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Pierre Bourdieu - La sociologie dérange

Pierre Bourdieu - La sociologie dérange

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Entretien avec l’historien Roger Chartier diffusé dans "Les chemins de la connaissance" sur France Culture en 1988
Entretien avec l’historien Roger Chartier diffusé dans "Les chemins de la connaissance" sur France Culture en 1988

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Pierre Bourdieu - La sociologiedérange
Entretien avec l’historien Roger Chartierdiffusé dans "Les chemins de laconnaissance" (Partie 1 - 1988)
Roger Chartier
: Cela ne doit pas être très facile d’êtresociologue parce que quand on regarde justement la manièredont ton travail est reçu, il y a un lot de contradictionsformidables qui viennent sous les plumes et dans les esprits etqui d’ailleurs m’ont effrayé un peu à propos de cet entretien.Est-ce que la sociologie c’est fait pour démobiliser les massesou désespérer Billancourt ? Est-ce que c’est à la fois uneécriture illisible, tellement complexe qu’on ne peut pas lapénétrer et qui ne serait pas un message particulièrement clairet pour certains trop subversif ? Et enfin, finalement, commentla sociologie peut prétendre - on en a l’impression parfois - àêtre une sorte de science dominante, alors qu’il me sembleque, par tout ce que tu dis, tu la déconstruis en tant quediscipline ? Donc c’est peut-être par toutes ces contradictionsqu’on peut engager cet entretien parce que ça met en jeufinalement : qu’est-ce que c’est que la sociologie ; qu’est-ceque c’est qu’être sociologue et le rapport à d’autres qui,comme les historiens auxquels j’appartiens, se trouventconfrontés à ce monstre multiforme et finalement un peuinquiétant ?
Pierre Bourdieu
: Je pense que la sociologie dérange et lesentiment un peu obsidional que je pourrais éprouver en tantque sociologue est malgré tout neutralisé par la contradictionmême des attaques. Je pense en particulier que lesaccusations de type politique dont la sociologie est l’objet ontau moins cette vertu d’être contradictoire et de ce fait, ellespermettent de vivre. Bon, il est vrai que la sociologie n’est pastoujours facile à vivre.
Roger Chartier
: Oui, parce qu’on a l’impression que c’estune discipline qui par l’effort de réflexivité qu’elle apporte surles autres, en même temps, implique celui qui la produit dansle champ même qu’il est en train de décrire et que, par là, ellen’est pas facile à vivre non seulement parce qu’elle renvoieaux autres une image que peut-être ils ne supportent pas mais
 
aussi parce qu’elle implique celui qui la produit dans l’analyseelle-même.
Pierre Bourdieu
: J’ai l’expérience d’une situation, lorsquepar exemple je vais parler de sociologie à des non-sociologues,à des non-professionnels, je suis toujours partagé entre deuxstratégies possibles ; la première qui consiste à présenter lasociologie comme discipline académique comme s’il s’agissaitd’histoire ou de philosophie et, dans ce cas, j’obtiens unaccueil intéressé mais précisément académique ; ou bien jecherche à exercer l’effet spécifique de la sociologie, c’est àdire, je cherche à mettre mes auditeurs en situation d’auto-analyse et à ce moment là je sais que je m’expose à devenir lebouc émissaire finalement de l’assistance. Par exemple, j’ai euune expérience il y deux ans à Bruxelles quand j’étais allé à laPhilharmonique de Bruxelles invité par un responsable d’uneassociation. Les amis de la philharmonique de Bruxelles, qui,très gentiment mais un peu naïvement, m’avait demandé devenir exposer mes visions, mes représentations de l’art, de lasociologie de la musique, etc. Et, jusqu’au dernier moment, jeme le rappelle très bien, dans la voiture où nous partions dansla nuit, etc., je lui disais : « Vous ne vous rendez pas compte ;vous me faites faire quelque chose d’épouvantable et ça vaêtre dramatique ; il y aura des incidents ; je vais me faireinsulter ». Il pensait que j’avais comme ça le trac ordinaire duconférencier. Et ensuite ce que je craignais est arrivé ; ça a étéun véritable happening et pendant huit jours on a parlé que deça dans le milieu intellectuel à Bruxelles et un de mes amis aentendu dire par un des participants que, depuis lessurréalistes, il n’avait jamais entendu un débat aussimouvementé et extraordinaire qu’à cette occasion. Or, j’avaisdit des choses tout à fait anodines, euphémisées,neutralisées ; j’avais pris des précautions ; j’avais en point demire dans l’assistance une vieille dame très bien habillée avecson sac à mains sur les genoux, un petit peu comme auCollège de France ; bon... et j’avais un souci extrême de nepas être choquant un seul instant ; donc, j’euphémisais unmaximum. Malgré ça, je pense que la « vérité » sociologique aune telle violence qu’elle blesse ; elle fait souffrir et du mêmecoup les gens se libèrent de cette souffrance en la reprojetantsur celui qui apparemment la cause...
Roger Chartier
: C’est la différence sans doute entre l’histoirequi parle de mort et peut-être de l’ethnologie qui parle desujets qui sont que très rarement ou, dans des circonstancesuniquement exceptionnelles, mis en confrontation avec lesdiscours qui parlent d’eux-mêmes.
Pierre Bourdieu
: Là encore, je peux répondre par unexemple. C’est une anecdote que je trouve assez drôle. Un de
 
