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Giorgio Mangannelli ---- Centurie 100 petits romans fleuves 30 récits s

Giorgio Mangannelli ---- Centurie 100 petits romans fleuves 30 récits s

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Published by Re Chab
extrait de cent romans fleuves, traduits par Italo Calvino
extrait de cent romans fleuves, traduits par Italo Calvino

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Published by: Re Chab on Aug 23, 2010
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08/23/2010

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UNSupposons qu'à un moment donné une personne qui est en train d'écrire une lettre à une autrepersonne — le sexe ou les sexes n'ont aucune importance — ait le soupçon, ou peut-être simplement lacertitude d'être légèrement ivre. Non, il ne s'agit pas d'une ivresse importune, tapageuse et répugnante — sinon par le fait que l'ivresse, hyperbole de l'existence, en met en évidence (disait-on dans lesdissertations) le caractère intrinsèquement répulsif.L'épistolier, sous le coup de la révélation de sa propre ivresse, pourrait tout simplement s'abstenir depoursuivre sa tâche. La trouble lucidité de l'ivresse pourrait lui suggérer de s'abstenir aussitôt de toutentretien. Mais s'il s'abstenait alors d'écrire, il donnerait une interprétation raisonnable du caractèredéraisonnable qui est le propre de l'ivresse ; donc, il ne pourrait renoncer à son trône d'épistolier quedans la mesure où il se reconnaîtrait comme n'étant plus ivre, et acteur, masque, faussaire de lui-mêmeen personnage ivre. Mais, à partir du moment où il s est rendu compte, ou a cru être conscient de serendre compte de sa propre ivresse, il n'entend pas, ne veut pas, n'accepte pas d'y renoncer. Et donc, àpartir de ce moment-là, son ivresse va être volontaire, un choix non nécessaire, même s'il lui estfortement soufflé par la somnolence, par l'irritation morale, par le malaise et le bien-être bizarrementconjoints, toutes choses qu'il considère être les symptômes de l'ivresse. Il continuera donc à écrire.Mais lui faudra-t-il écrire de manière étroitement surveillée ou, au contraire, de manière innocente,imprécise, adamique ? Il refusede se surveiller puisqu'il sait, depuis toujours, que la prudence tend vers le silence, et non pas d'ailleursvers le silence de l'abstention, mais vers l'affreuse et brutale abstention du bâillon. D'autre part,l'innocence lui répugne tout autant, et en particulier cette innocence qui émane de la complicité avecun verre de jus fermenté. Mais, à peine a-t-il fini d'écrire ces mots ou de les penser, il ne peuts'empêcher de se demander quelle autre innocence pourrait exister, en dehors de celle-ci, un peuétourdie, un peu toxique. Par conséquent c'est sur l'innocence qu'il lui faut produire une sentence, sursa propre innocence. Il n'existe donc aucun compromis entre la veulerie de cette innocence et la dignitédu mensonge ? « Mon cher » écrit-il, « si tout est abject hormis l'abjection, ne dois-je pas alorspoursuivre la paix innocente de l'abjection ? » Mais les mots le bravent, et il est furieux
 
