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I. Suite n° 1 - La Machine infernale

I. Suite n° 1 - La Machine infernale

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05/12/2014

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É
RIC
Prélude en Do majeur, « Noël chromé »
 Allegro con spirito
Mon père était un poète. Un vrai, de chair et de sang. Un enfant déchu de la race d’Orphée, assez fou pour risquer son âme en partant à la recherche de son Eurydice personnelle au-delà de la mort, et vainementéchouer, victime de sa trop grande inclination pour la Beauté. Descendant direct des muses antiques, jouantavec les mots pour prendre le monde à bras-le-corps. Il n’était pas de ceux que les castes universitaires etlettrées ont tendance à nommer « poétaillon » ou « poétastre » ; encore moins de ces commis de bureauquelconques qui griffonnent dans leurs temps libres, sur le coin d’une table, entre un rendez-vous d’affaires etune troisième tasse de café, ni de ces faux dandy qui se proclament troubadours modernes pour savoir habilement jongler avec les mots dans les soirées un peu arrosées où ils ont à épater la galerie. Au contraire, ilécrivait des vers comme d’autres labourent une terre ancestrale ou administrent un commerce légué par un parent, avec cet amour des mots et de la langue comme source de vérité première. Pour mon père, la parole étaitsacrée et essentielle pour qui voulait vivre, connaître et aimer : elle donnait sens et forme à sa vie, lui édictaitune ligne de conduite et l’amenait à cette rencontre qu’il qualifiait d’ontologique entre son être brut et le mondedans sa concrétude première… ou quelque chose dans ces eaux-là.Poète également dans son port, dans son attitude que les mortels les plus pragmatiques qualifiaient dedéconnectée. Un « pelleteux de nuages ». Le genre un peu étourdi, un peu excentrique, un peu exsangue, quis’est marié sans être prêt à tout ce qu’impliquait l’univers matrimonial, comme sans y réfléchir ni même s’yattarder. Il a eu des enfants par conventions, comme par réflexe, sans se questionner, sans douter. Par attendrissement peut-être, il nous a aimés, à sa façon, petits-fils d’Apollon indignes du Parnasse. Une affectionun peu gauche, un peu distraite, mais sans cesse émerveillée sur la vie et la nouveauté que notre enfanceévoquait chez lui, sur les jeux que nous lui inspirions auxquels il prenait toujours part avec un plaisir authentique. Peut-être même plus enfantin que le nôtre.Il était poète dans sa manière de voir la vie : une continuité de présents fragmentés, bariolés de couleursvives, à la fois vides et foisonnants de sens. Pour lui, tout était image, tout était rythme ; il se lançait dans la viecomme la gravité attire le poids, sans réticence, sans résistance. Il pouvait voir et habiter la beauté de larencontre fortuite sur une table de dissection entre une machine à coudre et un parapluie ; il savait intuitivementque la terre était bleue comme une orange et que la chair demeurait triste même après avoir lu tous les livres. Savie était cadencée par les vers, soutenue par l’amour. Libre à en empoigner sa destinée et à la soumettre à savolonté, mais trop contemplatif pour le faire. Il lui suffisait de grande nature sauvage, d’une femme aimante ou
 
