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Robert Ziegler, « Le Chien, le perroquet et l'homme dans "Le Journal d'une femme de chambre" »

Robert Ziegler, « Le Chien, le perroquet et l'homme dans "Le Journal d'une femme de chambre" »

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Published by Oktavas
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 16, mars 2009, pp. 39-56.
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 16, mars 2009, pp. 39-56.

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05/12/2014

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Robert ZIEGLER
LE CHIEN, LE PERROQUET ET L’HOMMEDANS
LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE 
Connu pour ses voltes-faces idéologiques à couper le souffle, Octave Mirbeau – l’ancienantisémite devenu un défenseur d’Alfred Dreyfus – a reconnu, non sans une bonne dose d’autodérision,son penchant pour l’inconsistance palinodique. Souvent les thèmes horriblement violents des romansde Mirbeau semblent être les résidus thématiques de ses propres préjugés
.
Tels des réflexes dont sontravail créateur a permis au romancier de prendre conscience, ils sont déchargés et évacués par letruchement d’une écriture thérapeutique.Des personnages fantasmatiques qui ont occupé une place éminente dans les romans deMirbeau la ménade rapace, l’artiste impuissant, le ploutocrate cynique, le spéculateur juif – ne sontplus l’objet de l’antipathie horrifiée de Mirbeau une fois qu’ils sont analysés et excrétés au cours duprocessus dissociatif de la fictionnalisation. Comme cela se passe au cours d’une psychothérapie, lesmatériaux inconscients cessent d’exercer leur contrôle quand leur forme reconnaissable est assuméecomme une conséquence de leur verbalisation.C’est dans son roman le plus célèbre,
Le Journal d’une femme de chambre
(1900), que Mirbeauassigne des positions antipodales aux pulsions agressives et à l’élucidation créatrice. L’espace noir n’yest plus occupé par une nymphomane telle que la Clara du
Jardin des supplices
.
 
En créant lepersonnage de Joseph, Mirbeau fait briller une lampe dans son propre inconscient.
Des personnages comme étapes de son propre développement : Joseph et l’instinct
Plus que dans ses romans précédents, l’adaptation fictive que Mirbeau fait du journal d’unefemme de chambre a pour sujet l’acte d’écrire
.
L’objectif le plus évident du journal de Célestine
 
est larévélation de secrets peu ragoûtants, et le récit arrache les vêtements d’ordinaire revêtus en silence ouornés des euphémismes de l’hypocrisie. Les maîtresses de Célestine, qui appartiennent à la classedominante et portent des robes de probité, se voient dépouillées de leurs faux-semblants et exhibéesdans leurs vices. Pourtant, alors que le but affiché de Célestine est de découvrir et de révéler, sonjournal est jugé par Mirbeau trop cru «
dans son débraillé 
» (479). Son texte est encore criblé desombres de l’ignorance et de l’inconscience, lacunes qui traduisent son échec dans la connaissanced’elle-même et des autres. Son journal occupe une place intermédiaire entre l’incapacité de Joseph àexpliquer sa violence instinctive et l’éloquente transparence des explications fournies par Mirbeau, quil’a révisé.Comme je vais tâcher de le démontrer, le livre de Mirbeau fournit une archéologie de laconscience de l’écrivain : au niveau le plus bas, les pulsions primitives s’incarnent dans le personnagede Joseph. Identifiables par leur résistance à la formulation linguistique, les vestiges de sonantisémitisme passé, sa misogynie et son attirance pour un mysticisme sensuel sont prêtés à Célestine,qui représente un stade intermédiaire de son propre développement. Finalement, la lucidité dont faitpreuve la narratrice de Mirbeau – sa capacité à exprimer, à expliquer et à discréditer les préjugésviolents – révèle l’ascendant pris par l’idéologie progressiste du romancier sur sa conception pessimistede l’homme gouverné par ses instincts.1
 
