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diplomatique
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DÉCEMBRE 2009
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Les multiples visages d’Ernest Renan
Au XIX
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siècle, l’aristocratisme élitaire d’Ernest Renan a joué unrôle essentiel dans la laïcisation de la culture française eteuropéenne. Plusieurs des œuvres de ce grand écrivain, moralisteironique et controversé, se lisent encore avec plaisir, et certaines,comme les textes que Shlomo Sand vient de rééditer sous le titre«De la nation et du “peuple juif” chez Renan», restentessentielles – sous réserve de les replacer dans le contexte deleur époque – pour le débat contemporain.
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ENAN
a connu uneimmense gloire au XIX
e
siècle, principalement pour sa critique«historique» du christia-nisme ; mais ce sont des com- bats et des débats qui semblent oubliés,même si le transert de ses cendres auPanthéon a dû régulièrement être repousséen raison des protestations des milieuxcatholiques, où se lisent des condamna-tions définitives :
«L’entrée au Panthéonqu’on veut lui décerner, à titre de renégat et de blasphémateur, ne lui sera pas d’un grand secours devant le Dieu qu’il atrahi
(1)
.»
Quant aux libres-penseurs, ilss’en sont toujours un peu méfiés car, si sacritique de la religion a bien été radicale,il n’en a pas moins toujours insisté sur sonrôle social et sur les mérites de l’espritreligieux, dont il pensait être l’un desreprésentants. Il est alors aisé de croireque, pour citer George Sand,
«Renan s’acharne à réparer d’une main ce qu’il détruit de l’autre»
.Aujourd’hui, c’est avant tout de racismeet de colonialisme que Renan se trouveaccusé. C’est en accompagnant la genèseet l’interrogation de ce qu’il nommera la
«religionification»
qu’on peut compren-dre et mesurer les enjeux de sa définitionde la nation, de la race et du judaïsme(2). Né en 1823, dans un milieu modeste, lasolidarité de sa amille et son statut de boursier lui permettent de aire desétudes, qui le conduisent au grand sémi-naire de Saint-Sulpice. Destiné à la prê-trise, il connaît des tourments intérieursqui le mènent à se détacher progressive-ment du catholicisme. Il préère la vérité,telle que la science l’établit, à la religion,qui est d’abord le produit de l’afectivitéhumaine. Il quitte le séminaire pour l’Université, dans des conditions maté-rielles diciles.Sa rélexion le conduit à airmer quela question religieuse doit être abordée
* Proesseur au Collège de France, auteur, notam-ment, de
LaQuestion de Palestine,
Fayard, Paris (troistomes, 1999, 2003, 2007).
non seulement par la philosophie, maisaussi par l’histoire, par l’étude de la
« religioniication »,
c’est-à-dire le pro-cessus de abrication de la religion,comme il l’écrit à son ami Marcellin Ber-thelot le 28 août1847(3). Il observeainsi chez les républicains de son tempsun processus de sacralisation de la Révo-lution rançaise : celui
«qui la blas- phème passe pour un insensé»
. Il en estde même pour le socialisme, mais il aune certaine sympathie à son égard, lorsde la révolution de 1848(4) :
«Organi- ser scientiiquement l’humanité, tel est donc le dernier mot de la sciencemoderne, telle est son audacieuse maislégitime prétention.»
Les soubresauts de la II
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République leconduisent à se détacher de ce progres-sisme. Il craint bientôt une dictature clé-ricale soutenue par les masses ignorantes – c’est ainsi qu’il interprète l’avènementdu Second Empire –, et devient un libéralqui déend la thèse du rôle indispensabled’une étroite élite intellectuelle, seule atta-chée à la liberté de penser et persécutée par tous les anatismes religieux.Dès cette époque, son système intel-lectuel est pratiquement achevé. Il veutaire de la philologie une science des produits de l’esprit humain :
«La philo-logie est la science exacte des choses del’esprit. Elle est aux sciences de l’hu-manité ce que la physique et la chimie sont à la science philosophique descorps.»
Selon lui, toute langue est uneappréhension globale de l’univers. Dèslors, un système linguistique contientvirtuellement tous les développementsintellectuels des peuples qui l’ont adopté.C’est ainsi que, pour lui, les peuplesaryens ou indo-européens portent en euxl’esprit de la science et de la philoso- phie, et les peuples sémitiques l’idéed’un Dieu unique. La rencontre des deux par le biais du christianisme va permet-tre de onder l’universel.
PIERRE-HENRY. – «Le Déménageur d’idée» (1980)
nation comme le contraire de la race, à laois produit de l’histoire et acte volon-taire de tous les jours. Le processus decivilisation détruit inexorablement lesraces originelles, et les peuples ne sontque des ormations historiques sans aucunsoubassement physiologique.Le petit recueil de Shlomo Sand s’intéresse à ce Renan-là, celui qui nous parle encore. La célèbre conérence du11mars1882 – « Qu’est-ce qu’unenation ? » – comprend un double rejet:celui de la conusion entre la race et lanation, et celui de la conusion entre les
«groupes ethnographiques ou plutôt lin- guistiques»
et les
«peuples réellement existants »
. Il reprend l’histoire des grandesormes de regroupement politique pour montrer que la nation moderne est un
«résultat historique amené par une sériede aits convergeant dans le même sens»
.Plus la usion des races s’opère, plus lanation est achevée. Il utilise presque lesmêmes mots que dans sa lettre à Gobi-neau, trente-cinq ans plus tôt :
«Le ait dela race, capital à l’origine, va donc tou- jours perdant de son importance
.
