Horizons et débats
Horizons et débats
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ISSN 1662 – 4599
Hebdomadaire favorisant la pensée indépendante, l’éthique et la responsabilitépour le respect et la promotion du droit international, du droit humanitaire et des droits humains
Edition française du journal
Zeit-Fragen
AZA8044 Zurich
30 août 201010
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«Une économie sociale raisonnable doit être au service de la vie. Par conséquent les hommes devraient être au centre de lalogique économique.»«De plus en plus de personnes se posent des questions fondamentales sur le sens et la légitimité de la dynamique débridée et de plus en plus «têtue» du système économiqueen voie de globalisation au vu de ses effetssecondaires imprévisibles et discutables sur l’environnement, la société et notre mondeintérieur culturel.»
Peter Ulrich, Integrative Wirtschaftsethik.Grundlagen einer lebensdienlichenÖkonomie, 2008, pp. 11 et 104
Le 8 juillet dernier, la
Ludwig-Erhard-Stif-tung
allemande a attribué le
Ludwig-Erhard-Preis für Wirtschaftspublizistik
à
Karen Horn,
directrice du bureau berlinois de l’
Institut der deutschen Wirtschaft
, proche du mondeouvrier, et à
Peter Köppel,
rédacteur en chef de l’hebdomadaire suisse
Die Weltwoche
.
Changements dans la pensée économique
A lire le discours de la lauréate Karen Horn(
Neue Zürcher Zeitung
du 3 août), on estagréablement surpris de voir combien la pen-sée économique évolue. Karen Horn part desréflexions de l’ordo-libéralisme de l’Eco-le de Fribourg de 1936. Sous le titre «Unse-re Aufgabe»,
Franz Böhm, Walter Eucken
et
Hans Grossmann-Doerth
avaient alors évo-qué la nécessité d’une réglementation de lavie économique qui considère l’économiecomme un élément de la vie sociale et axel’ordre économique sur des valeurs et des ob- jectifs sociaux.
L’hypothèse del’«homo economicus» est loin de la réalité
Selon Karen Horn, les économistes néoclas-siques des dernières décennies ont cessé dese référer à ces fondements et ont «dévelop-pé des modèles qui n’ont pas grand-chose àvoir avec la réalité». Elle cite comme exemplecapital «l’hypothèse de l’
homo economicus
,qui réduit les décisions à des calculs d’utili-té et d’optimisation égoïste». «Dans le cou-rant principal de l’économie», elle reconnaîtce «modèle ahistorique et éloigné de la réali-té» et des approches «trompeuses qui provo-quent des dégâts». Elle en conclut qu’«il s’agitd’appeler, dans le sillage des économistes del’Ecole de Fribourg, à un changement d’atti-tude mentale.»
L’homme est un prochain
Elle s’oppose à l’affirmation selon laquel-le l’économie doit être libérée des jugementsde valeur et demande une réorientationvers les penseurs des Lumières écossais duXVIII
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siècle, avant tout Adam Smith, dontles réflexions éthiques ont été totalement oc-cultées au cours des dernières décennies.Adam Smith n’a absolument pas posé l’hypo-thèse de l’«homo economicus», mais d’indi-vidus qui, grâce à leur empathie à l’égard deleur prochain, peuvent et doivent élaborer desconceptions morales communes. Pour AdamSmith, a déclaré Karen Horn, «la prospéri-té naît du processus d’échanges qui garantitla réciprocité.» Et on ne peut pas la réduireau phénomène de l’offre et de la demande.Il s’agit plutôt d’actions communes reposantsur des valeurs communes et dont la satisfac-tion des besoins matériels n’est qu’un aspect.Suivant Adam Smith, Karen Horn demandede «se préoccuper davantage, à l’avenir, de cequi résulte des actions communes des hom-mes»; elle cite en exemple l’approche d’
Eli-nor Ostrom
(cf.
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11 du22 mars) et donne une nouvelle définition del’économie: c’est «la science de l’homme entant qu’animal social, la science des actionscommunes, du constant rassemblement envue d’un objectif commun».
