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Qu'est-ce que le bolchévisme ?

Qu'est-ce que le bolchévisme ?

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Léon Chestov
Léon Chestov

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09/12/2010

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Mercure de France, t. 142, 1920
Qu'est-ce que le bolchévisme ?
[M. L. Chestoff est actuellement le philosophe russe le plus en vue. Par la netteté, la force et la couleur deson style, par l’originalité de sa méthode, il domine toute la pensée russe contemporaine. M. Chestoff a pris position contre le dogmatisme métaphysique et la philosophie critique des XIXe et XXe siècles. C’est unantikantien. Ses œuvres principales sont :
Sur 
 
Shakespeare
;
 La
 
 Philosophie
 
et 
 
le
 
Sermon
(
Tolstoï 
 
et 
 
 Nietzsche
) ;
 La
 
 Philosophie
 
et 
 
la
 
Tragédie
(
 Nietzsche
 
et 
 
 Dostoïevski
).]
I
Depuis que je suis arrivé en Europe, tout le monde — et mes compatriotes comme lesétrangers — me pose invariablement la même question : « Qu’est-ce que le bolchévisme ?Que se passe-t-il en Russie ? Vous qui avez vu de vos propres yeux, racontez ; nous ne savonsrien, nous ne comprenons rien. Dites-nous tout et dites-le autant que possible d’une façoncalme et impartiale. »Parler calmement de ce qui se passe à l’heure actuelle en Russie est difficile ou mêmeimpossible. Quant à en parler impartialement, j’y parviendrai peut-être.Il est vrai que, depuis cinq ans, la guerre nous a habitués à toutes sortes d’horreurs, maisce qui se passe en Russie est pire que la guerre. Là-bas, des hommes tuent, non seulement deshommes, mais leur pays, sans même soupçonner ce qu’ils font. Les uns s’imaginent accomplir une grande œuvre et croient qu’ils sauvent l’humanité. Les autres ne pensent à rien ets’adaptent simplement aux nouvelles conditions d’existence, ne tenant compte que de leursintérêts quotidiens. Que se passera-t-il demain ? Pour ces derniers, la question les laisseindifférents. Ils ne croient pus en ce lendemain, de même qu’ils ne se rappellent pas ce qu’il yavait hier. Les gens de cette espèce forment en Russie, comme partout, la majorité écrasante.Et, si bizarre que cela paraisse au premier abord, ce sont ces hommes-là, les hommes de l’au jour le jour, entièrement absorbés par leurs petits intérêts, qui créent l’histoire. C’est entreleurs mains que se trouve l’avenir de la Russie, l’avenir de l’humanité, l’avenir du monde.Voilà ce que ne comprennent pas les leaders idéologues du bolchévisme. Il sembleraitque les disciples et les partisans de Marx, lequel a emprunté sa philosophie de l’histoire àHegel, devraient être plus clairvoyants, savoir que l’histoire ne se fait pas dans les cabinetsd’étude et qu’elle ne se laisse pas encadrer comme une toile peinte dans des cretsarbitraires. Or, essayez de le dire à l’idéologue bolchéviste
aux
 
 yeux
 
bleu
 
clair 
: il n’arriveraitseulement pas à comprendre de quoi vous lui parlez. Et si, par hasard, il le comprenait, il vous
 
répondait exactement de la même façon que répondaient jadis, sous le tsar, les rédacteurs du
 Novoie
 
Vremia
et autres journaux qui assumaient la triste tâche de justifier par des idées lerégime d’asservissement : « Tout cela, c’est du doctrinarisme. » L’histoire, Hegel, la philosophie, la science : l’homme politique est affranchi de tout cela. Cet homme politiquedécide du sort du pays qui lui est confié d’après ses propres conceptions.On raconte que Nicolas Ier, auquel on avait présenté un projet d’une ligne de chemin defer entre Moscou et Pétersbourg, sans examiner les plans des ingénieurs, traça sur la carte uneligne presque droite reliant les deux capitales et résolut ainsi le problème d’une façon simpleet rapide. C’est de la même façon que les maîtres actuels de la Russie solutionnent toutes lesquestions. Et si le régime de Nicolas Ier, comme celui de la majorité de ses prédécesseurs etde ses successeurs, mérite en toute justice le nom de
despotisme
 
