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Illusion
Mon avion avait atterri à Nouakchott depuis cinq jours pour une énième mission en Afriquemais pour la première fois en Mauritanie. J'avais employé le début de mon séjour à arpenter la ville pour des prises de contact divers, de la Mission Coopérative de l'Ambassade de France à la Direc-tion de la Protection de la Nature. Et puis le jour du départ pour la prospection avait sonné. J'éprou-vais la plus grande joie à l'idée de pénétrer les grands espaces de solitude du pays et d'enfin quitter les blocs monolithiques de la capitale.A présent, nous avions quitté Nouakchott depuis plus de quatre heures et notre 4X4 progressaitentre les dunes de sable chaud. Le soleil fixait la voiture de son regard de fou, dardant ses rayons brûlants tout autour de nous. La piste était défoncée et les cahots se succédaient à un rythme infer-nal, comme pour nous rappeler la vanité des hommes à vouloir domestiquer les étendues sauvagesqu'il croise sur son chemin. Des bouffées d'air suffocants, jaune, s'immisçaient partout dans l'habi-tacle. Et avec elles, des senteurs de terre aride, de nomadisme, de griots. De minuscules grains desable s'instillaient entre les sièges, couvraient les vêtements, la bouche, prenaient possession de toutcomme pour nous fondre dans le décor de cet immense océan safran. De temps à autre, nous croi-sions des troupeaux de vaches ou de moutons, parfois même des chèvres.« On arrive dans combien de temps ? me demanda Bernard, les mains agrippées au volant.Je jetai un œil à la carte et au GPS.
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On devrait y être dans moins d'une heure. »Je vis ses traits se détendre un peu. On a beau avoir sillonné l'Afrique en long, en large et en tra-vers depuis une vingtaine d'années, il arrive un moment où la multiplicité des distances et l'incon-fort des destinations à atteindre devient pesante.À l'approche du camp, nous remarquâmes que les collines s'affaissaient doucement. Bientôt,notre véhicule atteignit un modeste promontoire nous dévoilant un belvédère inattendu.Légèrement en contrebas, une étendue plate et circulaire s'ouvrait, tranchant avec les vallonne-ments plus ou moins marqués qui nous escortaient depuis un bon moment. Au centre du plateau, ondiscernait à l'œil nu un rassemblement d'abris de fortune et d'animaux fourrageant les maigres ar- bustes à leur portée. Un soupir de soulagement souleva nos deux poitrines. Nous touchions au but.Les premiers êtres à nous accueillir furent les dromadaires dispersés çà et là au milieu des tentesde laine brune et d'essences épineuses. Notre tribu hôte pratiquait encore l'élevage de ces grandsanimaux bossus ainsi que le nomadisme. Bernard m'expliqua que c'était là un mode de vie en voiede disparition avec la croissance des villes et son corollaire implacable, l'exode rural. Rapidement,nous aperçûmes les premiers membres de la communauté. Il n'y avait aucun homme. Les femmes
 
 portaient toutes des tissus aux couleurs éclatantes se déclinant en une multitude de motifs. Drapéesde leur 
melehfa
, voile imitant la soie, elles préparaient le thé, devisaient ou battaient le mil dans desgrands pots de terre cuite. Et de cette rumeur joyeuse, de ce chatoiement, montait comme un mur-mure indicible venant soulager notre fatigue et nos corps endoloris. En Afrique, les enfants ne sont jamais bien loin des femmes. J'en aperçus quelques-uns qui couraient après une vieille jarre qu'ilsfaisaient rouler sur elle-même, tandis que d'autres – plus petits – solidement arrimés dans le dos deleur mère, menaçaient de sombrer dans une somnolence bienfaitrice, bercés par les mouvements in-cessants du pilon venant heurter le mortier à une régularité de métronome. Tous suspendaient leursgestes, leurs occupations, pour nous regarder passer. Je leur adressais un salut amical de la main.À mesure que nous approchions du cœur du campement, surgissait sous nos yeux une imposantetente en forme de pyramide dépassant en taille et en envergure tout ce qui l'entourait. Nous nous ga-râmes à proximité. Lorsque j'ouvris la portière, un air sec et brûlant me prit à la gorge et me lacérala figure. Le souffle de l'
 Harmatan
nous rappelait que nous étions encore à la saison la plus chaudede l'année. La tente,
khayma
pour les Maures, était faite en cuir de chameaux et devait bien pos-séder un rayon de 30 mètres. Son volume était un marqueur de la fortune des bédouins.Trois hommes apparurent dans l'ouverture et se dirigèrent vers nous.« Salam aleikoum, dis-je au plus proche lorsqu'il se tint à mes côtés.
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Aleikoum salam, me répondit-il avec un bref salut de la tête. »Et ils nous invitèrent à les suivre, après s'être déchaussés au préalable.La khayma était compartimentée en de grands espaces par des palissades d'osier. On avait jetésur le sol des tapis orientaux qui étalaient leur vives couleurs avec impudence, et conféraient un air chaleureux à l'ensemble. De cette platitude émergeaient quelques coffres renfermant des effets aisé-ment transportables dont l'incontournable service à thé. Les fines cannelures des mâts supportant latoile ainsi que leur décoration, délicatement ouvragée, parachevaient l'impression de munificence palpable qui se dégageait de cet endroit. Nous pénétrâmes dans la pièce la plus vaste. Une trentaine d'hommes, enveloppés dans leur  boubou traditionnel en coton bleu, nous attendait sagement assis à même le sol. Le chef de la tribu,Dade ould Muhammad, déplia son corps et se leva. C'était un homme aux épaules massives, taillédans un tronc de baobab. Son regard était sans détours et se plantait en vous comme deux sagaiesdans le ventre d'une gazelle. Il nous broya la main en guise de bienvenue puis désigna d'un gestel'assemblée, avec satisfaction. Il était fier de nous recevoir en son fief. Bernard et moi nous assîmesde part et d'autre de ce colosse et la conversation s'engagea.C'était maintenant qu'il nous fallait jouer tout en nuances. Les Maures n'apprécient guère qu'onleur pose sans ambages les questions qui nous trottent dans la tête. La tradition d'hospitalité veutque les échanges portent d'abord sur la vie et son cours. Alors nous parlâmes du désert, de la beauté
 
