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Zaira Rodrigues Vieira, La réalité du marxisme en Amérique du Sud

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11/23/2010

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La réalité du marxisme en Amérique du Sud
Zaira Rodrigues VieiraLe mouvement des théologiens de gauche de l’église catholique a eu, comme on le sait, ungrand poids dans la fomentation et formation des mouvements sociaux et politiques de l’AmériqueLatine à partir du début des années soixante-dix. La formation du
 Parti des Travailleurs
(PT) et dumouvement syndical de gauche (CUT) à la fin des années soixante-dix/ début des années quatre-vingt, et le surgissement du
Mouvement des Sans-Terre
(MST) en 1984, au Brésil, ont été en grande partie influencés par l’action sociale de la Théologie de la Libération. Telle influence a étéidentifiée aussi dans la montée de la révolution en Amérique centrale (Nicaragua, El Salvador) etdans le mouvement des zapatistes du Chiapas
1
, entre autres. S’il est vrai pourtant que le marxismeavait laissé ses empreintes sur les propositions des mouvements qui étaient liés à la théologie de lalibération et sur les formulations de quelques-uns de ses théoriciens, tels que Gustavo Gutiérrez
2
, iln’est pas moins vrai que cette empreinte ne se vérifie aujourd’hui que dans certains mouvementssociaux. Ce que nous observons, à partir de l’expérience du PT – mais qui était déjà présent aussidans les écrits de quelques-uns de ces théologiens les plus importants, comme Leonardo Boff – estque la présence de théoriciens de la démocratie et de l’action communicative (Jürgen Habermas en première ligne) a été, dans les dernières années, beaucoup plus importante que n’importe quelleinfluence lointaine du marxisme parmi les membres de ces mouvements politiques et dans certainsmilieux académiques. Cette brève introduction juste pour indiquer que les « transfigurations »
3
dumarxisme, en Amérique Latine, à partir de lectures chrétiennes sont apparemment datées et que,même au sein des mouvements politiques, il s’agit de lectures déjà dépassées.On essaiera de donner ici, très en abrégé, une vue d’ensemble des principaux lecturesactuellement existantes dans le champ du marxisme à proprement parler en Amérique du Sud. Plus précisément, il s’agira de considérations autour de la réalité brésilienne et de quelques indicationssur le marxisme en Argentine. Dans l’heure actuelle, ce champ se partage entre les courantsgramsciennes, lukacsiennes, et celles des althussériens et ses dérivés.Diversement de la réalité européenne, les études sur Gramsci au Brésil ne s’épanouissentqu’à partir de l’ouverture du procès de (re)démocratisation, à la fin de la dictature militaire, dans lesannées quatre-vingts. Et ce tout d’abord parmi une intellectualité qui avait été empêchée de poursuivre dans leur militance politique pendant la dictature. Dans ce contexte, les textes deGramsci ont contribué de façon décisive à l’analyse du cadre politique qui s’annonçait. L’auteur deréférence à ce propos a été, à partir des années soixante, Carlos Nelson Coutinho, qu’avec MarcosAurélio Nogueira e Luiz Sérgio Henriques, a traduit les œuvres de Gramsci et écrit sur lui. Entreautres choses, Coutinho souligne l’autonomie matérielle de la société civile comme trait spécifiquede sa manifestation dans les sociétés capitalistes les plus complexes, et relève une ambiguïté dansles
Quaderni del carcere
entre la position qui voit la société civile présente même dans les sociétés précapitalistes (position qui tend à disparaître dans le cours de la rédaction des
Quaderni
), et la position fondamentale selon laquelle la société civile est une caractéristique distinctive de la sociétédans laquelle il existe un haut dégrée de socialisation de la politique
4
. En ce qui concerne sonanalyse de la société brésilienne, Coutinho souligne comment le Brésil, malgré la dictature militaireet sa répression de la société civile, se soit «occidentalisé», c’est-à-dire, ait constitué toute une série
1
Cf. Löwy, M. « Le Marxisme en Amérique Latine de José Carlos Mariategui aux Zapatistes du Chiapas ».
 Actuel Marx
n. 42. Paris, PUF, 2007, p. 32. Philosophe d’origine brésilienne, mais qui vit à Paris depuis quelques décennies. Ilest l’auteur de l’anthologie
 Le marxisme en Amérique Latine de 1909 à nos jours
, publié chez François Maspero en1980, et de plusieurs autres essais à ce sujet.
2
 
 Ibidem
.
3
Jacques Bidet et Eustache Kouvélakis utilisent ce terme pour se référer au marxisme latino-américain dans
 Dictionnaire Marx Contemporain
. Paris, PUF, 2001.
4
Cf. C.N. Coutinho,
 La società civile in Gramsci e il Brasile di oggi
, «Critica Marxista», 3-4 (maggio-agosto), 2000, p.71.
 
