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 Liturgie des pauvresetthéologie du Corps du Christchez saint Jean Chrysostome
par Ysabel de Andia
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Jean Chrysostome (1) a été surnommé "Jean l'Aumônier", a cause de sa pratique de l'aumôneet de sa prédication sur l'aumône.Chrysostome est, par excellence, l'apôtre de la charité, dit Aimé Puech, de tous les pères duIVe siècle, il est le panégyriste par excellence de l'aumône (2). Ses homélies sur l'aumône (3)datent de ses années de presbytérat à Antioche (386-398). C'est en se rendant de son domicileà l'église, un jour d'hiver, qu'il voit des mendiants gisant sur le sol et improvise l'une de sesplus belles homélies sur l'aumône C'est dans la troisième homélie sur l'aumône qu'il faitréférence à saint Paul qui parle des pauvres dans toutes ses lettres et demande à ses fidèles que"personne ne se croit déchargé de cet office (leitourgia )"(4). Car il y a bien une liturgie despauvres à laquelle tous les chrétiens sont conviés, depuis l'évêque jusqu'au simple fidèle.Cette liturgie des pauvres est fondée sur une théologie du Corps du Christ qui est à la fois leCorps eucharistique du Christ et le Corps ecclésial du Christ. Le Christ est présent dans lecorps ecclésial sous les espèces sacramentelles du Corps et du Sang du Christ, mais il est aussiprésent dans ses membres souffrants qui participent à sa passion et il appelle ses disciples à leservir dans les pauvres.L'eucharistie est le fondement de la diaconie des pauvres, et l'on ne peut séparer le don duPain de vie du partage du pain quotidien, c'est pourquoi le discours de saint Jean Chrysostomesur les pauvres où aumône n'est pas seulement un discours social, mais un discoursthéologique et sacramentaire.La "diaconie" des pauvres est la suite nécessaire de l'eucharistie, comme le service des tablesqui avait été confié au diacre Etienne, dans la communauté primitive (Act. 6,3-4) ; elle estaussi fondée sur l'identification du pauvre au Christ pauvre : "En vérité, je vous le dis, dans lamesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avezfait " (Mt 25,40). C'est pourquoi le service du pauvre est le service du Christ dans les pauvreset l'imitation du Christ qui s'est fait Serviteur, par philanthropie. Enfin cette présence duChrist en quelque sorte caché dans les pauvres est un mystère qui ne sera révélé qu'au jugement dernier lorsque le Christ reviendra juger les vivants et les morts et séparer ceux quil'ont servi de ceux qui l'ont méconnu en maltraitant ou en laissant mourir de faim et de soif lespauvres. L'utilisation abondante, par Jean Chrysostome du texte de Matthieu 25, 31-46 donneau service des pauvres ou à cette "liturgie" des pauvres un sens eschatologique qui ne seradécouvert qu'à la fin des temps.Ce sont ces trois aspects du service des pauvres que je veux traiter : tout d'abord la relationentre eucharistie et diaconie, ensuite la philanthropie divine et l'amour des pauvres, et, enfin,la dimension eschatologique de cette liturgie des pauvres à partir de Matthieu 25, 31-46.
I. Eucharistie et diaconie
 C'est principalement dans les Homélies sur la Première Epitre aux Corinthiens et les Homéliessur Matthieu que Jean Chrysostome développe la relation entre l'eucharistie et la diaconie (5).Saint Paul reproche aux Corinthiens que, lorsqu'il se réunissent en commun, ce n'est plus le"Repas du Seigneur" qu'ils prennent : Dès qu'on est à table, en effet, chacun prend son proprerepas et l'un a faim, tandis que l'autre est ivre " (1 Co 11,21). Chrysostome, commentant ceverset ajoute que, lorsque les fidèles se détournent des pauvres qui ont faim et soif, ilstransforment le "Repas du Seigneur" en un "repas privé" et l'église, en une maison privée.