Pourtant en dépit de l’évolution de la pensée de Mirbeau en matière de psychologie,
LeJournal d’une femme de chambre
atteste de la pérennité des convictions anti-utopiennes de Mirbeau.Le roman
 
présente un continuum, qui va de la spontanéité animale de Joseph à la clairvoyance desanalyses de l’écrivain, et culmine dans ce qui serait un triomphe de la compréhension de soi et de lamaîtrise de la situation. Cependant, l’évolution de Mirbeau lui-même vers la tolérance sociale et lalucidité sur soi-même n’a pas effacé sa conception antérieure d’une humanité plombée par l’égoïsme etl’ignorance. Il continue de penser qu’il est impossible d’espérer parvenir un jour à une société vraimentjuste. Chez Mirbeau
,
aucun système politique, aucune œuvre d’art, ne peut exister dans un étatd’équilibre. L’état de perfection artistique aussi bien que l’harmonie sociale de l’utopie ne peut ques’effondrer rapidement et déboucher sur un épuisement entropique. Quand on cesse de consommer del’énergie et d’effectuer un travail, l’immobilité de l’harmonie débouche sur le vide, la pourriture.À travers la figure mythique de Joseph, dans laquelle l’inconscient de Mirbeau se transmue enlangage, le caractère impénétrable
 
du
 
personnage correspond à des convictions tautologiques qui nesouffrent aucune discussion. La glorification, par Joseph, de la tradition, de la hiérarchie, de la terre etde l’orthodoxe catholique permet de comprendre son attirance pour tout ce qui, à ses yeux, estimmuable et peut lui servir de justification. Alors que le roman de Mirbeau est structuré selon «
unordre déterminé par la contingence universelle et textuelle
», et a ses fondements «
dans une originechaotique/anarchique qui précède
[…]
l’imposition arbitraire de tout système gouvernemental 
»(McCaffrey 103), la conception que se fait Joseph d’une stabilité anhistorique de la France commepatrie, perpétue un ordre qui ne tolère aucune remise en cause et ne saurait bénéficier d’aucuneamélioration. Le monde du déséquilibre économique et du conflit entre les classes dans lequel Josephest une victime est aussi, paradoxalement, celui dont il s’est fait le champion à coups de vociférations.En tant qu’agent thérapeutique de changements sociaux, Mirbeau fonde son écriture sur leprésupposé selon lequel tout système politique, toute œuvre d’art, n’est vraiment achevée qu’àcondition qu’on en découvre l’inachèvement. Chez Mirbeau, la perfection est une imposture qui incitenotre anarchiste à mener bataille pour rétablir un état de fragmentation nécessitant des efforts pour faireévoluer les choses dans la direction approximative d’une justice sociale qu’il sait inaccessible. Lesmaîtresses de Célestine, qui se prétendent des parangons de bienfaisance philanthropique et desmodèles de fidélité conjugale, nous sont présentées comme des femmes débauchées et dépensières.Tandis qu’en surface le journal de Célestine vise à détruire le crédit des apparences superficielles, ilillustre aussi la réalité de l’instabilité sociale et de l’interpénétration des classes : les aristocrates sontmoins bien traités que leurs cochers, de riches propriétaires terriens s’abaissent à quémander les faveurssexuelles de leurs domestiques.Plus un système social est articulé par une hiérarchie sociale et des nuances sémantiques,
 
plusest inévitable son retour à un état de désordre indifférencié
.
L’homosexualité, l’égalitarisme, laxénophobie, la redistribution de la richesse par des voleurs et des paniers percés – tout cela contribue àcette tension vers un état où règnent l’impossibilité d’exprimer et l’uniformité. Dans un ordre social telque celui dont le texte de Célestine nous révèle le caractère factice, les prétentions à la légitimité sontréfutées par la confusion entre le haut et le bas et par le mélange de la sphère privée et de la sphèrepublique. Il n’y a pas de marqueurs fonctionnels de frontières ou de différences sexuelles quand lamaîtresse de la rue Lincoln transporte un godemiché dans son sac en velours
,
quand une gargouillepriapique est prise par erreur pour une relique sacrée, quand un vieux monsieur tout propret s’emploie àenlever la boue des bottines d’une femme de chambre.Aucun Logos rédempteur n’est né de l’union de Joseph et de Mary (comme des maîtres ontrebaptisé Célestine), rien qui nomme et qui, en identifiant, sépare et clarifie
.
Alors qu’un texte sertnormalement de lampe dissipant les illusions, celui de Célestine est une lumière éteinte quand ellesuccombe à son attirance pour Joseph, le tortionnaire
 
des oies.C’est pendant qu’elle est au service de M. Georges, le poitrinaire dont l’érotisme morbide estembrasé par son amour pour la poésie de Maeterlinck, que Célestine découvre pour la première fois sa2
 
