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Dans
 Migrations critiques. Repenser les migrations comme mobilités humaines en Méditerranée
sous la direction de Salvatore Palidda, Karthala, París, 2011, pp. 117-129.avec les contribution de Albrecht, Baroni, Bosworth, Brandariz-García, Brion, Dal Lago, De Giorgi,Deldago Ruiz, Fernández-Bessa, Finzi, Guild, Maccanico, Maneri, Mucchielli, Nevanen, Palidda, Petti,Rahmi, Sigona, Scrinzi
 Les études sur les migrations en Espagne. Bilan et réflexions
par Manuel Delgado1.
 Au service de l’Administration
Il suffit un coup d'œil au programme du dernier congrès sur l’immigration qui aeu lieu à A Coruña entre le 17 et le 19 de septembre 2009 pour avoir une idée précise del’état de la production actuelle sur les migrations et sur son actuelle orientation. Ausommaire des futures Actes de ce congrès, les titres des différentes sessions de travail,panels, tables rondes, ateliers: «Politiques de contrôle de l’immigration», «Systèmesmigratoires comparés», «Admission et régulation du séjour et travail des migrants»,«Modèles de bien-être et régimes migratoires», «Politiques et droits sociaux»«Indicateurs d'intégration de la population étrangère dans l'analyse sociale», «Politiquesde retour des migrants», «Éducation et jeunesse», «Politiques de coopération pour ledéveloppement». On peut donc constater une attention préférentielle pour les affairesrelatives a la gestion administrative de la population de personnes originaires des paysplus pauvres à la recherche de travail et destinées à occuper les emplois les moinsqualifiés. Leur présence est conçue comme celle d'une invasion à laquelle il faut fairefront, comme s'il s’agissait d'organiser une sorte d'état d'alarme général suscité par unesituation exceptionnelle et préoccupante.Ce n’est pas un hasard si la grande majorité des inscrits au congrès ont été desfonctionnaires des collectivités locales et nationales, employés ou sous contrats commetechniciens spécialisés ou étudiants inscrits dans toutes sortes de troisièmes cyclesofferts par les universités; tous formant une sorte de parti, l’authentique légion deprofessionnels ou aspirants professionnels consacrés aujourd’hui à la scrutation«scientifique», c'est à dire systématique et rigoureuse, de la «question migratoire». Aucongrès on a parlé beaucoup de politiques, d'intégration, de prise en charge (sanitaire,éducative, légale, institutionnelle, policière...) de participation, d'inclusion, du besoin detolérance et d'ouverture à l'autre..., toujours sur un ton solidaire, ou plutôt compatissant,comme si tout n’était que question d'initiatives administratives et/ou de sentiments, deprédispositions éthiques, de valeurs civiques, etc. A peine y est énoncée l’allusion àl'exclusion sociale massive d'une part importante de la population, aux phénomènes dediscrimination, ségrégation ou stigmatisation que celle-ci endure et, naturellement, iln’y a pas eu la moindre référence au mot par excellence maudit: exploitation.Il est intéressant rappeler l'évolution qui, après les approches militants etantiracistes de la première moitié des années 1990 (Alvite, 1995; Contreras, 1994;Juliano, 1996, San Román, 1996), a conduit à une prédominance absolue de recherches,publications, ‘informes’, analyses, commissions, organismes, observatoires, centresd'études, réunions, séminaires, masters, cours..., tous orientés à satisfaire les nécessitesadministratives en matière d'immigration, c'est à dire ce qu'on peut et qu’on doit faireavec les travailleurs étrangers et leurs familles venues pour s'incorporer au marché dutravail, en grande partie informel/souterrain. Malgré cette dépendance et servitude,
 
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maintenant on peut voir des chercheurs et des groupes de recherche qui essaient deconcilier la rigueur et l'honnêteté scientifiques, la volonté de contribuer à la causecontre l'exclusion social et l'évidence qu’il n'est pas possible d'échapper aux impérativesvenant de ces grandes commanditaires de la recherche, i.e. les différentesadministrations publiques. Quelques exemples significatifs: Antonio Izquierdo(Universidad Complutense de Madrid) et la revue