«Scientifiques gagne-pain»et «têtes philosophiques»
Karen Horn a terminé son discours en disantque l’économiste de l’avenir ne doit plus êtreun «scientifique gagne-pain» incapable de vi-sion d’ensemble mais une «tête philosophi-que»: «La tête philosophique embrasse la to-talité des connaissances, elle cherche à savoirce qui constitue la cohésion du monde».Elle a repris la distinction que faisait
Friedrich Schiller
dans sa leçon inaugura-le à l’Université d’Iena. Dans une contribu-tion de la revue
Forschung & Lehre (www. forschung-und-lehre.de/archiv/05-02/grigat.html),
elle oppose clairement ces deux no-tions: «Le scientifique gagne-pain s’appliqueà répondre aux exigences de sa profession,sans plus. Il écarte tout ce qui ne sert pas à at-teindre cet objectif. Il est tout de suite inquietlorsqu’une nouveauté se fait jour en sciencesqui remet en cause son savoir et son travailpassé. Toutes les nouveautés l’effraient parcequ’elles détruisent quelque chose d’antérieur.C’est pourquoi il croit, dans sa variante ac-tuelle, à l’efficacité, au contrôle, à l’évalua-tion, à la planification. Il se considère commeun créateur d’innovations, mais d’innovationsqui entrent dans son système. Cependant ilpense avoir recherché la vérité à titre gratuitquand la vérité ne s’est pas transformé pourlui en or, en louanges dans la presse et en fa-veurs du prince. […]En revanche, la ‹tête philosophique› re-cherche autre chose, elle ne veut pas isoler sascience, elle veut étendre son domaine. Là oùle scientifique gagne-pain sépare, elle cher-che à réunir. Tout doit s’imbriquer. Le scienti-fique gagne-pain dresse des barrières entre luiet tous ses voisins. Les nouvelles découvertesn’effraient pas la tête philosophique, elles lastimulent, l’enthousiasment, voire l’enchan-tent. Elle n’a pas peur de remettre en cause,voire de bouleverser son savoir: elle préfèretoujours la vérité à son système. […] ‹Quandaucune attaque extérieure ne vient ébran-ler son système de pensée, c’est elle-mêmequi, insatisfaite, sous la contrainte d’un be-soin toujours actif d’améliorations, est la pre-mière à le démonter afin de le reconstruirepour le rendre plus parfait.› (Schiller) Elleest vigilante et veut s’approprier tout ce quise passe et se pense autour d’elle. Grâce àsa distance critique, elle acquiert une facul-té de jugement, du courage et de l’assurance.La compétition entre têtes philosophiques estce qu’elle préfère mais dans la communionla plus profonde de toutes les ressources del’esprit. Ce qu’une personne ‹acquiert dans lemonde de la vérité, elle l’acquiert pour tous.›(Schiller)»Depuis quelques années, les contributionscomme celle de Karen Horn ne sont plus descas isolés. Mentionnons les ouvrages surl’économie mondiale de
Joseph Stiglitz
(«Letriomphe de la cupidité», «La grande désil-lusion») ainsi que de
Nouriel Roubini
et
Ste- phen Mihm
(«Economie de crise – une in-troduction à la finance du futur» [cf. p. 3 decette édition]). Ils ne sont pas le fait de per-sonnes qui ont «toujours» pensé autrementque la majorité, mais qui avaient jusque-làprofessé la pensée dominante.Cela s’explique d’une part par l’échec, de-venu évident, des idéologies économiquesdes décennies passées et par les conséquen-ces dévastatrices de l’application de ces idéo-logies pour la majorité des hommes dans lemonde entier, et d’autre part par l’irrésisti-ble opposition globale à cette économie maisavant tout grâce à des personnalités qui dé-noncent sans relâche, méticuleusement etsans tomber dans de nouvelles idéologies, lesdéfauts de la «doctrine dominante» et propo-sent des solutions.