vocation littéraire. C’est en appréciant le sublime né de soins désintéressés et d’une passion quasimentreligieuse que s’est produit, explique-t-elle, «
cet élan vers des chose supérieures
[…]
à
[elle]-
même
». Car cette confiance qui la pousse à écrire, comme elle le dit, «
c’est à M. Georges que je ledois
» (476). Sans hésitation Célestine est d’accord avec le malade pour louer les vers de Baudelaire. Etce ne sont pas les plus cultivés, les plus instruits, qui savourent le plus aisément de telles beautés. Car,pour jouir d’une image poétique, «
il suffit d’avoir 
[…]
une petite âme toute nue, comme une fleur 
»(476). Ce qui est plus incroyable encore que ce que Lucien Bodard appelle «
le miracle de la femme dechambre transmuée en génie littéraire
» (VII), c’est que Célestine fasse de la naïveté le fondement dela sensibilité littéraire.Par le truchement de son héroïne, Mirbeau tourne en ridicule la préciosité raffinée despoétastres préraphaélites tels que Frédéric-Ossian Pinggleton et John-Giotto Farfadetti, qui posent avecleurs masochistes communions d’âmes et leurs épithalames suicidaires. Le journal de Célestine n’est niun péan glorifiant l’éclosion des narcisses ou le plumage ocellé des paons, ni un hymne à la sainteté dela
Liebestod 
: il éclabousse les pervers de la lessive corrosive de la vérité. Nonobstant la reconnaissancequ’elle manifeste à M. Georges, son journal est un acte d’accusation chargé de prouver, non un texteromantique chargé d’absoudre. «
Pour moi, c’est bien simple
», écrit-elle, «
je n’ai vu que du saleargent et que de mauvais riches
» (402). Déchirant les voiles et arrachant les masques, elle aspire àdresser le plus acéré des réquisitoires. Elle
 
accuse les grimaciers et désarme les charlatans. L’inceste, lesaphisme, la pédophilie, le fétichisme : Célestine a révélé par l’écriture tous les vices qu’elle aobservés, et c’est pourquoi, quand elle est face à Joseph, on est si surpris de la voir incapable des’exprimer clairement.
Célestine et l’échec de l’auto-analyse
Représentant une étape intermédiaire dans l’élargissement de la conscience de Mirbeau
,
Célestine est apparentée à Joseph pour ce qui est des impressions et des comportements qui résistentencore à l’analyse. Alors qu’elle fait preuve d’une parfaite lucidité quand elle détecte les faiblesses desautres, elle est beaucoup moins sûre d’elle et beaucoup plus tâtonnante quand elle est forcée des’expliquer sur elle-même comme si son interptation d’elle-même était paralye par sonambivalence à l’égard de son compagnon de domesticité. À ses yeux, Joseph est l’indicible, le
ça
, labête, l’assassin d’enfant, il est comme un reflet d’elle-même dans son incapacité à parler et à expliquer.Le personnage de Joseph est comme une caverne qu’aucune analyse ne saurait sonder. «
Vous et moi,dans le fin fond de l’âme, c’est la même chose
», lui affirme-t-il (514).Le plaisir que Joseph trouve à tuer des animaux et sa haine des marginaux, qu’il stigmatise sousle terme de «
cosmopolites
», révèlent qu’il est sous l’emprise de la pulsion de mort. La pauvreté deson expression, la banalité de ses idées, la parfaite et inhumaine neutralité de sa chambre le situent horsd’atteinte du langage. En présence de Joseph, l’habituelle assurance verbale de Célestine fait place à dela perplexité : elle reste sans voix ou toute bégayante
 
Alors que d’ordinaire
 
elle est capable dediscernement et d’intuition, elle se révèle impuissante à comprendre la brutale pulsion destructrice deJoseph et la fascination qu’il exerce sur elle.Quand elle caractérise Joseph, Célestine met l’accent sur la lourdeur de sa démarche, le poidsd’un corps animal qui ralentit sa marche et inhibe l’analyse qu’elle en fait : il avance comme si, à seschevilles, étaient soudés un boulet et une chaîne. Redoublant l’effet produit par les traits physiques decelui qu’elle voit, il y a les impressions confuses de celle qui l’observe, et qui, ce faisant, devientsemblable à celui qui est observé. Pesant dans ses mouvements, Joseph a un aspect «
lourd àsupporter 
» (505) pour celle qui l’examine. Très pauvre du point de vue lexical, doté d’une élocutionpeu respectueuse de la grammaire, Joseph est à plusieurs reprises présenté par Célestine sous uneapparence de monstre : son cou est «
un paquet de muscles dur comme en ont les loups
» (504) ; quand,ne supportant pas les vagabonds, il les chasse du Prieuré, elle le compare à un dogue «
flairant et 
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