait apparaître surles pages des journaux de si suggestifs
collages
,
cadavres exquis
allégoriques d’une fin decivilisation. Quand on lit que les dirigeants de l’Ukraine tchernobylisée complètent ladestruction de la population indigène en vendant à des multinationales productrices depesticides le droit de tester, sur des millions d’hectares, des composés chimiques encoreillicites dans des pays moins expérimentaux, une colonne voisine nous informe de ceci: un«chercheur en écologie» américain envisage de disperser sur Internet un programme de sa
 
2façon, conçu pour proliférer et se diversifier en une population présentant des comportementstels que le parasitisme, la coopération, et même une forme de reproduction sexuelle. Il attendde cette expérience, version électronique de la diversification des espèces lors du cambrien,qu’elle provoque la naissance de formes de vie inattendues, et nous aide à percer
les mystèresde l’évolution
. Ce sont, un autre jour, des animaux encore vivants et sauvages, mais greffés demouchards électroniques, qui sont mis au travail «pour la science», en fait pour espionner cequ’il reste de nature encore à exploiter. Et sur la même page de journal, des Californiens nonmoins bardés d’électronique se découvrent maintenant «surbranchés», emprisonnés où qu’ilsse trouvent par les moyens de communication instantanée, quand aucun moment de leur vien’échappe plus à l’exploitation économique.De la même manière, quand on nous apprit un beau matin le peu de cas qu’il y avait à fairedes jugements d’Orwell, puisqu’il aurait été en quelque sorte un indicateur des servicessecrets anglais, un journal français qui diffusait la nouvelle, sous le titre «Orwell enmouchard anticommuniste», la juxtaposa étourdiment avec cette autre, annonçant que plus desept cent mille jeunes étaient descendus dans les rues de Berlin, «non pas pour refaire lemonde ou décréter l’insurrection», précisait-on, mais «tout simplement pour danser la technoet s’amuser à fond.» On voyait donc simultanément à l’œuvre le
 Ministère de l’Amour 
organisant sous le nom de «Love Parade» ces bacchanales électrifiées de l’abrutissement, etle
 Ministère de la Vérité 
qui, au moyen d’archives «déclassifiées», nous informait qu’Orwelln’était plus le vertueux ennemi du totalitarisme bureaucratique qu’il convenait d’honorer laveille encore, mais un vulgaire mouchard.«Symptomatiques», pour employer un mot cher à Orwell, ces calomnies le sont de quelquechose qu’on peut résumer ainsi: le système des libertés marchandes se passe maintenant dequelque justification historique que ce soit, y compris par la référence à son ancien repoussoirstalinien. Il repose sur ce qu’ont accompli les totalitarismes de ce siècle et s’appuie sur leursrésultats, aussi tranquillement qu’il installait à Prague, pour un concert de Michael Jacksondont les spectateurs s’entendaient promettre qu’ils allaient ainsi «entre dans l’histoire», unestatue géante de cet
homme de silicone
, sur le socle même où était autrefois érigé celle deStaline. Comme l’observait un hebdomadaire allemand très éloigné de toute exagérationcritique, à propos des sept cent mille zombis agglutinés par la «Love Parade» de Berlin:«La techno est une musique-machine; celui qui l’écoute (le raver) un homme-machine, unsystème nerveux en agitation, qui se laisse entraîner par la musique jusqu’à ce que soncerveau connaisse un sentiment de bonheur auquel il est le seul à croire. Les amateurs detechno sont les véritables enfants de l’unification allemande.»A ceux-là, à tous ceux qui sont
sortis de l’histoire
et vivent dans la superstition technique(dans un bonheur auquel ils sont les seuls à croire), il devient tout à fait superflu d’inculquerque vouloir «refaire le monde» revient fatalement à tenter d’instaurer une utopie totalitaire,tentative qui ne peut déboucher que sur le chaos et la violence: ils sont en effet tout disposésà aimer ce monde qui se défait
 pour ce qu’il est 
, et même peut-être bientôt en tant précisémentqu’il sera chaotique et violent. Pour ces individus-atomes, façonnés par l’isolement sensorielde la société industrielle de masse, l’essentiel c’est de «vibrer», et il ne manque pasd’organisateurs pour leur fournir, outre le
 fun
, des identifications collectives de substitution etdes mobilisations programmées dont ils puissent être en toute spontanéité les acteurs. «Noussommes une seule famille», tel était le mot d’ordre des convulsionnaires de Berlin, maisderrière ce «signe d’amour sur terre» se profilent l’unanimité obligatoire et la haine del’autonomie individuelle, comme aussi derrière les «révoltes citoyennes» dont le généreuxenthousiasme est surtout d’adhérer à un consensus préfabriqué.
 
