dit, la vie privée de Wilde ne regarde que lui, les goûts, en matière de sexualité comme dans lesautres domaines, ne sont qu’une affaire personnelle, et ce n’est pas à la société d’imposer des règleset des normes. Voilà qui est extrêmement moderne. Mais on ne peut que constater qu’il n’est plus iciquestion de trafic de « gamins »...Reste à essayer de comprendre pourquoi Mirbeau en est ainsi arrivé à faire abstraction detout ce qui, pourtant, aurait pu le retenir de prendre courageusement la défense du poète ostracisé
.Son engagement en faveur d’Alfred Dreyfus, deux ans plus tard
, permet de comprendre qu’il voitavant tout en Wilde la victime d’une société hypocrite et féroce, et qu’il est impératif de le défendreface aux forces d’oppression, quelles que soient ses réserves ou ses divergences par ailleurs.Pendant l’Affaire, il expliquera aux prolétaires qu’il leur faut dépouiller le capitaine Dreyfus de toutcaractère de classe, oublier qu’il est un officier et un riche bourgeois, pour ne plus voir en lui que lavictime d’une injustice, comme eux, et se battre à ses côtés dans leur propre intérêt
. De même, ilreviendra sur ses préventions éthiques et esthétiques à l’encontre de Zola, qui cessera d’être à sesyeux un vulgaire « parvenu » et le prétentieux théoricien d’une doctrine grotesque et pernicieuse, lenaturalisme, pour ne plus admirer en lui qu’un « Christ » martyrisé, dont il ira jusqu’à louanger inconditionnellement un roman aussi rédhibitoirement mauvais que
Fécondité
– et, par-dessus lemarché, aussi contraire à toutes ses propres convictions malthusiennes
...Et puis, dans la phase de profond dégoût pour la société bourgeoise où il se trouve depuis plusieurs années, au point de rêver au grand dynamitage et à l’écroulement général
, l’occasion est belle de démystifier les sociétés prétendument libérales, y compris la pseudo-République françaisequi, loin d’être la “chose du peuple”, n’est que l’apanage d’une poignée d’escrocs de la politique etdes affaires. Parmi les institutions répressives qui lui font horreur et qu’il fustige inlassablementfigure, au premier chef, ce que, par antiphrase sans doute, on est convenu d’appeler, la “Justice”,qui est administrée par des hommes qu’il qualifie de « monstres moraux
». Certes, lacondamnation de Wilde est advenue en Angleterre, et la République n’y est pour rien, mais l’affaireDreyfus révèlera que la France n’a décidément rien à envier à
la perfide Albion
: « Il existe partout,le
hard labour
, aussi bien en Russie, le pays du bon plaisir sanglant, qu’en Allemagne, en France,en Italie. La forme du supplice diffère selon les pays, mais la douleur humaine n’en perd pas,croyez-moi, un seul cri, ni une seule goutte de sang. [...] Voyons, est-ce que, en France, le juged’instruction, par exemple, avec ses pouvoirs souverains, son autorité formidable, que nul contrôle,nulle responsabilité, ne contrebalance, n’est pas une monstruosité, un défi permanent à cette justicemême qu’il incarne ? Les moyens dont il se sert pour tirer des aveux, de ceux-là qu’il suppose ouqu’il veut coupables, ne sont-ils pas, presque toujours, soit des délits caractérisés, soit même descrimes ? Et ne gardent-ils pas un souvenir des anciennes tortures, et ne sont-ils pas, en réalité, uneapplication, morale toujours, mais souvent physique, des rites abolis de l’Inquisition
?…» Le plaidoyer pour le martyr de Reading se mue en un pilonnage en règle de l’institution judiciaire.Enfin, l’affaire Wilde sert de révélateur à ce que Mirbeau appelle « la gangrène morale » dessociétés modernes. Elle n’est pas le propre de la seule Angleterre, qui, paradoxalement, donne par ailleurs l’impression d’être le pays où « le sens de l’orientation moderne vers la liberté individuelleest le plus apparent », mais elle est aussi, par-delà le cas particulier de la société victorienne, unetare caractéristique de l’ensemble des sociétés bourgeoises de l’époque. Toutes sont égalementhypocrites et incohérentes
; partout on se paye « de mots », parce que les mots ont pour avantage,et aussi pour mission, de camoufler les réalités sordides au lieu de les exprimer ; partout est ouvertela chasse aux génies
et aux esprits libres, qui osent jeter sur les choses un regard neuf oucommettent le crime, irrémissible, « de mettre la Société en face d’elle-même, c’est-à-dire de son propre mensonge
» ; partout les turpitudes des puissants et de leurs protégés bénéficient d’unetotale impunité : « S’il [Wilde] avait été un médiocre et enthousiaste
cockney
, un opulent éleveur dechevaux de course, tricheur et loyaliste, ou un lord ivrogne, ou un prince fouetteur d’enfants, on sefût montré indulgent à ses vices. On ne lui a pas pardonné d’être l’homme de pensée et l’espritsupérieur – par conséquent dangereux – que véritablement il est. Et les motifs, censément philosophiques, au nom de quoi la société le punit, ne sont qu’hypocrisie et mensonge. » Bref, c’esttoute la pourriture des sociétés occidentales qui s’exhibe à travers la condamnation de Wilde au