ignorant 
, c’est avec plus de justice encore qu’on peut caractériser par ce mot le régime des Bolchéviks. C’est ledespotisme, et, je le souligne fortement, le
despotisme
 
ignorant 
. Les Bolchéviks, exactementcomme les hommes politiques d’un passé récent, non seulement ne croient pas à la vertu(scepticisme qui est, comme on le sait, admis en politique), mais ils ne croient pas davantage àla science, ils ne croient me pas à l’intelligence. Conservateurs consciencieux destraditions politiques les plus purement russes, — traditions de la période du servage si vivanteencore dans la mémoire de tous, — ils ne croient qu’au bâton, à la force physique brutale. Demême encore que tout récemment, avant la guerre, à la Douma, les députés de la droite dutype Markoff et Pourichkévitch raillaient
l’humanitarisme
 
libéral 
et répondaient par desmenaces de potence et de prison à toutes les tentatives de l’opposition tendant à faire sortir, si peu que ce fût, nos anciens ministres et nos hommes de gouvernement de leur ornièreactionnaire, les commissaires actuels ne connaissent qu’une seule expression :
tchresvitchaika
. Ils sont convaincus que toute la profondeur de la sagesse gouvernementaleréside dans ce mot. Les libertés, les garanties individuelles, etc., tout cela n’est qu’inventionsvides de sens des savants d’Europe, des doctrinaires d’Occident. En Russie, nous nous en passerons bien, des libertés et des garanties individuelles ! Nous allons publier une centainede milliers ou un million de décrets, et le pays illettré, ignorant, impuissant, misérable,deviendra du coup riche, instruit, puissant, et l’univers entier viendra admirer et nousemprunter avec ferveur les formes nouvelles du régime gouvernemental et social.La Russie sauvera l’Europe. Tous nos sectaires idéologues en sont profondémentconvaincus. La Russie sauvera l’Europe justement pour cette raison que, contrairement àl’Europe, la Russie croit à l’action magique du verbe. Si étrange que ce soit, les Bolchéviks,fervents du matérialisme, apparaissent en réalité comme les idéalistes les plus naïfs. Pour eux,les conditions réelles de la vie humaine n’existent pas. Ils sont convaincus que le verbe possède une puissance surnaturelle. Tout se fait sous l’ordre du verbe ; il s’agit seulement dese fier à lui hardiment. Et ils se sont fiés à lui. Les décrets pleuvent par milliers. Jamaisencore, ni en Russie, ni dans aucun autre pays, on n’a autant parlé. Et jamais encore la parolen’a aussi tristement retenti, correspondant aussi peu à la réalité. Il est vrai que, déjà à l’époquedu servage, aussi bien que sous Alexandre III et Nicolas II, on parlait et l’on faisait des promesses. Il est vrai que, sous l’ancien régime aussi, la non correspondance entre les paroleset les actes du gouvernement provoquait l’indignation et la révolte. Mais ce qui se passemaintenant dépasse toutes les limites, même vraisemblables. Des villes et des campagnes semeurent littéralement de faim et de froid. Le pays s’épuise non pas jour par jour, mais heure par heure. La haine atroce, réciproque et non pas entre classes comme le voudraient les bolchéviks, mais de tous contre tous, grandit sans cesse, et, pendant ce temps, les plumes des journalistes-fonctionnaires continuent à tracer sur le papier les mes mots, devenusfastidieux à tous, sur le futur paradis socialiste.
 
