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L’Actualité Poitou-Charentes – Hors série décembre 1997
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EUROPE
 Recherche
dith Cresson, commissaire européenchargée de la recherche, de l’éducationet de la formation, se bat pour que l’Eu-rope montre plus de dynamisme dans le
un trop grand écart
Edith Cresson dans son bureau à la mairie de Châtellerault.
E
domaine des technologies du futur et de l’inno-vation. Elle n’hésite pas à stigmatiser les pe-santeurs propres au système français qui entra-vent l’innovation.
L’Actualité. – Quelle est la relation la plussouhaitable entre recherche et technologie ?Edith Cresson. –
Comme l’évolution des tech-nologies est de plus en plus rapide, l’interac-tion avec la recherche s’avère indispensable.Mais le passage de la recherche à la réalisationindustrielle est plus problématique en Europequ’aux États-Unis, pour des raisons de natureculturelle, financière et juridique, de sorte qu’ilest difficile pour la recherche de se traduire enproduits, en services ou en concepts. C’est undéfi à relever.Par exemple, une équipe américaine qui décou-vre quelque chose obtient très facilement desmoyens juridiques et financiers qui lui permet-tent de trouver des débouchés en termes de tech-nologie et de produit. En France, une telle équipene trouvera pas de banque pour la soutenir, etdes entités comme le Conseil général ou le Con-seil régional ne peuvent même pas cautionnerles emprunts. Ce système rigide fait que l’Eu-rope représente 41% du marché mondial desnouvelles technologies de la communicationmais n’en produit que 7%. Et cet écart ne faitque s’aggraver !
Pourtant il existe des structures en Francepour soutenir l’innovation.
Le problème n’est pas d’avoir des structures na-tionales. Quand on aura compris cela, un grandpas aura été accompli. Il faut beaucoup plus desouplesse et de proximité. Cela suppose d’avoirdes gens qui soient capables de comprendre uneinvention sur le plan technologique, de donnerdes conseils sur le marché et de faire le mon-tage financier. Vous ne trouverez personne quisache faire les trois choses à la fois. En outre, lecapitalisme européen est encore plus frileux quel’américain. Les sommes affectées du label ca-pital-risque sont un peu plus importantes enEurope qu’aux États-Unis, mais la part réelle-ment investie dans le risque atteint 70% auxÉtats-Unis et seulement 25 % en Europe. L’écartest extraordinaire si l’on compare ce qui revientaux biotechnologies et aux techonologies de lacommunication : respectivement 28% et 45%aux États-Unis, 2% et 14% en Europe.
   C   l  a  u   d  e   P  a  u  q  u  e   t
industrie
 
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L’innovation technologique supprime aussi desemplois.
Bien sûr, mais elle en crée aussi. De toute fa-çon, si l’innovation technologique vientd’ailleurs, elle supprimera aussi des emplois.Prenons l’exemple des logiciels éducatifs. Aulycée Branly, à Châtellerault, les élèves tra-vaillent la gestion, les langues, etc., avec deslogiciels américains. J’ai mis en place à Bruxel-les une Task force (unité opérationnelle) sur lesujet. Les grands éditeurs européens nous ontdit : «Quand il y aura un marché des logicielséducatifs dans le système éducatif, nous pro-duirons.» En France, si l’Éducation nationalecomprenait cela, un vaste marché s’ouvrirait etsusciterait des productions diffusables dans tousles pays francophones.D’autre part, si rien n’est fait, nous verrons bien-tôt les disparités s’accroître encore chez les jeu-nes, avec d’un côté ceux qui ont un ordinateur àla maison et les autres qui n’en ont ni chez eux,ni à l’école, et qui ne sauront pas s’en servir.Or, c’est un mode d’acquisition des connaissan-ces que les jeunes maîtrisent très bien, et quiatténue les disparités sociales parce qu’il per-met de ne pas être jugé par le professeur, de setromper, d’évoluer à son rythme. Sous-équipéeen ce domaine, la France ne fait pas d’effort alorsque les Allemands ont lancé un programmed’équipement des écoles avec les DeutscheTelekom ainsi que la plupart des autres payseuropéens.
Donc, rien ne bouge en France ?