 DEUXUn homme de culture moyenne et de mœurs convenables rencontra la femme qu'il aimait après uneabsence de plusieurs mois, conséquence d'horribles événements guerriers. Il ne l'embrassa pas ;mais s'isolant en silence, il vomit longuement. De ce vomissement il ne voulut donner aucune explication àla femme stupéfaite, pas plus qu'il n'en donna à quiconque ; c'est seulement à force de patience qu'ilparvint à comprendre que ce vomissement expulsait de son corps toutes les innombrables images de lafemme aimée qui s'étaient déposées en lui et avaient amoureusement empoisonné son corps. Mais ilcomprit, à l'instant même, qu'il ne lui aurait plus été possible de se conduire avec cette femme comme sil'amour, et lui seul, les unissait, un tendre amour uniquement préoccupé de franchir tout obstacle et detoucher l'épiderme de l'autre, pour toujours ; il avait fait l'expérience de la toxicité de l'amour, et il avaitcompris que la toxicité de la distance était la seule alternative à la toxicité de l'intimité, et qu'il n'avait vomile passé que pour faire place au vomi du futur. Bien qu'il lui fût impossible de l'expliquer à quiconque, ilsavait que le vomi. justement, et non les soupirs, était le symptôme de l'amour nécessaire, de la mêmefaçon que la mort est le seul symptôme certain de la vie.Il se trouve désormais dans la situation délicieusement torturante de ne pouvoir ni dédaigner, nicourtiser, ni chérir , ni contempler la femme qu'indubitablement il aime — et qu'il aime de façoninsupportable depuis qu'il l'a rendue spectatrice de cevomissement —, pas plus qu'il ne peut la tenir à l'écart de son propre secret, en vertu duquel il doit, pourl'accepter totalement, l'absorber, la faire sienne jusqu'au moment où elle se révèle toxique, ce qu'elleignore être, et qu'il ne souhaite pas lui expliquer. Cependant, la vie devient partout plus instable, desguerres nouvelles menacent. Les morts potentiels s'y préparent, et, dans l'attente des fosses, la terre sefait tendre. Partout l'on colle des affiches qui expliquent le sang. Puisque personne ne parle du vomi,l'amoureux pense que le problème est ignoré ou tenu pour ignoré ou trop connu. Il embrasse sa fiancée,lui concède sa nuit de noce et enfourche en vomissant le puissant coursier de la mort.
 
 TROISUn homme des plus méticuleux a fixé trois rendez- pour le lendemain après-midi : le premier avec lafemme qu'il aime, le deuxième avec une femme qu'il pourrait aimer, le troisième avec un ami auquel ildoit, pour aller vite, d'être vivant et peut-être même sain d'esprit. En réalité, aucune de ces personnes necompterait dans sa vie si les autres n'en faisaient pas aussi partie ; de telle sorte que le rendez-vous dulendemain après-midi a des fondements qui relèvent non seulement de la psychologie, mais de lafatalité. Les trois personnes cependant, si elles sont réciproquement nécessaires, sont réciproquementincompatibles. Aucune des deux femmes n'a de sympathie pour l'ami, étant donné qu'aucune d'entreelles n'a sauvé la vie et la raison de l'homme, et qu'au contraire leur attitude intolérante et fantasque anécessité l'intervention d'un ami prudent à l'esprit distraitement subtil. L ami voit en l'homme son chef d'œuvre, et il ne voudrait pas qu'il soit trop aisément accessible. La femme aimée se méfie de la femmeque l'homme pourrait aimer, non pas tant en raison de l'amour qu'elle voue, présume-t-on, à l'hommequi l'aime, mais à cause de la gloire par lui obtenue en risquant la folie et en étant sauvé par un ami quetous voudraient connaître, tous étant au courant de sa qualité de sauveur, même si personne n'osedemander à lui être formellement présenté :enfin, la femme que l'homme pourrait aimer ne l'aime pas en retour, et lui-même d'ailleurs ne l'aime pasau sens propre du terme, mais a conscience d'être un objet d'amour potentiel, et il s'aperçoit du plaisirqu'il retire de cette possibilité probablement destinée à demeurer sans conclusion, un plaisir semblable àun mélange parfait d'indifférence et de passion, mais ce mélange est instillé par la réalité de la femmeaimée sans laquelle, d'ailleurs, l'aimée potentielle n'existerait pas, tenue en respect qu'elle serait parl'ami, qu'elle ne connaît pas, mais dont elle redoute qu'il soit fort et indifférent. L'homme a convoqué cestrois personnes à ce rendez-vous parce qu'il voudrait expliquer et établir directement que sans eux il luiserait impossible de vivre. Il est faible, intensément mortel, et ne survit que grâce à un jeud'éventualités. Entend-il donc jouer la scène mélodramatique de la confession ? Jamais plus. Il vient decomprendre, à l'instant, qu'il n'ira pas au rendez-vous, car le lendemain est trop étroit pour l'accueillir,lui, et les explications des autres. Il est lui-même la plus étroite des choses, et l'entrée simultanée destrois images incompatibles et nécessaires le consumerait instantanément.

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