de nouveaux mouvements sociaux caractéristiques d’une société moderne (l’exemple important estcelui du nouveau syndicalisme ouvrier qui naquit dans l’ABC pauliste). La dictature aurait mêmerenforcé le capitalisme et avec lui la société civile
5
.Pour ces raisons, le notions politiques élaborées par Gramsci auraient permis une lecture particulièrement appropriée de la situation politique brésilienne.Actuellement, des lectures de l’auteur des
Quarderni del carcere
existent un peu partout auBrésil, principalement dans le champ des sciences politiques et des sciences pédagogiques, toutcomme, bien qu’à un moindre degré, dans la philosophie. Il faut remarquer que des études sur Gramsci existent aussi dans des mouvements tels que le MST (Mouvement des Sans-Terre) brésilien.En Argentine, le marxisme militant a comme versant le plus visible celui de fondementtrotskyste. Il y a une forte influence de la pensée de Trotsky, dans ses courants les plus divers, fruitdes divisions du mouvement communiste international, spécialement celui de la IVª International.Cette orientation marxiste a développée des analyses liées à la pratique politique militante, principalement autour des problématiques du débat suscité par Trotsky, c’est-à-dire, entre autres, lerôle du parti, la crise de direction du mouvement ouvrier, le bonapartisme, le bureaucratisme. Dansces analyses, on cherche parfois une approximation aux écrits de nine et de Gramsci.L’importance de la divulgation de l’œuvre de Gramsci en Argentine est mise en relief par AntoninoInfranca. D’après lui, «
una reconstrucción de la fortuna de Gramsci en América latina debe partir necesariamente de la Argentina; en especial, de Agosti y Aricó [...]. Los dos intelectuales, paraintensificar el debate de ideas de alto nivel, también fundaron una revista de título típicamente gramsciano,
Pasado y Presente
 , que devino en el medio más eficaz de difusión del pensamiento deGramsci en América latina
»
6
.Lintroduction des écrits dAlthusser en Amérique Latine dans lesannées soixante-dix ne se doit, selon Michael
 
Löwy, pas seulement aux diverses traductions de sesécrits, mais aussi au livre de Martha Harnecker – professeur, à l’époque, à l’Université de Santiago –, qui a été publié en 1969 :
 Los conceptos elementales del materialismo historico
. Harnecker avaitétudié avec Louis Althusser à Paris et son livre «
a eu un énorme succès et fut réédité au moins unevingtaine de fois. Cet ouvrage est un mélange remarquablement réussi du ‘marxisme-léninisme’ de facture stalinienne
[…]
et du structuralisme althussérien
»
7
. Encore d’après Löwy,
La principale exception à cet engouement latino-américain pour l’althussérisme et en particulier pour sa vulgate chilienne ‘élémentaire’ fut le Brésil. Certes, on trouve des critiques marxistes d’Althusser en Argentine – Alfredo Llanos, Carlos Astrada, Leon Rozitchner – et au Mexique (Adolfo SanchezVazquez) et ailleurs, mais le cas brésilien est particulier. L’impact du marxisme structuraliste fut bien moindre ici que dans la plupart des autres pays du continent […]. Cela est sans doute dû à la présence de courants antipositivistes qui se sont constitués […] au cours des années 60 au sein de lagauche marxiste, aussi bien à Rio de Janeiro qu’à São Paulo […], inspirés par le Sartre de la
Critiquede la raison dialectique
,
 
 par Gramsci et surtout par 
 Histoire et conscience de classe
de Lukács quivenait d’être traduit en français.
8
 
Au cours des années soixante et soixante-dix sera ainsi publiée, au Brésil, une séried’articles de critique à Althusser : à São Paulo, par des professeurs de l’Université de São Pauloressortissants d’un séminaire sur 
 Le
 
Capital 
(auquel ont participé, entre autres, des noms illustres decette université tels que José Arthur Giannotti, Ruy Fausto, Roberto Schwarz, Bento Prado Júnior et
5
Ivi, p. 73.
6
Infranca A.,
 Los Usos de Gramsci en America Latina
7
Löwy, M., “Note sur la réception de l’althussérisme en Amérique latine (années 70)”.
Contre Althusser, Pour Marx.
Paris, Les Éditions de la Passion, 1999, p. 311.
8
Ivi, p. 314.
 
