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L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES
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N°73
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d’autres, mais ils sont tous frappés dusceau du silence et de l’humanité retrou-vée. Aussi loin que nous puissions nousrendre, c’est vers nous-même que nousnous acheminons, et s’il n’y a en nous-même que tics et travers, suffisance etvanité, peu de chance alors qu’adviennel’essentiel qui, toujours, est retour à lagrandeur originelle de l’espace dans le-quel nous évoluons.A Pékin, alors que je m’apprêtais le lende-main à rejoindre la France, je fus abordépar une superbe prostituée chinoise. De-puis que Pékin s’est «modernisée», lemétier de la prostitution a remplacé lespetits métiers artisanaux qui revenaientaux femmes et qui désormais ne rappor-tent plus assez pour permettre une viedécente. Cette fille superbe m’accompa-gna jusqu’à l’hôtel dans lequel je résidais.Durant ce parcours, nous échangeâmesdifférents propos. Elle semblait intéresséepar mon voyage et je compris qu’ellen’avait jamais eu l’opportunité de quitterla capitale du Nord. Une fois que dans machambre le moment de la nudité fut venu, je me sentis totalement incapable de souillerpareille beauté. Je lui en fis tout simple-ment l’aveu et lui réglai la moitié de lasomme qu’elle demandait pour son ser-vice amoureux. Un profond et long silences’en suivit durant lequel son regard devintprofondément affectueux. Après cela, je laraccompagnai jusqu’à la porte et elle dis-parut d’un pas léger tout au bout du cou-loir, telle une apsara. Je me suis félicitédepuis de n’avoir pas cédé à la concupis-cence ce soir-là, de l’avoir traitée commemon égale, sans tenir aucun compte ducommerce qu’elle faisait, car ce com-merce est la voie maudite qui comprimela durée du temps jusqu’à en expulsertoute sève de vie et réduit la distanceterrestre jusqu’à rendre impossible touterencontre et tout émerveillement.
Claude Margat
A nos questions sur ses voyages, enChine notamment, l’écrivain Claude Margat répond par une longue lettre.
lippe qui se déroule sur le site de la villede Poitiers [
A côté (s)
, 2005]. Ce docu-ment m’a profondément ému. La réalisa-trice y partage le présent et les souvenirsde quelques marginaux. Au fur et à me-sure que l’on avance en leur compagniedans l’exploration du quotidien ordinaire,on découvre avec une évidence implaca-ble l’étendue de son propre aveuglement.Il s’agit là d’un voyage dont la distancen’excède pas plus de quelques kilomè-tres et pourtant on se trouve emporté siloin ! Anne Philippe nous montre que levoyage, le vrai, est toujours une façon dereconquérir sa propre humanité. Cela estadmirable. En regardant ce film, j’ai res-senti la même sorte d’émotion que celle quime traverse chaque fois qu’ayant rejointune lointaine extrémité du monde, je meretrouve en compagnie d’autres humains.Le voyage n’a pas de sens s’il ne déve-loppe pas en nous le goût et le respect del’autre. C’est pourquoi je suis l’ennemi detoute espèce d’ethnocentrisme. Inutile doncd’aller chercher ailleurs le dépaysementquand il nous est offert à notre porte. Cen’est d’ailleurs qu’en reconquérant cettehumanité dont les marchandages touristi-ques nous privent que l’on peut espérervoyager utilement, c’est-à-dire accepterles singularités pour ce qu’elles sont etpour ce qu’elles nous apportent. Le con-fort est certes appréciable, mais c’est enréalité la chose la plus bourgeoise et la plusdétestable qui soit.En Chine, pays où je me rends chaquefois que je le peux, je me suis un jourretrouvé dans la maison d’une jeune guideque j’employais pour me conduire dansles paysages les plus sauvages et les plusbeaux du Guangxi. Dans la pièce de terrebattue qui avait nom de cuisine et où elleprépara pour nous un repas de fortune, iln’y avait en tout et pour tout qu’une petitetable basse, deux minuscules tabourets,un camping-gaz et quelques ustensiles decuisine. Dehors, sous le soleil torrideséchait le riz, à même le sol. Au loin sedressaient les montagnes que masquait àdemi la brume de l’évaporation au-des-sus des rizières. Jamais je n’oublierai cetinstant durant lequel nous n’eûmes quenotre humanité à partager. Des souvenirscomme celui-ci, j’en ai bien sûr beaucoup
Claude Margat a publié
L’Horizon des cent pas
aux éditions de laDifférence en 2005.Ses encres de Chine sont exposéesà la médiathèque de Saintes, salledes Jacobins, jusqu’au 26 août.
CLAUDE MARGAT
D’abord voyager en soi-mêmeV
çon avant tout d’entrer dans un certainsilence, comme jadis le célèbre Chu Taqui, afin de ne pas se laisser distraire dece qu’il se proposait d’observer, s’accro-chait autour du cou un écriteau sur lequelse trouvaient inscrits les idéogrammes«sourd-muet». C’est toujours l’intensitéde ce silence reconquis que je ressenschaque fois que je repense aux grandsvoyages que j’ai pu faire. Le silence puret simple de l’observation stupide estpour moi un véritable enchantement car ilme permet d’échapper au déversement deparoles inutiles que l’on alimente au coursde chaque journée. En nous plongeantdans l’illusion de la réalité, les mots nousfont en effet oublier l’aspect profondé-ment aléatoire de notre séjour terrestre enmême temps que notre condition de no-mades naturels. Ce que j’aime par-dessustout dans les grands voyages c’est qu’ilsvous mettent en situation de danger. Letouriste ordinaire en quête de dépayse-ment confortable ne peut évidemmentconnaître cela. En réalité, il se déplacemais ne voyage pas. Voyager, c’estd’abord accepter de se trouver pris audépourvu. Sans cela, il ne peut y avoirdévoilement. Pour ma part, je ne distinguepas le voyage extérieur du voyage inté-rieur. Je sais par expérience qu’il est inutilede traverser la moitié de la planète pouratteindre le seuil de l’inouï. Cependant, ondécouvre d’autant mieux un pays que l’ons’est d’abord exercé à voyager en soi-même ou, si tu préfères, à s’affranchir desmanies et des habitudes qui obstruent leregard et lui font perdre sa native porosité.Tout récemment, l’opportunité m’a étéofferte de visionner un film d’Anne Phi-oici, en quelques mots, ce que si-gnifie voyager pour moi. Une fa-
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