 Migraciones internacionales
éditépar le Colegio de la Frontera Norte; Carlos Giménez et Liliana Suárez, à travers el
 Máster en inmigración, refugio y relaciones intercomunitarias
de l'UniversidadAutónoma de Madrid; Javier García Castaño et son
 Máster en Educación Intercultural
à l'Universidad de Granada; le
Grup de Rercerca sobre Migracions
de l'UniversitatAutònoma de Barcelona (Ribas, 2004; Solé, 2002); le
Centre d'Estudis sobre Migracions i Minories Ètnique
s, et aussi de l'UAB (Pascual, 2008), le Grup de Rercercasobre Interculturalitat i Gènere (Tello, Benach & Nash, 2008). Il faut soulignerqu'existent pourtant encore des approches manifestement critiques, dont la valeur mérited’être reconnue. Quelques exemples, parmi d'autres, est offert dans le champ juridique(Bergalli, 2006), urbain (Monnet, 2002; Aramburu, 2002), éducatif (Marí Ytarte, 2008)ou épistémologique (Santamaría, 2008).C'est sur ce point que je vais proposer ma réflexion personnelle, presqueautobiographique, une réflexion que j’ai pensé à propos de ma contribution à undiscours sur le multiculturalisme, sur l'interculturalité, sur la vie en commun avec ceque nous appelons par consensus «les immigrés”. J'ai été responsable du cours demaîtrise de mon Université «Immigration et diversité culturelle» pendant plusieursannées; j'ai écrit des livres réputés comme des références sur la «question migratoire»,désormais considérée du point de vue de ce qui a finit par devenir l'idéologieinstitutionnelle par excellence, ce qu'on peut nommer le «citoyennisme» (Delgado,1997; 1999; 2001); j'ai eu le privilège de recevoir la commande de concevoir uneexposition très importante, dotée d’un grand budget, visitée dans plusieurs villesespagnoles et qui a fait partie aussi du Festival de Marseille en 1996; enfin, j'ai éténommé membre rapporteur de la commission d'études sur l'immigration du Parlementde Catalogne. Toutes ces prérogatives et reconnaissances pourraient nourrir ma vanité,mais elles sont, au contraire, une sorte de charge que je vis comme une faute, commeune suite d'impostures et comme des actes de complicité avec une situation d'injustice etd'abus généralisés tout à fait inacceptable.La question que je me pose est : jusqu’à quel point nous avons été lescollaborateurs actifs et coresponsables, légitimant au nom de disciplines scientifiquesl'établissement d'un objet d'étude concernant une parcelle de la réalité auquel attribuerune nature «naturelle». C'est ainsi que nous sommes devenus une nouvelle évidence durôle fondamental qu'assument les «experts» à l'heure d'objectiver et faire irrévocable lesstigmates de ceux qu’ils étudient. Il s’agit du même mécanisme pervers qu’intervientdans ce qu'on appelle «éducation spécialisée», qui opère comme un dispositif dedétection de ceux que le système scolaire a considéré comme beaucoup trop différentset qui sert à établir une sorte de frontière infranchissable pour ceux qu’ont étédestinataires de ce type d'éducation différenciée. C'est ce que certains auteurs ont définicomme le paradoxe de l'intégration/ségrégation à l’œuvre dans tout enseignementspécialisé, qui finit par réaffirmer la logique qu’elle proclame combattre, telle qu'ellefonctionne de manière objective en tant que source de confirmation de l’étiquetagedénégatoire qu'endurent ses présumés «bénéficiaires».De quoi parlons-nous quand nous parlons d'immigrés ou d'immigrants? Je peuxévoquer ici mon expérience comme membre de la commission d’études surl’immigration convoquée par le Parlement catalan, où j’ai pu assister a une discussion
 
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hallucinante à propos de ce qu’est un immigré et la différence qu’il y a entre un
immigrant 
et un
étranger 
