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René FOUÉRÉ - De l'évolution formelle à l'évolution réelle 1963

René FOUÉRÉ - De l'évolution formelle à l'évolution réelle 1963

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Un conflit incessant existe entre le moi, qui est le conservatoire des formes du passé, d'une part, et le présent, d'autre part.
Un conflit incessant existe entre le moi, qui est le conservatoire des formes du passé, d'une part, et le présent, d'autre part.

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De l'évolution formelle à l'évolution réelle par René FOUÉRÉ.
(Incomplet)
(Revue Être Libre, Numéro 208-210, Avril-Juin 1963)J'écrivais jadis qu' « à mon sens la libération présuppose une réorganisation de notre structureinterne. Cette réorganisation demande du temps et apparaît comme le terme d'une évolution, mais,ajoutais-je, cette évolution n'est pas l'évolution « idéalistique » commune... Celle-ci procède paridentifications successives et délibérées du sujet à des modèles exemplaires. Elle est le résultat noncherché, imprévisible d'un approfondissement de la connaissance de soi; d'une observation profondeet patiente, lucide, non prévenue et impassible du fonctionnement de la conscience commune,observation qui révèle la signification ultime et inévitablement douloureuse de la conscienceordinaire.» Le rejet de l'évolution imitative, idéalistique, est de mon point de vue la condition sine quanon de l'évolution, de la transformation réelles de l'être humain. A ce rejet se résume pour moi sur leplan méthodologique et pratique, tout l'enseignement de Krishnamurti et de ses prédécesseurs enspiritualité authentique.» L'homme qui découvre l'illusion de cette évolution formelle accède à l'évolutionessentielle. Il ne peut qu'aboutir à cette transformation décisive qu'on appelle « libération ».»Depuis que l'homme est sur cette planète, et depuis qu'on tente de le perfectionner, on lui aprésenté un certain nombre de modèles. On lui a dit : « Vous êtes très imparfait, vous êtes pourri dedéfauts, il vous faut essayer de ressembler à telles personnes, à tels modèles, nous allons vousbrosser un tableau de ce que vous devriez être pour être un homme « bien ». C'est ce que vous devezessayer de devenir ».J'appelle « évolution formelle » le procédé qui vient d'être énoncé parce que nous essayonsd'acquérir ou de copier un certain modèle qui nous a été présenté, une certaine forme decomportement, d'attitude, et nous sommes persuadés d'obtenir des résultats admirables dans cettevoie. Nous croyons que nousallons être profondément spiritualisés, etc. Or, j'affirme que c'est lecontraire. Si l'homme évolue réellement ce n'est pas de cette manière. L'évolution réelle n'est pas uneévolution formelle.* * *Un passé qui veut se survivre formellement dans le présent, tel nous apparaît le moi. Dans ceprésent auquel le moi se refuse d'adhérer, il se saisit comme volonté d'être ce passé auquel ils'identifie et qu'il appelle « lui-même ». En d'autres termes, nous sommes constamment l'habitude denous-mêmes; nous créons un certain personnage et nous essayons de maintenir ce personnage dansle présent. Notre effort de préservation de notre identité personnelle dans la durée devient effort depréservation de nos orientations passées. Or le monde est en mouvement éternel, en éternel devenir.Le milieu ne cesse de changer et, pour s'adapter aux changements qui surviennent autour de lui,changements qu'il peut à son insu contribuer à produire, le moi devrait lui-même changer. Il ne seconçoit qu'en opposition à quelque chose d'autre. Ses fixités, ses comportements rigides, ses réflexesopiniâtres, ne sont que des résistances au changement, au devenir du monde. Il veut maintenir dansaujourd'hui sa définition d'hier, et dès lors il apparaît dans aujourd'hui comme l'incarnation obstinéed'hier.Un conflit incessant existe entre le moi, qui est le conservatoire des formes du passé, d'unepart, et le présent, d'autre part. Ce conflit crée un malaise auquel l'individu espère échapper ens'identifiant au prix de persévérants efforts, à un certain projet de lui-même qu'il a formé. Ce projets'exprime par la projection d'un modèle du sujet sur une sorte d'écran immatériel, placé en avant delui-même, c'est-à-dire dans le futur.L'homme cherche toujours à devenir ce qu'il n'est pas d'abord.Ce que l'on désire devenir se situe toujours dans le futur. C'est quelque chose qu'on voit au
 