d’un peu de musique pour être tout à fait comblé. Peut-être pas au point de s’exclamer « de la musique avanttoute chose », mais assez pour être conquis viscéralement et devenir hors d’atteinte par la simple écoute d’une pièce particulièrement belle. Comme le définissait Rimbaud, il cherchait lui-même toutes les formes d’amour,de souffrance, de folie ; il épuisait en lui tous les poisons pour n’en garder que les quintessences : il étaitvraiment poète car il était un voleur de feu, de grandeur, de vérité.Mon père, donc, poète de caractère et de profession – il avait publié plusieurs recueils et enseignait lacréation littéraire à l’université – nous a élevés comme seul un poète pouvait le faire. Avec lui, on apprenaitl’émerveillement, la sensibilité, le sensualisme parfois ; il nous a initié dès notre plus jeune âge à nous taire et àtendre une oreille attentive au bruissement subtil du monde, à la beauté fragile d’une première fleur qui poussedans le jardin et qui nous éblouit par ses couleurs premières. Ses interventions dans notre éducation relevaientde la pure poésie, à mi-chemin entre la méditation philosophique des Anciens et la contemplation recueillie desRomantiques. Le reste, il s’en est déchargé volontiers en relayant les aspects pratiques, physiques et prosaïquesà ma mère, dont le pragmatisme l’avait quelque peu tiédi et, selon moi, déçu. Quand j’étais enfant, je voyais enleur mariage la complétude absolue, le lieu même de l’équilibre auquel nous aspirions tous : mon pères’envolait vers des cumulus littéraires et philosophiques tandis que maman tenait la ficelle qui l’amarrait sur Terre et le rappelait à ses engagements de bon mari, de père de famille, de citoyen modèle et de payeur de taxesexemplaire. Mais leur réalité était bien sûr moins définie, comme je devrais m’en rendre compte en gravissantles échelons de la vie, en laissant les années se graver sur mon visage irrégulier.Mon souvenir a beau être clair, je ne me souviens pas d’avoir eu conscience d’une complicité entre mes parents. Des propos prosaïques échangés à table ou en voiture, des gestes affectueux accomplis machinalement,mais aucune aura amoureuse, une absence de chimie indéniable, un long silence spirituel qui devait peser bienlourd dans la chambre à coucher, une fois les enfants endormis. Je me suis souvent interrogé sur la pérennité decette situation, à savoir si les choses avaient toujours été ainsi pour eux, même aux tout débuts de leursfréquentations. Ils avaient tout de même donné naissance à cinq fils qui se sont crû, naïveté oblige, le fruit d’une passion amoureuse et presque irrationnelle entre un jeune doctorant en littérature et une infirmière au physiquede suédoise en verre soufflé. Cinq fils devant la grandeur paternelle qui a toujours plané, pesé, oppressé. Cinqfils perclus par une crainte stérilisante de décevoir le géniteur éminentissime. Cinq fils perdus, trébuchant dansun sillage qu’il nous semblait ne jamais pouvoir suivre, émuler.Car c’était un homme brillant, mon père. Détenteur d’une maîtrise en philosophie en plus de son doc enlettres. Arraché par les colloques, par les écoles, par les étudiants. Déchiré constamment entre l’ambitioncréatrice et professionnelle d’une part, et les devoirs familiaux de l’autre. Éminent prof mais papa maladroit. Envieillissant, j’ai fini par comprendre que quelque chose n’allait pas chez lui, n’avait d’ailleurs jamais été ; unmalheur indicible émanait de son être svelte et voûté par les trop longues heures de travail dans son bureau au
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De Koninck où je n’ai jamais mis les pieds. Je n’ai eu accès qu’à un seul fragment de mon père, cette moitié quede maigres fibres paternelles retenaient à notre maison du Vieux-Lévis. Je pense qu’il souffrait d’un schismeintérieur, secret et douloureux, dont il ne pouvait panser la plaie. Il s’était marié, avait eu des enfants : le travaildevait s’assujettir devant les obligations patriarcales qu’il s’était imposées sans réfléchir, parce que la société lelui recommandait chaudement, parce que la biologie et l’appel de la chair l’exigeaient ; et sa liberté artistiquen’eut d’autre choix que de ployer sous le joug de la procréation. Pour l’une des seules fois – du moins, à maconnaissance – il avait suivi la masse et les conventions traditionnellement admises, et avait décidé de passer la bague à l’annulaire gauche de sa jolie copine de l’époque. Pour le meilleur et pour le pire.Quand j’y pense trop, je réalise que c’était peut-être une erreur de sa part. Il y a des gens à qui la famillene convient pas. Pour qui la famille ne devrait pas être possible. Dont les enfants sont possiblement des rejetons plus ou moins voulus. Plus ou moins désirés. Triste, mais passablement vrai.Plus je vieillis, plus il m’arrive de m’interroger sur la source potentielle de cette blessure qui semblaitl’accompagner de plus en plus fréquemment à mesure que nous vieillissions. J’ai toujours été proche de mon père, partageant avec lui caractère, goûts artistiques et plusieurs tasses de thé mensuelles ; toutefois, malgré qu’ilm’arrivât parfois de sentir sa tristesse crier si fort en lui que je pouvais presque la toucher du doigt, je n’ai jamais parlé. Ni à lui, ni à mes frères. Encore moins à ma mère qui, sans doute, n’en savait pas plus que moi, n’auraitd’ailleurs rien dit si elle savait, discrète comme elle seule savait l’être. J’eus beau avoir épluché les vieuxalbums-photos, revisité les images gravées au fond de ma mémoire, fouillé dans les histoires d’enfance qu’ilavait pu nous raconter, je n’ai jamais tiré de plus éloquentes conclusions que celles collectionnées avec lesannées. La désillusion du mariage. L’incapacité qu’il ressentait à communiquer ses impressions et sa poésie àma mère. L’indifférence de cette dernière devant sa sensibilité. Son réalisme devant son surréalisme. Sa sécuritédevant son caractère fantasque. Mais cela ne pouvait être : il devait y avoir autre chose, une blessure ancrée,lointaine et beaucoup plus emblématique du mystérieux passé quasi-abyssal de mon père. Je peux aussi penser àla mort de mon frère Stéphane. Ses veines ouvertes dans le bain une nuit d’avril 1976. Le cri de ma mère, cridéchirant d’animal blessé qui a lacéré le silence angoissant de la nuit. Deuil de l’enfant blond, du petit angelotqui se muait en jeune Adonis doré. Yeux bleus, peau lisse : tellement beau que, petit, on le prenait pour unefille. S’est ôté la vie sans avertissement. Silencieusement, discrètement, comme, me semblait-il, était sa vieamoureuse.Ou peut-être mon père souffrait-il tout simplement de l’insatisfaction perpétuelle du créateur qui netrouve jamais en son œuvre matière à être fier de soi. Cette auto-flagellation du perfectionnisme artistique, cespleen créatif que j’ai trop connus quand je griffonnais quelques chansons sur ma guitare. Mais peu importe laraison qui me venait en tête, l’approfondir demeurait hors de mes compétences, de mes connaissances, et jerestais toujours taraudé par le fidèle démon de l’ignorance devant mon père et ses mystérieuses blessures.
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