/  1164
 
LES OEUVRES MORALES ET MESLEESdePlutarque
Traduictes de Grec en François, reveuës et corrigees en plusieurspassages par Maistre Jaques Amiot Conseiller du Roy et grandAumosnier de France.DIVISEES EN DEUX TOMES, ET ENRICHIES en ceste edition deAnnotations en marge, avec deux Indices. Le premier des traités, Lesecond des choses memorables mentionnees esdites Oeuvres. A PARIS,Chez Barthelemy Macé, au mont S. Hilaire à l'Escu de Bretaigne.M.D.LXXXVII. Avec Privilege du Roy.<p a2r> AU ROY TRES CHRESTIEN CHARLES IX. DE CE NOM.SI vous prenez plaisir à porter Sceptres, et à seoir en Thrones royaux,dit Salomon, aimez la sapience, afin que vous regniez eternellement:aimez la lumiere de sapience, vous qui commandez aux peuples. C'estune belle instruction, Sire, et un sage advertissement pour ceux à quiDieu a mis en main les resnes du gouvernement de ce monde, leurestant addressé par un Roy, auquel Dieu donna jadis tant de sagesse,que jamais auparavant n'en avoit esté de semblable, ny jamais plus,dit l'Escriture, n'en sera de pareil. Car certainement sapience estprovision necessaire à ceux qui veulent regner, sans laquelle les Roys,quelques grands, quelques riches et puissans qu'ils soyent, ne sont pasmunis de ce qu'il leur faut, pour exercer dignement et maintenirseurement leur estat, et avec laquelle ils ont moyen d'estre honorez, etheureux en ce monde temporellement, et glorieux en l'autreeternellement, eux et ceux qui ont à vivre soubs leur obeissance,suivant ce que dit la mesme sapience. «Le sage Roy est
 
l'establissement, l'appuy et asseuré fondement de son peuple.» A quoyse rapporte aussi naïfvement, ainsi que toute verité s'accorde à touteverité, le dire de Platon, Que les Royaumes seront heureux quand lesPhilosophes regneront, ou que les Roys philosopheront, c'est à dire,quand ils feront profession d'aimer la sapience: propos veritablementmemorable, digne d'estre souvent recordé et profondement engravé éscoeurs des Monarques et Roys, d'autant qu'en ce poinct-làprincipalement, à le bien prendre, gist et consiste la grandeur augustede la Majesté Royale, et que c'est enquoy les Roys approchent pluspres, et ressemblent mieux à la divinité, de pouvoir beatifier et rendreheureux, non une ville seulement, ou un païs particulier, ains tout unmonde, par maniere de dire, selon l'estendue de leur Empire, n'ayantla hautesse de leur estat rien de meilleur que de vouloir, ny de plusgrand que de pouvoir bien faire à une multitude innumerable detoutes sortes d'hommes. Or y ayant en nostre ame deux principalespuissances necessairement concurrentes à toute louable et vertueuseaction, l'entendement et la volonté, l'un pour comprendre ce qu'il fautfaire, et l'autre pour l'executer, sapience est la perfection de toutes lesdeux, qui enlumine, sublime et affine le discours de la raison par lacognoissance des choses, pour sçavoir discerner le vray du faux, lebien du mal, et le droit du tort, afin de pouvoir bien juger: et quirectifie, reigle et conduit la volonté pour luy faire aymer, elire etpourchasser l'un, hair, fuir, et eviter l'autre. Ces deux perfectionscertainement sont graces singulieres de Dieu, et dons speciaux dusainct Esprit, mais plus necessaire celle de la volonté, qui n'est autrechose que la crainte de Dieu, et conscience craintive, et tremblante depeur de l'offenser, tant et si souvent recommandee par toute la saincteescriture, que en plusieurs passages elle est honnoree du tiltre et nomvenerable de Sapience, <p a2v>disant le bon Job, «Sapience est lacrainte du Seigneur Dieu: et l'intelligence, se garder de mal faire.» Maissi elle est requise à toutes sortes de gens qui desirent traverser latourmente de ceste vie sans mortel naufrage, beaucoup plus l'est- elleaux Princes souverains qu'à nuls autres, d'autant que les inferieurs etsubjects, si d'aventure ils choppent quelque fois, trouvent assez qui lesreleve: mais les Roys qui ne recognoissent aucun superieur en cemonde, qui se disent estre par dessus les loix, et avoir plein pouvoir,puissance absoluë, et authorité souveraine, s'ils ont enuie de
 
fourvoyer, qui les redressera? s'ils s'oublient, qui les corrigera? s'ils selaissent aller à leurs appetits, qui les en retiendra? Estant si difficile detenir mesure et garder moyen en licence qui n'est point limitee, ainsique tesmoigne ce proverbe ancien,
Celuy auquel ce qu'il veut loit,Veult tousjours plus que ce qu'il doit.
Certainement il n'y aura rien que celuy qui est terrible, ce dit leProphete Royal, qui oste l'esprit et la vie aux Princes, qui transfere lesCouronnes et Royaumes d'une gent à autre, pour les injustices, abus,et diverses tromperies, ainsi que dit le Sage, lequel menaceeffroyablement les mauvais Princes au livre de Sapience, en cespropres termes: «La puissance et authorité que vous avez, vous a estédonnée de Dieu, lequel examinera voz oeuvres, et sondera voz coeurs:et pour ce qu'estants ministres de son regne vous n'avez pas bien jugé,vous n'avez pas gardé la loy de Justice, ny n'avez pas cheminé selon savolonté, il vous apparoistra horriblement, et bien tost, par ce qu'il sefera jugement tresdur de ceux qui commandent: au petit se feramisericorde, mais les puissants seront tourmentz puissamment.» C'estla voix de Sapience et de verité, Sire, qui deust continuellement sonneraux oreilles de tous Princes et Seigneurs, afin qu'ils se donnassentbien garde de tomber en ce jugement, dont les peut garentir etpreserver ceste heureuse sapience de la crainte de Dieu. Mais quelmoyen y a-il de l'avoir? C'est luy seul qui la donne liberalement, et nela plaint à personne qui la luy demande avec fermeté de vive foy. Ettoutesfois encore y a-il des moyens qui nous aydent et nous disposentà l'obtenir, comme entre autres la lecture des sainctes Lettres, quisemble estre l'estude propre d'un Roy Treschrestien, suivant cestesentence escripte en la Loy de Moyse: «Apres que le Roy sera assis enson throsne Royal, il transcrira le livre de ceste loy, dont il prendral'original des mains des Prestres Levitiques, l'aura tousjours aupres desoy, et y lira tous les jours de sa vie, afin qu'il en apprenne à craindreDieu son Seigneur, à garder ses commandements, et les cerimoniescontenues en sa loy.» Plus fructueuse ne plus salutaire estude nepourroit-il faire, prouveu qu'il en prenne l'intelligence non du propresens d'aucun particulier, mais de la tradition et consentementuniversel de l'Eglise. C'est de tels livres proprement que le Prince

Share & Embed

More from this user

Recent Readcasters

Add a Comment

Characters: ...