mes collègues au Collège de France qui est un membreéminent de l’institut me disait que mes travaux avaient suscitécertaines résistances chez certains des membres de l’institut,même des résistances certaines... Et parmi mes travaux, leplus choquant était un article que j’ai publié sous le titre
Lescatégories de l’entendement professoral
en mettant beaucoupd’ironie - alors ça c’est une parenthèse mais très souvent j’écris les choses en riant ; malheureusement, il n’y a pas designe pour exprimer le rire ; c’est une des grosses lacunes dela symbolique graphique - donc, j’avais donné ce titre
Lescatégories de l’entendement professoral
et dans cet article j’analysais d’une part, les appréciations données par unprofesseur de Cagne de Fénelon à propos des dissertations deses élèves et, d’autre part, les nécrologies d’anciens élèves del’école Normale Supérieure. Et cet éminent collègue, audemeurant égyptologue, me dit : « Vous savez tout de mêmevous avez pris pour objet des nécrologies ». Je lui dis : « Maisenfin mon cher collègue comment vous pouvez me dire ça,quel est votre objet sinon des nécrologies ». Autrement dit, ça, je pense ça fait très bien sentir l’écart entre la sociologie etl’histoire. Beaucoup de choses qui sont accordées commeallant de soi à l’historien, qui sont même considérées commedes prouesses ; si, par exemple, un historien découvre desrelations cachées, des liaisons, comme nous disons, entre telpersonnage historique et tel autre personnage historique, bon,on le loue et on voit ça comme une découverte. Alors que si jepubliais par exemple le dixième de ce qu’il faudrait dire pourcomprendre le fonctionnement de l’univers universitaire, lechamp académique, je serais considéré comme un délateurmonstrueux. Et d’autre part, la distance temporelle a unevertu que tout le monde connaît, de neutralisation, etc. Maisdans le cas la sociologie, nous sommes toujours sur desterrains brûlants et les choses dont nous débattons sontvivantes, ne sont pas mortes et enterrées...
Roger Chartier
: Oui c’est pour ça qu’on avait pensé que cetentretien pouvait être centré autour des effets politiques dutravail intellectuel et en prenant le cas de la sociologie essayerde voir comment peut-être s’est déplacée dans la scèneintellectuelle française la figure de l’intellectuel - en gros, enpartant d’une figure un peu prophétique, messianique,dénonciatrice à un niveau macroscopique de la sociétéglobalement ; peut-être le nom de Sartre pourraitemblématiser ce type de discours, le Sartre de l’après-guerre -vers un travail qui est un travail d’un autre ordre. Il y a uneformule de Foucault que je trouve toujours très frappante ; ildisait que son travail finalement, c’était d’écailler quelquesévidences, quelques lieux communs. Il me semble qu’il y a uneassez grande proximité sur ce plan là ; c’est presque uneformule que tu pourrais reprendre à ton compte.

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