»
Il en ressort sa magnifique définition dela nation :
« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vraidire, n’en ont qu’une, constituent cetteâme, ce principe spirituel. L’une est dansle passé, l’autre dans le présent. L’uneest la possession en commun d’un richelegs de souvenirs ; l’autre est le consen-tement actuel, le désir de vivre ensemble,la volonté de continuer à aire valoir l’hé-ritage qu’on a reçu indivis.»
Du ait de son immense popularité, c’està Renan que l’on doit la difusion du terme«race sémitique», qui avant lui n’étaitconnu et utilisé que par une petite poignéede savants. Au moment où l’antisémitismes’étend, il était de son devoir de aire de saconérence du 27 janvier 1883 sur « Le judaïsme comme race et comme religion »un rappel à l’ordre. Il part de la distinctionentre religion universelle (hindouisme- bouddhisme, christianisme et islamisme), par définition ouverte à tous, et religionlocale, limitée à un groupe humain déter-miné. Or le ait majeur de l’histoire estque les religions universelles ont ait dis- paraître les religions locales. Il est hors dedoute que le judaïsme était à l’origine unereligion locale, peu diférente de celle des peuples voisins, mais dès le VIII
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siècleavant notre ère les prophètes ont été les pre-miers à concevoir une autre orme de reli-gion, celle d’un Dieu créateur de l’univers,qui aime le bien et punit le mal :
«Quand on proclame une telle religion, on n’est plus dans les limites d’une nationalité, onest en pleine conscience humaine, au sensle plus large.»
C’est en ce sens que les pro- phètes annoncent Jésus de Nazareth et lechristianisme. Le messianisme jui s’inté-resse au sort de l’ensemble de l’humanité.Dès lors, l’universalité du message du judaïsme ne peut plus en aire une reli-gion nationale. De ce ait, le prosélytisme jui a été très acti dans les derniers sièclesde l’Antiquité et, dès l’époque gréco-romaine, le judaïsme a cessé d’avoir une signification ethnographique. Si le judaïsme est une religion ermée, très réti-cente à la conversion, il a été pendant delongs siècles ouvert à tous. Ce qui unit lesJuis, c’est une éducation commune et l’op- pression sociale qu’ils subissent. Cela n’arien d’ethnographique, de racial. Pour Renan, le judaïsme de son temps ait par-tie des grandes orces libérales :
«L’œuvredu XIX
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siècle est d’abattre tous les ghettos,et je ne ais pas mon compliment à ceux quiailleurs cherchent à les relever. La raceisraélite a rendu au monde les plus grands services. Assimilée aux diférentes nations,en harmonie avec les diverses unités natio-nales, elle continuera à aire dans l’avenirce qu’elle a ait dans le passé. Par sa col-laboration avec toutes les orces libéralesde l’Europe, elle contribuera éminemment au progrès social de l’humanité.»
Si certaines de ses airmationsabruptes peuvent scandaliser le lecteur d’aujourd’hui, il aut néanmoins distin-guer ce qui dans l’œuvre relève de l’esprit du temps, et ce qui est riche de virtualités. C’est ainsi que, lorsqu’ildécouvre que le peuple, sous laIII
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République, est devenu anticlérical etle protège de toutes les menaces del’Eglise, il estime que, pour la premièreois, se dessine une convergence entrel’étroite élite de la liberté de penser et lesmasses populaires civilisées par l’ins-truction. Il devient républicain quand,après 1870-1871, il était plutôt réaction-naire ; son théâtre philosophique, com- posé au tournant des années 1880, secharge de représenter cette réalité nou-velle. Reprenant
La Tempête
de Shakes- peare, il raconte le ralliement de Caliban(le peuple) à Prospero (la liberté de pen-ser)(8) :
«Les races inérieures, commele nègre émancipé, montrent d’abord unemonstrueuse ingratitude envers leurscivilisateurs. Quand elles réussissent à secouer leur joug, elles les traitent detyrans, d’exploiteurs, d’imposteurs. Lesconservateurs étroits rêvent de tentatives pour ressaisir le pouvoir qui leur aéchappé. Les hommes éclairés acceptent le nouveau régime, sans se réserver autrechose que le droit de quelques plaisan-teries sans conséquence.»
Caliban n’est pas seulement le peuple-prolétariat européen, il est aussi explicitement le colonisé, de même que Prospero estle colonisateur. Aimé Césaire a su s’enrendre compte et jouer dessus.Celui qui représentait, pour Edward Said, l’orientaliste par excellence étaitdéjà considéré par ses pairs au moment desa mort, en 1892, comme un homme du passé (à l’exception de ses travaux pure-ment philologiques), et son œuvre histo-rique est complètement périmée. Maisson évolution politique permet de com- prendre le ralliement du libéralisme phi-losophique à la République, élémentessentiel de la grande synthèse de laIII
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République.
