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James Bond, agent secret ou agent double de la britannité?
Une enquête sur l’imaginaire identitaire britannique
Pour les Britanniques, James Bond est plus qu’un agent secret au service de SaMajesté, c’est une icône nationale
i
. L’identification des lecteurs/spectateurs et sa place dansles médias en font un héros national légendaire au même titre que Sherlock Holmes et Robindes Bois. La sortie de chaque nouvel opus, comme le choix du nouvel interprète prennent desallures d’affaires d’État. La Reine Elizabeth en personne assiste à la première de Londres, encompagnie de Sir Connery et Sir Moore, — anoblis pour leurs services rendus en tantqu’incarnations de l’agent 007 à l’écran. L’ambiance y est comparable à celle d’une finale decoupe du monde jouée à domicile, et chaque spectateur devient un supporteur applaudissantles exploits de l’étalon national face aux étrangers.Le contexte de réception comme les conditions de production de la saga bondienneméritent d’être rappelés ici, afin de mieux comprendre comment son histoire et ses enjeuxculturels sont intimement liés à l’imaginaire anglo-britannique. Publiés par une prestigieusemaison d’édition de Londres, les premiers romans de James Bond sortent de l’imaginationd’un aristocrate Anglo-Écossais qui écrit depuis la Jamaïque (encore une colonie dans lesannées 1950) et reflètent la vision de soi-même et du monde d’une élite britannique en pleinecrise identitaire. Vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, cette élite recherche un nouveaurôle sur la scène internationale, alors que le vent de la décolonisation s’est levé. Quant auxBond films, ils ont été tournés dans les studios londoniens de Pinewood, par des producteursanglophiles et une équipe et des acteurs essentiellement Britanniques.Or, depuis que les
Cahiers du Cinéma
ont placé les Bond films dans la catégorie ducinéma américain, la critique française n’a eu de cesse de dénoncer en eux un impérialismeculturel américain. Cet amalgame entre culture britannique et américaine introduit des
 
 2confusions dans l’analyse de l’histoire culturelle de James Bond qui nous fait passer à côté dela raison d’être du héros de Fleming, dont la mission patriotique consiste précisément dans lasauvegarde de l’identité culturelle britannique face à l’impérialisme américain. La questionque nous posons n’est donc pas de savoir si James Bond est Britannique, mais de voir quellesreprésentations de la britannité il donne à voir. Plutôt que de choisir une définition arbitraireet figée d’une identité nationale toujours en évolution, notre démarche, inspirée des
Cultural Studies
, a été de constituer l’univers bondien, ces romans, ces films, leurs production etréception, en observatoire de la britannité, pour découvrir ce que James Bond nous dit de la britannité sur un demi-siècle.L’analyse des romans et des films de James Bond et le débat qu’ils ont suscité dans lesmédias en Grande-Bretagne révèlent que les thèmes et préoccupations qui ont été d’uneimportance centrale et durable pour les Britanniques sont de trois ordres : 1) La distinction etles rapports sociaux de classe ; (2) la masculinité et les rapports sociaux de sexe ; (3) l’empirecolonial et les rapports sociaux de race. Nous proposons de suivre l’évolution de ces thèmesen comparant le premier roman de Fleming
Casino Royale
publié en 1953 avec son adaptationcinématographique de 2006. Ceci nous permettra de montrer comment ces thèmes sont desinvariants culturels qui constituent le noyau dur de la britannité de l’après-guerre, tout ensoulignant la manière dont James Bond a fonctionné comme un agent d’évolution desreprésentations de la britannité en termes de classe, de genre et de race
ii
.
 
 James Bond et la classe britannique
On dit souvent que James Bond représente la
classe
typiquement britannique. Mais dequelle classe s’agit-il ? Pour les Britanniques, la
classe
a toujours été incarnée par legentleman aristocrate qui domine le roman d’espionnage impérial depuis la fin du 19
e
siècle,
 
 3dont Richard Hannay et Bulldog Drummond, les héros de Buchan et de McNeile, sont lesreprésentants les plus connus. Or, Fleming a pris soin de distinguer son personnage dugentleman amateur traditionnel, faisant de lui un héros de la
middle-class
. D’après les critèresde l’
upper class,
Bond manque trop cruellement de capital, tant économique que culturel, pour être un véritable gentleman. Madame Fleming résume parfaitement ce point de vuelorsqu’elle déclare en femme du monde : «
 Je trouve James Bond plutôt ennuyeux. Je ne pense pas que j’aimerais l’avoir plus d’une fois à dîner. Pas de sens de l’humour. Pas deconversation.
»En effet, Bond n’a aucun goût, que ce soit en matière d’art, de musique, de théâtre oumême de cinéma. Il n’en a pas plus en matière de cuisine et se contente d’un demi-avocat,avec un peu de mayonnaise, pour le dessert! À sa décharge, rappelons que l’Angleterre sortd’une décennie de rationnement alimentaire qui ne prendra fin qu’en 1952. D’où la peur duhéros de manquer de pain, lorsqu’il confie par exemple que «
la difficulté n’est pas d’obtenir assez de caviar, mais assez de toasts. »
(
Casino Royale
p.67) Au risque de décevoir, le Bondlittéraire n’est pas l’homme raffiné que les films donnent à voir. Et c’est d’ailleurs avec uneironie condescendante que les premiers lecteurs cosmopolites de l’
upper class
ont jugé les premiers pas de Bond dans l’univers du luxe bon marché inauguré par la société deconsommation des années cinquante. Conscient de ses faiblesses comme du jugement de seslecteurs, le Bond de Fleming présente lui-même ses excuses tout en faisant son auto-critique :«
 Il faut m’excuser, je prends un plaisir ridicule à ce que je mange et bois…cela fait en réalité tatillon et vieille fille
». (
idid 
, p.68)Mais malgré ces premiers faux-pas, force est de constater que ce philistin jouit dès sesdébuts d’une aura de prestige, qui nécessite quelques explications. D’après un critiquefrançais, ce qui distingue Bond des autres espions, c’est qu’il est littéraire
iii
. Pourtant, laculture livresque de Bond se limite à des manuels de golf et un polar d’Eric Ambler. Pour 

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