loin, et que l'on souhaite devenir. Le moment futur devient pour le sujet le lieu d'un épanouissementde soi qu'il n'a pas su trouver dans le présent. Il n'est pas satisfait de ce qu'il est dans le présent, ils'imagine qu'il va devenir autre chose, et il poursuit ce quelque chose qu'il n'est pas. Dès lors saprésente soif d'épanouissement personnel devient aspiration ardente vers ce moment du futur, quin'est plus, de ce fait, une simple notion intellectuelle, mais objet d'appel véhément et d'intense désir.Il voudrait déjà être cela.Le futur qu'attend le moi n'est pas le futur réel, celui quideviendra effectivement présent etsera vécu comme tel. Le véritable futur ne sera connu que lorsqu'il sera vécu. Le futur imaginé par le« moi » est un futur artificiel. C'est une extrapolation, une construction idéale forgée avec desdispositions du présent et les souvenirs du passé. C'est dans nos souvenirs que nous avons cherchéles éléments du modèle de nous-mêmes que nous poursuivons dans le futur. C'est du passé que nousreprojetons en avant, comme disait Krishnamurti. Nous avons pris tous les éléments de ce pseudo-futur dans les souvenirs passés.Dans ce futur imaginé, ce futur de continuité logique et de répétition du présent, il n'y aurarien d'essentiellement nouveau. Il est dépourvu de toute fraîcheur vitale, de toute nouveauté réelle.S'il se réalisait tel qu'il est prévu et appelé, il pourrait apporterdes éléments de satisfaction, mais ilne renfermerait par définition aucun élément de surprise et d'émerveillement; il n'y aurait dans le faitde le vivre aucune découverte véritable, aucune fraîcheur. Non seulement un tel futur, par le faitd'être prévu, se trouve en quelque sorte fané d'avance, défloré quand il surgit, mais du fait même queson existence comme idée et comme fin précède son existence effective,— il a existé en idée avantd'être vécu, avant qu'on puisse espérer le vivre effectivement,— il interdit l'accomplissement de cequ'il préfigure. C'est là que je vous demanderai un peu d'attention.Donc, l'imagination de ce futur crée dans le présent, qui est l'unique lieu où l'être puisses'accomplir, une opposition entre ce que ce sujet est actuellement, d'une part, et ce qu'il voudrait être,d'autre part. Je suis quelque chose. Je voudrais être autre chose. Par conséquent il y a un conflit quiest créé à l'intérieur du moment où je vis; c'est inévitable. En raison de cette opposition, le sujet nepeut rassembler ses puissances dans le présent. Il ne peut pleinement vivre dans ce présent. Obsédépar ce qu'il attend de demain, il est distrait dans aujourd'hui. En d'autres termes, il lui devientimpossible d'acquitter pleinement aujourd'hui. D'où un reliquat, qui deviendra à son tour obsédantquand le point du futur qui crée la fascination actuelle aura été atteint et dépassé.Ainsi l'obsession de ce qu'on sera dans le futur rend impossible une complète attention dansle présent. C'est un fait très important. L'attente du futur interdit le clair discernement, la pleinevision, la saisie intégrale des événements surgissants. Elle les masque comme une sorted'éblouissante surimpression, on ne les voit plus qu'à travers un brouillard, ils deviennentindésirables, importuns, comme un interlocuteur occasionnel devient fastidieux et lointain au regardde l'amant obsédé par l'objet de sa passion. L'homme obsédé par le futur et par sa passion rencontredes gens en chemin..., il essaie d'être courtois, d'être poli, d'être décent, mais il ne fait pas vraimentattention. Ce qui l'occupe réellement c'est ce qui va se passer plus tard.Nous cessons de vivre dans le présent, soit par désir, soit par peur du futur. Or, lesévénements qu'on n'a pas vraiment appréhendés,affrontés, — parce que vécus dans un état dedistraction, en ne pensant qu'au futur,— continuent néanmoins à déployer graduellement toutesleurs conséquences. L'irrésolution des problèmes qu'ils posaient par leur présence même se traduitfinalement par des difficultés auxquelles on essayera de remédier par l'imagination d'un nouveaufutur susceptible de les dissiper. Quand on aura cru atteindre le point qu'on avait visé, on aura laissépasser toutes sortes de choses qui se retrouveront là et poseront de nouveaux problèmes. Pourrésoudre ces nouveaux problèmes, nous fabriquons encore un nouveau modèle de ce que nousdevrions être dans le futur.Il convient d'observer en outre que le fait de réaliser un certain projet de soi redonne vigueur
 