3En 1995, l’éditeur anglais de
la Ferme des animaux
exhuma à l’occasion du cinquantenaire del’ouvrage une préface qu’il avait à l’époque écartée; Orwell y décrivait les difficultésrencontrées pour publier son texte, le refus de quatre éditeurs successifs, les pressions duministère de l’Information, et plus généralement le climat de censure stalinophile qui régnaitdans l’intelligentsia anglaise de l’époque. Mais il disait aussi que l’orthodoxie régnantepouvait changer, et devenir, pourquoi pas, «antistalinienne» sans être moins étouffante pourune pensée libre; le fait que tout le monde répète la même chanson n’étant pas plusréjouissant quand on est d’accord avec la chanson: les esprits n’en sont pas moins réduits àl’état de «gramophones». Voilà qui s’applique on ne peut mieux à l’unanimité démocratistedes modernes, à leurs indignations téléguidées, à leur façon d’exprimer,
tous ensemble et à lacommande
, leur exécration pour ceux qu’on leur dénonce comme des totalitaires, desfanatiques, ou encore des racistes, des terroristes, bref des fous dangereux hostiles à toutprogrès.Les intellectuels français aiment à se gausser du «politiquement correct» à l’américaine, unpeu rustique et simplet au gré de leurs goûts raffinés. En fait, ils pratiquent déjà une versionadaptés aux conventions culturelles locales, plus hypocrite mais fidèle à l’essence de la chose,qui est d’opérer une
dissolution rétroactive de l’histoire
. Aux Etats-Unis, on purge ainsi lesbibliothèques publiques des exemplaires des
 Aventures de Huckleberry Finn
, livre suspect auregard de l’antiracisme puisqu’il s’y trouve un nègre (d’ailleurs un esclave en fuite) qui parlecomme un nègre, et non comme un universitaire de couleur militant pour le multiculturalismeEn France, on n’en est pas exactement là, mais déjà un dictionnaire ne peut plus recenserl’acception injurieuse du mot
 juif 
comme synonyme d’avare sans encourir les foudres desantiracistes. Et pour revenir à Orwell, le journaliste qui relayait dans les colonnes du
 Monde
les calomnies à son sujet s’illustrait dans le même temps par une respectueuse interview deRégis Debray, inventeur de cette médiologie dont on sait qu’elle déclasse le concept critiquede spectacle comme idéaliste et peu scientifique (puisque «l’homme a besoin du spectaclepour accéder à la vérité»), sans pour autant relâcher la vigilance qui l’amène périodiquement,au nom du «caractère unique de la Shoah», à jeter le soupçon de négationnisme surquiconque ose considérer l’extermination des juifs d’Europe, que son nouveau nom de Shoaha depuis placé dans une
rassurante
étrangeté par rapport à tout le reste de l’histoirecontemporaine, comme quelque chose qui a peut-être une explication, des causes, une relationavec l’existence de l’Etat et des classes, ou avec celle de la société industrielle.L’avalanche de falsification-révélations qui organise aujourd’hui la confusion sur tous lessujets emporte vite la volonté de rétablir les faits sur un point quelconque, car il faudrait poury parvenir qu’aient encore cours certaines vérités historiques générales qui forment lecontexte des faits en question; or on s’aperçoit qu’elles ont déjà été balayées, et surtout qu’aété balayé, avec le sens historique lui-même, l’intérêt pour la vérité qui en était le moteur.Ainsi c’est seulement si on comprend les bonnes raisons qu’avait Orwell, après la guerre, deconsidérer le stalinisme comme
l’ennemi principal
(ce qui demande non seulement quelquesconnaissances, mais aussi un certain sens des luttes historiques), que l’on peut émettre un jugement sensé sur la manière dont il l’a combattu. Il est à coup sûr plus simple d’attendred’être informé de la vérité historique du moment, qu’établissent les archives les plusrécemment ouvertes. On apprendra ainsi que le bureaucrate malheureux London, dont il étaitfait jusque-là grand cas, avant d’être un stalinien en disgrâce, avait été un stalinien au pouvoir,c’est-à-dire un policier. Et puisque les archives viennent de révéler de telles évidences, ondevra bien admettre qu’elles disent vrai sur tout le reste.

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