«Une nation est une âme, un principe spirituel»
I
LCONSACRERA
l’essentiel de son œuvreà la description des langues sémitiqueset de leurs déclinaisons intellectuelles, cequi débouchera sur une histoire généraledes origines du christianisme, puis sur l’histoire du peuple jui conduisant àl’émergence du christianisme. Quand, en1862, lors de sa leçon inaugurale au Col-lège de France, il traite Jésus d’hommeincomparable, il provoque un tel scandalequ’il est suspendu puis révoqué de son poste, ce qui n’empêchera pas sa
Vie de Jésus
, un an plus tard, de devenir un best-seller considérable.En revanche, on note peu à l’époque sacondamnation sans appel de l’islam :
« L’islam est la plus complète négationde l’Europe, l’islam est le anatisme,comme l’Espagne de Philippe II et l’Ita-lie de PieV l’ont à peine connu ; l’islamest le dédain de la science, la suppres- sion de la société civile ; c’est l’épou-vantable simplicité de la pensée sémi-tique, rétrécissant le cerveau humain, le ermant à toute idée délicate, à tout sen-timent in, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en ace d’une éternelletautologie : Dieu est Dieu. »
L’ethnologie «philologique» qu’ildéend l’amène à onder un système centrésur l’opposition Aryens-Sémites. Pour lesautres groupes humains, il n’aura que descommentaires dépréciatis, ce qui tient à saquête exclusive des origines du mono-théisme. Ce qui est contraire à son sys-tème ne peut qu’être rejeté... Il ait alorscouramment usage de la notion de race,mais dans un sens proche de notre notionactuelle de culture. D’ailleurs, lui qui est proondément imprégné de culture alle-mande s’inquiète très tôt du risque de lavoir adopter un racialisme agressi. Il s’enexplique à Arthur de Gobineau, qui vient,en 1856, de publier le premier volume deson
Essai sur l’inégalité des raceshumaines
:
«Le ait de la race est immenseà l’origine ; mais il va toujours perdant de son importance, et quelqueois, comme en France, il arrive à s’efacer complètement. Est-ce là absolument parlant une déca-dence ?
(...)
La France, nation si complè-tement tombée en roture, joue en réalitédans le monde le rôle d’un gentilhomme. En mettant à part les races tout à ait inérieures, dont l’immixtion aux grandesraces ne erait qu’empoisonner l’espècehumaine, je conçois pour l’avenir unehumanité homogène, où tous les grandsruisseaux originaires se ondront en un grand fleuve, et où tout souvenir des pro-venances diverses sera perdu
(5)
.»
La guerre de 1870-1871 lui cause unterrible choc moral. Il réagit en rejetantl’évolution démocratique de la société ran-çaise (comme le era Vichy en 1940), cequi ait de lui incontestablement l’une desgrandes réérences de la tradition conser-vatrice, voire réactionnaire, l’une dessources du maurrassisme(6), avec AugusteComte. Ses méditations annoncent un som- bre XX
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siècle avec
«des guerres d’exter-mination
(...)
analogues à celles que lesdiverses espèces de rongeurs ou de car-nassiers se livrent pour la vie. Ce serait la fin de ce mélange écond, composé d’élé-ments nombreux et tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité
(7)
»
.La question de l’Alsace-Lorraine accé-lère son évolution intellectuelle. Les Alsa-ciens sont de race germanique, mais ilsveulent être rançais. Il conçoit dès lors la
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(1) www.inobretagne.com/renan-ernest.htm(2) Dans
De la nation et du «peuple jui» chez Renan
(Les liens qui libèrent, Paris, 2009), ouvragedont est tiré cet extrait, Shlomo Sand publie une pré-sentation de deux des grandes conérences de Renan,« Qu’est-ce qu’une nation ? » et « Le judaïsme commerace et comme religion », précédées d’une solideintroduction. Ces deux conérences rejoignent l’œuvrede Sand sur la nature de la nation et sur la notion de peuple jui, notamment son
Comment le peuple jui ut inventé
(Fayard, Paris, 2008).(3) Ernest Renan,
Correspondance générale,
tomeII, Honoré Champion, Paris, 1998, p. 437.(4) Les citations suivantes sont tirées de
L’Avenir dela science,
rédigé en 1848-1849 mais publié en 1890.(5) Ernest Renan,
Correspondance,
tome I, Cal-mann-Lévy, Paris, 1926, p. 119 et suivantes.(6) Charles Maurras : idéologue rançais d’extrêmedroite, antisémite (1868-1952).(7) «Lettre à Strauss», dans
Qu’est-ce qu’unenation?
, Presses Pocket, Paris, 1992.(8)
Caliban,
dans
Œuvres complètes,
tomeIII, Calmann-Lévy, Paris, 1949, p. 413.