. Je me rappelle comment ont été complètement inutiles lesefforts des académiciens de la commission pour soutenir l’évidence que «étranger» estun terme objectivable, applicable à des individus sans passeport national, et«immigrant» est une dénomination d’origine tout à fait idéologique. Nous avonsdemandé aux politiciens de la Commission –sans avoir de réponse-: quand on estimmigré, c’est pour longtemps? C’est pour toute la vie; il n’existe aucune guérison? Aquel moment peut-on abandonner la condition d’immigrant? Comment faire poursurmonter une identité à tel point stigmatisant? Est-ce être immigrant est comme unecondamnation qu’il faut traîner éternellement et que l’on peut hériter de ses parents oude ses grands-parents, comme c’est le cas de la logique impossible qui fait de certainspersonnes immigrés «de première» ou «deuxième génération»?Il est manifeste qu’être immigrant ou immigré n’est pas un phénomène naturel,même pas une condition administrative ou juridique qu’on puisse établir selon descritères positifs. Bien loin de l’objectivité des chiffres statistiques, des politiques ou desinitiatives solidaires adressées «aux immigrants», des travaux spécialisés surl’intégration des immigrés…, et en dépit de toute la rhétorique et des discussions àpropos des immigrés, «l’immigrant» n’existe que comme personnage conceptuel,comme dirait Deleuze (1971: 7). Pour être immigrant, il ne suffit pas d’être arrivé d’unpays différent du sien. En Catalogne on désigne comme immigrants les venusd’Andalousie, par exemple, de même qu’au nord de l’Italie on parle d’immigrant pourfaire référence aux originaires du sud du pays. Dans mon pays –de même qu’en Franceet dans d’autres pays- un Anglais, un Français, un Américaine, un Japonais…, ne sontpas du tout immigrés et leur communauté ne constitue pas une «minorité ethnique», nileurs coutumes seront jamais cataloguées comme ethniques, ni les membres de cesnationalités seront invités à des fêtes de la diversité ni aux semaines de la tolérance;personne demandera pour eux ouverture, compréhension, dialogue, etc. Pour êtrereconnu comme immigré à Barcelone, il est indispensable d’être Marocain, Équatorien,Bolivien, Pakistanais, Chinois, Philippin, Andalou… pauvre. Ils n’existent pasd’immigrants riches, même pas de classe moyenne. Personne ne parlerait, pour prendreun exemple, des immigrés Allemands qui colonisent massivement en ce moment la côtedes Iles Baléares. Cela n’aurait pas de sens.Pourtant, “immigrant” ou “immigré” sont, disons-nous, avant tout desappellations d'origine qui ne s'appliquent pas à des immigrés réels, ceux qui viennentd’arriver, mais seulement à certains d'entre eux. À l’heure de définir clairement ce quidoit être entendu comme un immigrant, la première chose qu'on remarque c’est que cesattributs ne s'appliquent pas à tous ceux qui à un moment donné sont venus del'extérieur. Dans l’imaginaire social, «immigré» est une épithète qui s'applique auxpersonnes perçues comme dotées de caractéristiques négatives. Nous venons dereconnaître que pour devenir immigrant il faut, d’emblée, être pauvre. En plus,l'immigrant doit être considéré étranger, d’un autre part, d’ailleurs, mais le plusimportant: il n’a pas été invité, ce qui implique que c’est un intrus.En plus qu'inférieurs par leur place dans le système de stratification sociale, lesimmigrés le sont également sur le plan culturel, car ils proviennent d'une société moinsmodernisée: la campagne, les régions pauvres d'un même État, les pays de ce qu’onappelle le Tiers Monde... Ils proviennent d’une civilisation arriérée que, parconséquence, ils incorporent parmi nous. Les immigrants, donc, forment ce qui estqualifié de «minorités ethniques». Il va sans dire que l'application de l’adjectif 
ethnique
 affecte uniquement des productions culturelles considérées comme pré- ou extra-modernes: une danse soufie ou un restaurant péruvien, par exemple, sont "ethniques",
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