de Chinguetti – immortelle citadelle de sable perdue dans le reg – , des oasis mouchetant les dunescomme autant de tâches vertes abritant un souffle de vie, ou encore de la récolte des dattes. Quesais-je encore ? De l'infinie patience du peuple africain et de son indolence qui n'est jamais àconfondre avec la résignation. Je m'exprimai par le truchement de Bernard qui parlait courammentle
hassaniya
.On nous servit le couscous. Des coupoles remplies de semoule de blé dur furent disposées sur les plats de cuivre. Une marmite de laquelle débordaient des quartiers de moutons fumant -cuits etgrillés dans le sable – et mijotant dans une sauce grasse fit son apparition devant mes narines flat-tées. J'avais hâte de substituer le goût âcre du lait caillé, resté sur mes muqueuses, par celui fondantdu méchoui.De fil en aiguille, nous abordâmes l'épineux problème de la désertification. Telle une gélatinedégoulinante, la reptation du sable menaçait une bonne partie des infrastructures existantes. J'évo-quai alors l'existence d'une essence remarquable pour sa capacité à fixer les sols sablonneux ; jementionnai
 prosopis Juliflora
dont je fis l'éloge et que je décrivis succinctement. Ould Muhammadme confirma de sa voix de basse l'avoir peu rencontré au cours de ses pérégrinations.Je souris intérieurement. J'en arrivais là où je voulais en venir. Les bédouins récoltaient lagomme arabique, par exsudation naturelle ou par saignée, issue d'un autre arbre appelé
acacia séné- gal 
, et en faisaient commerce. Naturellement, je m'enquis auprès de notre amphitryon si la récoltedes mois écoulés avait été prodigue en gomme ; j'atteignais le cœur de ma mission : dresser unecarte la plus fiable possible de la répartition des acacias dans le secteur. Que de louvoiements !Mon dos commençait à me faire souffrir ; je n'avais pas l'habitude de rester assis, les jambes re- pliées. Nous avions, comme il est d'usage dans les pays musulmans, la main gauche dans le dos etchacun se servait, avec sa main droite, directement dans le plat. Je tâchais, tant bien que mal, desoutenir la conversation et de me sustenter en parallèle. Parfois la soif me tenaillait, alors je faisaisun signe de la tête et l'on me passait l'unique écuelle remplie d'eau dans laquelle tout le monde trem- pait ses lèvres à tour de rôle.Je soumis à Muhammad un projet qui me tenait à coeur. Nous avions mis au point, avec l'aidedes américains, un satellite qui – grâce à des photos en haute résolution – permettait de détecter dans le désert les précipitations susceptibles de provoquer une croissance végétale notable. Cetteinformation est capitale pour les les éleveurs afin qu'ils trouvent en quantité suffisante des pâturages pour leurs troupeaux. Mais, alors que je guettais quelque enthousiasme de mon interlocuteur, je visson visage se fendre d'un large sourire énigmatique, touche d'ivoire sur notes d'ébène.Le repas touchait à sa fin. J'étais satisfait. Grâce à la coopération bienveillante de notre ami, j'a-vais pu dresser une carte représentative de l'objet de mes investigations. Nous nous lavâmes lesmains dans une bassine dont l'eau était parfumée de rondelles de citron et de menthe. Enfin, nous

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