à d'autres projets qu'un choix préalable avait écartés sans néanmoins les détruire. Je veux essayer dedevenir quelque chose, je me persuade que c'est ma destinée. Dans ce but je suis obligé de faire uneffort, je dois écarter des choses que j'aurais la tentation d'être, et le fait que je les écarte ne lesdétruit pas. Quand j'aurai atteint l'objectif que je cherchais, les autres reviendront en disant : « Onnous a oubliés..., il faudra penser à nous ». Ainsi des problèmes latéraux et anciens reviennent hanterl'esprit au moment où celui-ci n'est plus obsédé par ce qui avait été jusque-là sa préoccupationmajeure. De cette façon, des problèmes latéraux ne cessent de ramper sournoisement du présent versun futur qu'ils nourrissent indéfiniment. Nous retrouverons dans ce futur tout ce que nous avonsdélaissé ou dédaigné dans les moments passés lorsque, sans avoir atteint ce futur, nous étionshypnotisés par ses promesses. Nous vivons effectivement ainsi. Il est intéressant et important de s'enrendre compte. Ceci n'est pas une simple théorie intellectuelle, c'est un fait. Si vous vous observezentrain de vivre, vous verrez que cela se passe de cette façon.D'autre part, et vous en avez fait maintes fois l'expérience, toute saisie d'un objet limité estirrémédiablement décevante. Le désir d'un objet particulier remplit votre esprit, vous en êtes saturé,mais lorsque vous le possédez vous vous dites : « Ah ! ce n'est que cela ! » Toute la passion qui vousavait porté vers cet état, ou vers cette chose, se dégonfle, en quelque sorte, parce que vous avez cesséla poursuite, et c'est autre chose que vous vous mettez à poursuivre ensuite.Il semble qu'on puisse montrer d'une manière plus directe et révélatrice, cette stérilité finalede l'effort par lequel l'individu cherche à réaliser un projet satisfaisant de lui-même, à s'identifierdéfinitivement à un modèle de perfection et de bonheur qu'il ne cesse de rejeter dans le futur.Vouloir s'identifier à un certain projet, à un certain modèle de soi, n'est-ce pas, en effet,vouloir passer d'une définition présente de soi, qu'on estime indésirable, à une autre définitionpersonnelle qu'on pense, ou que d'autres affirment juste, c'est-à-dire correspondant àl'épanouissement suprême, à la perfection inaltérable, de celui qui serait capabled'y conformer sesagissements extérieurs et ses dispositions intimes. Dans ces conditions, vouloir s'identifier à unmodèle c'est vouloir travailler sans relâche à se donner une définition active de soi qui devra serapprocher toujours davantage de la définition prise pour modèle. Et nous n'entreprenons tout celabeur qu'avec l'espoir de parvenir en ce monde ou dans l'autre à la plénitude finale, à un bonheurindestructible.Changeons un instant de perspective.Le sujet qui parvient à un état de plénitude ou qui est totalement heureux, perd, pendant qu'ilest dans cet état, toute conscience d'être quelque chose, de posséder une définition. Il se confondavec son acte, avec son bonheur, il n'a aucune notion distincte de soi. Selon l'expression commune :ils'oublie. Il n'a conscience que de son acte ou de son bonheur, et non de sa présence propre. Il ne sevoit pas en train d'être heureux; il est ce bonheur même. Ce qui est complètement différent. Et il estce bonheur en perdant toute notion de définition personnelle. Il est un état. Il n'est pas une définition,il n'est pas à la poursuite d'une définition. Seuls subsistent cet acte, ce bonheur. Son envahissanteplénitude a rejeté hors du champ de la conscience toute image, toute représentation personnelle. Lesujet ne se dit même pas qu'il est heureux ou qu'il agit pleinement car, s'il venait à se le dire, ce neserait déjà plus totalement vrai. Il se serait mis à s'observer. Il se serait retiré et dégagé de son acte,de son bonheur. Leur plénitude se serait du même coup et presque instantanément effondrée.Mais s'il est vrai que l'état de plénitude et l'action heureuse se caractérisent par le fait que lesujet n'apparaît plus à son propre regard et ne peut donc plus à fortiori prendre conscience d'unedéfinition de lui-même, comment pourrait-on parvenir à un tel état, ou à une telle action, ens'efforçant de conformer ses actes et ses pensées à une définition préconçue de soi ? Commentpourrait-on le réaliser en essayant d'être davantage, toujours plus précisément quelque chose; enayant l'esprit perpétuellement obsédé par la représentation de ce qu'on devrait réaliser pour être enfin? En d'autres termes, comment parviendra-t-on à perdre conscience de soi en cherchant à justifier

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