Fernando Henrique Cardoso)
9
; et à Rio de Janeiro, par des intellectuels marxistes qui deviendrontconnus, après, par leur initiative d’introduire – avec d’autres comme José Chasin – la pensée deLukács au Brésil: Leandro Konder, Carlos Nelson Coutinho et José Paulo Netto
.Ce contexte de l’héritage althussérien a pourtant bien changé dans le cours des dernièresannées. Et c’est justement dans l’État de São Paulo qui se déploie l’activité du groupe lié au Cemarx(Centro de Estudos Marxistas) à l’Université de Campinas. Ce groupe – dont la plupart desmembres sont des lecteurs et auteurs d’écrits inspirés en Althusser (João Quartim de Moraes, DécioSaes, Armando Boito, Márcio Naves, entre autres
) – développe depuis 1994, avec plusieurs autresintellectuels marxistes non althussériens, un très bon travail autour de la revue « Crítica Marxista ».Il s’agit d’une des plus importantes revues marxistes actuellement existantes en Amérique du Sud.Le même groupe organise aussi, à chaque deux an, celui qui peut probablement être considéré aussile plus important congrès international marxiste de l’Amérique du Sud.En Argentine, un outre groupe d’études marxiste essaie de remettre en discussion l’œuvre deLouis Althusser. Ce groupe a réalisé quelques séminaires en cherchant une approximation aussiavec questions de type psychanalytique. Il s’agit de chercheurs tels qu’Emilio de Ípola, ErnestoLaclau (professeur auprès de l’University of Essex), Bruno Fornillo, Alejandro Lezama, entreautres. Partie importante de ces chercheurs ont comme interlocuteur Slavoj Zizek.À propos de la production marxiste en Amérique du Sud il faut souligner, en outre, le poidsde celle héritière de la tradition lukácsienne. Le Brésil occupe dans ce contexte une position derelief, et pas seulement dans le cadre sud-américain.Depuis la fin des années cinquante, desouvrages significatifs dans le domaine de la critique littéraire
,ainsi que de l’histoire de lalittérature
 ont été produits inspirés de l’œuvre de Lukács. À partir des années soixante, l’intérêt pour cette œuvre s’étend à quelques philosophes et sociologues qui iront produire une série detravaux autour de ce versant important du marxisme. Leandro Konder et Carlos Nelson Coutinhomaintiendront des relations épistolaires avec Lukács lui-même
. On peut rappeler, d’ailleurs,l’assertion de ces deux auteurs selon laquelle «Gramsci è l’ispiratore delle idee politiche dei quali
9
Cf. Giannotti, J. A.,
Origines de la dialectique du travail 
, Préface. Paris, Aubier, 1971;
 
Fausto, R.,
Marx : logique et  politique. Recherches pour une constitution du sens de la dialectique
, Paris, Publisud, 1986, pp. 263-264 ; Löwy, M.,«Gramsci et Lukács. Vers un marxisme antipositiviste»
Critique Communiste
, 65 (1987), pp. 33-39; Cardoso, F. H.,“Althusserianismo ou Marxismo? A proposição do Conceito de Classes em Poulantzas”, in
O Modelo Político Brasileiro
, São Paulo, Difusão Européia do Livro, 1973, chapitre V.
10
Cf. Coutinho, C. N.,
O estruturalismo e a miséria da razão
. São Paulo, Paz e Terra, 1972.
11
Les réflexions critiques de João Quartim de Moraes à propos de l’humanisme se sont directement inspirées des textesd’Althusser. Les essais de Décio Saes,
 A formação do Estado burguês no Brasil (1888-1891)
, São Paulo, Paz e Terra,1990;
 República do Capital: capitalismo e processo político no Brasil 
, São Paulo, Boitempo, 2001; ainsi que ses écritsde sociologie de l’éducation, ont comme référence l’œuvre althussérienne de V.C
.
Beaudelot
 
e R.
 
Establet,
 
 L`Écolecapitaliste
 
en France
. Les essais d’Armando Boito sur le bloc au pouvoir et la scène politique,
Cena política einteresses de classe na sociedade capitalista
,
 A hegemonia neoliberal no governo Lula
,
 A burguesia no governo Lula
,sont explicitement inspirés de lœuvre de Nicos Poulantzas,
 Pouvoir politique eclasses sociales
; et aussi l’œuvre de Márcio Naves sur Pachukanis s’inspire en Althusser.
12
Entre les plus illustres critiques littéraires, les fécondes productions théoriques d’Antonio Candido, auteur de
 Formação da Literatura Brasileira
(1957), et de son disciple Roberto Schwarz, sont débitrices de la théorie lukácsiennedu roman.
13
En 1960, Nelson Werneck Sodré – un des premiers intellectuels communistes à prendre contact au Brésil avecl’œuvre lukacsienne –, dans une édition révisée de son
 História da literatura brasileira,
se refère à Lukács comme sonmestre (Cf. Pinassi, M.O., Lessa, S.,
 Lukács e a atualidade do marxismo.
São Paulo, Boitempo, 2002). Alfredo Bosiaussi, dans son livre
 História Concisa da Literatura Brasileira
, s’inspire de Lukács
.
14
Konder, L., Coutinho, C.N., «Correpondência com Georg Lukács» in M.O. Pinassi, S. Lessa,
 Lukács e a atualidadedo marxismo
, cit., pp. 133-156. Selon Infranca, « è vero che l’interesse verso Lukács in Brasile ha rappresentato un casounico nel panorama filosofico latinoamericano, ma non c’è dubbio che la mappa delle relazioni tra studiosi brasilianiche è tracciata nell’intervista, descrive una situazione che rivela una maturidi studi che nessun altro paeselatinoamericano può vantare ». (Infranca, A. «
 Lukács e a atualidade do marxismo
», de M.O. Pinassi e S. Lessa /«
 Lukács e os limites da reificaçao sobre História e consciência de classe
», de Marcos Nobre,
 
in «Herramienta»(Buenos Aires) n. 24, 2003-2004; cet article est disponibile aussi dans ladresse internethttp://www.herramienta.com.ar/revista-herramienta-n-24/lukacs-e-atualidade-do-marxismo-m-o-pinassi-e-s-lessa-lukacs-e-os-limites-d).

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