La France est un pays extrêmement exotique surbeaucoup de plans. Quand on revient de l’étran-ger, il arrrive qu’on se dise : «Mais où suis-je ?»C’est un pays étrange qui donne des leçons à laTerre entière mais qui, par exemple pour la placedes femmes dans la vie politique, se situe au72
e
rang mondial, derrière l’Ouganda.Le système français est figé et aberrant. Il repro-duit indéfiniment une caste qui ne comprend rienà la vie et qui génère des drames, comme celuide Renault en Belgique, de sorte que l’image dela France se dégrade à grande vitesse.
Que nous reste-t-il à faire ?
Tout ! Des choses positives se font dans les ré-gions, avec des agents économiques locaux, descollectivités territoriales, etc., mais ce n’est pasce qui est perçu de la France à l’étranger.
Les politiques et financements publics sont-ilsefficaces ?
Il faut des politiques publiques pour entraînerdes financements privés. Cet effet de levier estnécessaire pour convaincre les banquiers, quisont frileux et archaïques. Ainsi par exemple,nous sommes en négociation avec la Banqueeuropéenne d’investissement pour mettre enplace un système de capital-risque qui n’auraitpas pour objet de financer les grandes réalisa-tions de type autoroute ou pipeline, comme lefait déjà la
BEI
, mais d’aider de petites sociétésde capital-risque, genre Sofaris, à financer desprojets innovants.Cependant, la mentalité très patrimoniale desentrepreneurs français constitue aussi un han-dicap. Ils n’aiment pas les prises de participa-tion dans leur entreprise, contrairement auxAméricains : eux savent que le patron, c’estcelui qui détient l’innovation, protégée par unbrevet, même s’il n’a que 5% du capital.
Les Américains n’hésitent pas non plus à fi-nancer la recherche publique.
Oui. D’ailleurs, lors des dernières négociationsdu Gatt, ils ont demandé de pouvoir, dans cer-tains programmes, augmenter de 50% à 75%l’aide publique à la recherche. Comble de l’éton-nement pour moi, le responsable de la concur-rence à Bruxelles voulait que l’Europe se main-tienne à 50%, sous prétexte que nous n’aurionspas assez d’argent. Evidemment, il n’était pasquestion de monter à 75% partout, ni de suivreles choix des Américains. Finalement, après unelutte homérique, nous avons réussi, avec MartinBangemann, commissaire à l’industrie, à per-cer cette obstruction qui révèle une mentalitéétrange en Europe : il est chic de tenir un dis-cours ultralibéral calqué sur le langage anglo-saxon. En fait, il faut savoir que la pratique desAméricains est différente de leurs discours.
Consultez-vous les entreprises ?
Je connais les problèmes concrets des entrepri-ses de Châtellerault, qui sont représentatives dela moyenne française, et, à Bruxelles, nous lesconsultons aussi. Le
 Livre vert sur l’innovation
,qui est une proposition à la discussion, a été en-voyé à beaucop de décideurs, responsables dela recherche, chefs d’entreprises. J’ai reçu enréponse des centaines de lettres. Il est intéres-sant de noter comment les gens réagissent se-lon les pays. En France, c’est le
P
-
DG
qui ré-pond, courtoisement.En Allemagne, le
P
-
DG
répond : «Merci, je con-fie ce dossier à mon directeur de la recherche etdu développement. Nous allons créer un comitépour étudier vos propositions.» Et trois moisaprès, vous recevez plusieurs pages de commen-taires, critiques et suggestions...
s
13 pistes d’actionspour l’innovation
Adopté par laCommission deBruxelles le 20décembre 1995, surproposition d’EdithCresson et de MartinBangemann, le
Livre vert sur l’innovation 
a identifié 13 pistesd’actions (qui sedéclinent avec près de130 propositionsconcrètes) :développer la veille etla prospectivetechnologiques,mieux orienter larecherche versl’innovation,développer laformation initiale etcontinue, favoriser lamobilité des étudiantset des chercheurs,faciliter la prise deconscience des effetsbénéfiques del’innovation, améliorerle financement del’innovation, instaurerune fiscalité favorableà l’innovation,promouvoir lapropriété intellectuelleet industrielle,simplifier lesformalitésadministratives, unenvironnementjuridique etréglementairefavorable àl’innovation,développer lesactions “d’intelligenceéconomique”,encouragerl’innovation dans lesentreprises, enparticulier dans les
PME
, et renforcer ladimension régionalede l’innovation,rénover l’actionpublique en faveur del’innovation.
Propos recueillis parJean-Luc Terradillos(n
°
36, avril 1997)
 
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