1. Homélies sur l'Evangile de Matthieu
Dans l'homélie 65 sur Matthieu (6), Chrysostome montre que, honorer le Christ, c'est ne pasmépriser les pauvres (7)."Tu veux honorer le Corps du Christ ? Ne le méprise pas lorsqu'il est nu. Ne l'honore pas icidans église, par des tissus de soie, tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du
 
manque de vêtements. Car celui qui a dit : "Ceci est mon Corps" (1 Co 11,24), et qui l'aréalisé en le disant, c'est lui qui a dit : "Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pasdonné à manger" (Mt 25,42), et aussi : "Chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de cespetits, c'est a moi que vous ne l'avez pas fait"(Mt 25,45). Ici le Corps du Christ n'a pas besoinde vêtements, mais d'âmes pures ; là-bas, il a besoin de beaucoup de sollicitude."Ce passage est intéressant parce que Jean Chrysostome rapproche les deux textes scripturairesde la Première Epitre aux Corinthiens sur l'eucharistie "Ceci est mon Corps " et celui de Mat.25,45 sur l'identification du Christ aux "petits" ou aux "pauvres" et le jugement dernier (8). Larelation entre le Corps du Christ et le corps des pauvres ou des petits est affirmée dansl'identité du Christ — "le même"— qui prononce ces deux paroles : "Ceci est mon Corps" et"C'est à moi que vous l'avez fait". C'est pourquoi on "honore" le Christ en servant lespauvres :"Apprenons donc à vivre selon la sagesse et à honorer le Christ comme il le veut lui même.Car l'hommage qui lui est le plus agréable est celui qu'il demande, non celui que nous-mêmeschoisissons. Lorsque Pierre croyait l'honorer en l'empêchant de lui laver les pieds, ce n'étaitpas de l'honneur, mais tout le contraire. Toi aussi, honore-le de la manière prescrite par lui endonnant ta richesse aux pauvres. Car Dieu n'a pas besoin de vases d'or, mais d'âmes qui soienten or. Je ne vous dis pas cela pour vous empêcher de faire des donations religieuses, mais jesoutiens qu'en même temps, et même auparavant, on doit faire l'aumône. Car Dieu accueillecelles-la, mais bien davantage celle-ci. Car, par les donations, celui qui donne est le seulbénéficiaire, mais, par l'aumône, le bénéficiaire est aussi celui qui reçoit. La donation est uneoccasion de vanité ; mais l'aumône n'est pas autre chose qu'un acte de bonté."Il ne suffit pas de donner de l'argent, il faut le donner avec une intention pure. Le Christ a louéla veuve qui "a donné deux piécettes… de son indigence" (Mc 12,44) et blâme les"hypocrites" qui font l'aumône en voulant être vus (Mt 6,2). Il y a aussi un ordre de priorité :sauver la vie d'un frère est plus nécessaire que de faire des dépenses somptueuses pour leculte."Quel avantage y a-t-il à ce que la table du Christ soit chargée de vases d'or, tandis que lui-même meurt de faim ? Commence par rassasier l'affamé et, avec ce qui te restera, tu ornerasson autel. Tu fais une coupe en or, et tu ne donnes pas "un verre d'eau fraîche" ? Et à quoibon revêtir la table du Christ de voiles d'or, si tu ne lui donnes pas la couverture qui lui estnécessaire ? Qu'y gagnes-tu ? Dis-moi donc : Si tu vois le Christ manquer de la nourritureindispensable et que tu l'abandonnes pour recouvrir l'autel d'un revêtement précieux, est-cequ'il va t'en savoir gré ? Est-ce qu'il ne va pas plutôt s'en indigner ? Ou encore, tu vois leChrist couvert de haillons, gelant de froid, tu négliges de lui donner un manteau, mais tu luiélèves des colonnes d'or dans église en disant que tu fais cela pour l'honorer. Ne va-t-il pasdire que tu te moques de lui, estimer que tu lui fais injure et la pire des injures ?Pense qu'il s'agit aussi du Christ lorsqu'il s'en va, errant, étranger, sans abri ; et toi, qui as omisde l'accueillir, tu embellis le pavé, les murs et les chapiteaux des colonnes, tu attaches leslampes par des chaînes d'argent ; mais, lui, tu ne veux même pas voir qu'il est enchaîné dansune prison. Je ne dis pas cela pour empêcher de faire de telles générosités, mais je t'exhorte àles accompagner ou plutôt à les faire précéder par les autres actes de bienfaisance. Carpersonne n'a été accusé pour avoir omis les premières, tandis que, pour avoir négligé lesautres, on est menacé de la géhenne, du feu qui ne s'éteint pas, du supplice partagé avec lesdémons. Par conséquent, lorsque tu ornes église, n'oublie pas ton frère en détresse, car cetemple-la a plus de valeur que l'autre."Il y a un scandale à se nourrir du Corps du Christ, à la table eucharistique, et à laisser lespauvres mourir de faim, à la porte de église. De même il y a un scandale à revêtir l'église dedraperies de soie, tout en ne couvrant pas la nudité des pauvres.

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