II
J’ai qualifié les Bolchéviks d’idéalistes et j’ai signalé qu’ils ne croient à rien d’autre qu’àla force brutale physique. Au premier abord, ces deux affirmations semblent contradictoires.L’idéaliste croit à la puissance de la parole et non à la force physique. Mais cette contradictionn’est qu’apparente : si paradoxal que ce soit, on peut être un idéaliste de la force physique brutale.Or, en Russie tsariste, les cercles dirigeants avaient précisément toujours idéalisé la force brutale. Lorsque le Gouvernement Provisoire arriva, avec le prince Lvoff d’abord, puis avecKerenski, il sembla à plus d’un qu’une nouvelle ère était née. Et, en effet, pendant plusieursmois la Russie montra un spectacle saisissant : un énorme pays s’étendant sur des centaines demilliers de kilomètres, avec une population de près de deux cents millions d’habitants, se passant de toute autorité, car déjà, au mois de mars 1917, sur l’ordre du Gouvernement, danstout le pays, la police avait été supprimée sans qu’on l’ait remplacée par quoi que ce soitd’autre. A Moscou on plaisantait : « Nous vivons maintenant sur parole », disait-on. Et, eneffet, on cut assez longtemps « sur parole », et on a relativement bien cu. LeGouvernement Provisoire évitait toute mesure plus on moins rigoureuse, préférant agir par  persuasion. Il faut admirer que, malgré une situation aussi exceptionnelle, l’existence ait étéaprès tout très supportable en Russie jusqu’au coup d’Etat bolchéviste. On pouvait voyager enchemin de fer et sur les routes, sans confort il est vrai, mais aussi sans risque, — tout aumoins sans grand risque d’être dépouillé et tué. Même au fond des campagnes, on ne pillait pas les propriétaires. Les paysans s’emparaient de la terre, mais quant aux propriétaires eux-mêmes, à leurs maisons, à leur fortune personnelle, ils n’y touchaient que rarement. J’ai passél’été de 1917 dans un village du gouvernement de Toula, et l’ami chez qui j’habitais, bienqu’il fût un des plus gros propriétaires fonciers du district, n’avait guère de désagréments avecles paysans. Moi-même, par deux fois, j’ai fait en voiture le chemin de la propriété de monami à la station du chemin de fer, près de 28 verstes, d’autres ont fait le même trajet et tousces voyages se sont fort bien terminés. Tout cela donnait apparemment au pouvoir central laconviction que sa force était la force de la vérité et qu’on pouvait, contrairement auxanciennes méthodes de gouvernement, chercher et obtenir l’ordre non par des mesures decontrainte organisée, mais par la seule force de la persuasion. Kerenski croyait même pouvoir mener à la bataille des soldats qui ne reconnaissaient pas de discipline. Mais les choses ne se passaient ainsi que sous le Gouvernement Provisoire qui cherchait à instaurer la vérité à la place de la force. Et, à ce point de vue, il faut dire que le Gouvernement Provisoire essayait bien d’atteindre un but révolutionnaire, mais en créant en Russie une nature d’hommes devérité, quelque chose du genre de ce qu’avaient rêvé et dont avaient parlé le comte Tolstoï, le prince Kropolkine, et qui n’était apparemment pas étranger à nos Slavophiles. Je saisévidemment fort bien que ni le prince Lwoff, ni Milioukoff, ni Kerenski n’étaient assez naïfs pour tendre consciemment à la réalisation en Russie de l’idéal anarchiste ; mais, en fait, c’était bien l’anarchie qu’ils favorisaient. Nous avions un gouvernement, nous n’avions pasd’autorité, et les hommes qui faisaient partie du gouvernement couvraient de leur noml’absence de toute autorité. Lorsqu’il s’est agi de choisir entre les méthodes de gouvernementemployées par les fonctionnaires tsaristes et l’inaction de l’autori, le GouvernementProvisoire préféra l’inaction. Quant à trouver quelque chose de nouveau il n’a pas su le faire.Les Bolchéviks ayant remplacé le Gouvernement Provisoire se sont trouvés devant le mêmedilemme : ou les méthodes tsaristes ou l’absence de toute autorité. L’absence de toute autoriténe pouvait séduire les Bolchéviks, l’exemple du Gouvernement Provisoire ayant montré que

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