L’«éthique économique intégrative»de Peter Ulrich
Dans le monde germanique et au niveau laï-que,
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il convient ici de mentionner avant toutles travaux du Suisse Peter Ulrich qui a été,de 1989 à 2009, directeur de l’
Institut d’éthi-que économique
de l’Université de Saint-Gallet a montré, avec son «Ethique économiqueintégrative»,
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pourquoi il faut concevoir l’éco-nomie comme une partie de l’éthique et quela vie économique doit être au service de lavie, ce qui présuppose la reconnaissance et lerespect réciproques de la dignité de
tous
leshommes.Nous n’allons pas reproduire toute l’argu-mentation de
Peter Ulrich
mais nous évoque-rons trois idées fondamentales tout en expo-sant la première plus en détail. En effet, c’estdans celle-ci que l’on voit comment travailleravec une conception personnaliste de l’hom-me également dans la pensée économique.• Dans le premier chapitre de son livre «Lephénomène de moralité humaine. La lo-gique normative des relations humaines»,Ulrich montre que la liberté, la moralitéet le sens civique sont liés: «Le fait quel’homme, c’est-à-dire en principe chaqueindividu, soit un être dont le comporte-ment, à la différence de celui des autresêtres vivants, n’est pas déterminé par deslois de la nature et qui peut agir en princi-pe librement fait partie des conditions fon-damentales permettant d’être un homme.L’individu a la liberté de développer unevolonté propre (libre-arbitre) et de prendreposition consciemment à propos du monde,de lui-même et des différentes possibilitésd’action (liberté d’action). Prendre positionsignifie adopter un point de vue permet-tant de juger aussi bien nos actions que cel-les d’autrui. Il s’agit de jugements morauxlorsqu’ils se rapportent aux conditions per-mettant d’être homme, à la liberté inalié-nable de tout individu. […] La moralité estla revendication inéluctable de l’homme entant que sujet qui se considère fondamenta-lement comme un être libre. Nous ne pou-vons pas réfuter cette revendication sansrenoncer totalement à l’idée d’un hommelibre, responsable et capable de prendre po-sition. Les idées de liberté et de moralitésont donc indissociables.»Du fait de son «ouverture au monde»sans égale, poursuit Ulrich, «l’homme dé-pend existentiellement de son aptitude à lamoralité. C’est elle qui lui permet de pren-dre en main culturellement sa vie et de lamener en toute conscience, c’est-à-dire defonder sa pensée et son action sur des idéesprécises concernant la bonne vie et une viesociale juste et solidaire.» A cette connais-sance rationnelle correspond l’empathie:«La moralité est la dimension de la sensibi-lité humaine qui pousse les hommes à vou-loir le bien de leur prochain et à être affecti-vement sur la même longueur d’onde».La moralité, poursuit Ulrich, se déve-loppe déjà chez l’enfant quand se forme saconscience morale et, lorsque son éduca-tion a été plus ou moins «saine», elle de-vient une dimension inaliénable de l’iden-tité de l’homme: Il n’y a pas de bonheursans moralité. «Le sens personnel de la viene va pas sans une certaine dose de sens ci-vique. C’est pourquoi une éthique valabledétermine notre identité personnelle aussibien que notre identité morale.»• Ulrich montre que la prétendue logiquecontraignante de l’«économisme», la théo-
Etre un acteur économique, c’est être un citoyen
La politique est en retard sur le débat
par Karl Müller
Le tableau «Deux dimensions fondamentales de l’économie au service de la vie» (Peter Ulrich:«Integrative Wirtschaftsethik», p. 219) montre à quelles questions doivent répondre les citoyensen vue de l’organisation de leur vie économique. Ce sont pour Ulrich des «questions clés contrel’économisme».
Question du sens
Quelles
valeurs faut-il créer?Economie utile à la vie pratiqueComment
voulons-nous
vivreà l’avenir?Raisons culturelles:Forme de vie attractiveNotre économie est-elle
bonne
pour nous?
Bonne vie
(qualité de vie individuelle)Primat du monde de viesur le caractère «têtu»du système économique
Question de la légitimité
Pour
qui faut-il créer des valeurs?Economie légitimée socialement
Comment
vivre ensemble?Règles sociales:société bien ordonnéeNotre économie est-elle acceptablepar chacun?
Vie sociale juste
(qualité de vie sociale)Primat de la politiquesur les «contraintes» du marché(conditions normatives)
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Sommaire
Toujours à votre service,Monsieur le Directeur!
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