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Octave Mirbeau, « Jean Lombard »

Octave Mirbeau, « Jean Lombard »

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Article d'Octave Mirbeau, paru dans "L'Écho de Paris" le 28 juillet 1891.
Article d'Octave Mirbeau, paru dans "L'Écho de Paris" le 28 juillet 1891.

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05/09/2014

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JEAN LOMBARD
Un puissant et probe écrivain, un esprit hanté par des rêves grandioses et des visionssuperbes, un de ceux, très rares, en qui se confiait notre espoir, Jean Lombard – un nom qui sonne laforce mâle – Jean Lombard, l’auteur de
 L’Agonie
et de
 Byzance
, est mort. Il est mort dans uneinexprimable misère, sans laisser à la maison de quoi acheter un cercueil, sans laisser de quoiacheter un morceau de pain à ceux qui lui survivent. Devant la détresse navrante de ce pauvre foyer,où pleurent une femme, admirable créature de dévouement et de bonté, et trois petits enfantscharmants, dont le regard doit être si douloureux à regarder, le cœur se serre et des larmes vousviennent aux yeux. C’est donc vrai qu’en ce temps-ci, en ce temps de journaux pullulants, derevues, de publications de toute sorte, qui « accueillent les talents et font les réputations », en cetemps où le plus inutile des Theuriet, ou le plus infime des Delpit, trouvent à vivre de leur métier, às’enrichir de leur néant, c’est donc vrai qu’un homme courageux, un formidable et supérieur et pur artiste, peut mourir de faim, devant la table servie pour les médiocres et les farceurs, et, lui parti, nelaisser aux siens, vivant seulement de sa tendresse, qu’un héritage de misère et de douleur ? Il fautque, de temps en temps, éclatent de pareilles tragédies – et combien d’ignorées – pour rendrecroyables et possibles ces effrayantes choses moins rares qu’on ne pense.M. Paul Margueritte, qui n’est pas seulement un romancier de grand et délicat talent, maisune âme généreuse vibrant à toutes les causes nobles, et M. Édouard Petit, un des plus chers, des plus fidèles amis de Jean Lombard, ont fait entendre, le premier dans
 L’Écho de Paris
, le seconddans
 Le Mot d’ordre
un éloquent, déchirant appel à la pitié publique en faveur de ces quatre êtresdésespérés, entrés soudain dans les ténèbres de l’avenir. Cet appel a trouvé de l’écho. Une sommedisponible, relativement importante peut subvenir aux premiers et plus pressants besoins, leministère de l’Instruction Publique s’est empressé d’allouer spontanément un secours de cinq centsfrancs. D’autres secours s’annoncent, sont attendus. C’est bien pour aujourd’hui. Mais demain, ledemain si noir, que sera-t-il ? On ne peut poser ce point d’interrogation sans un grand frisson.Pourtant il ne convient point de désespérer. Comme l’a dit M. Édouard Petit, «
 Lombard était desnôtres, sa famille sera désormais des nôtres
». Il n’est pas possible qu’un être élu, en qui a brûlé unedes plus belles flammes de la pensée de ce temps, soit plus maltraité de la charité publique, que ledernier des comédiens, qui, devenu vieux, n’a qu’à tendre la main pour qu’on la remplisse d’or ; iln’est pas possible que nous ne trouvions pas le moyen d’émouvoir cette charité qui a fait tant demiracles, souvent mal à propos, en faveur d’une infortune sacrée, digne celle-là de tous les respectset de toutes les pitiés.***D’origine ouvrière Jean Lombard s’était fait tout seul. Je veux constater, en passant, unevérité. Plus nous allons, et plus tout ce qui émerge de l’universelle médiocrité, tout ce qui porte uneforce en soi, force sociale, force pensante, force artiste, vient du peuple. C’est dans le peuple,encore vierge, toujours persécuté, que se conservent et s’élaborent les antiques vigueurs de notrerace. Nos bourgeoisies, épuisées de luxe, dévorées d’appétits énervants, rongées de scepticisme, ne poussent plus que de débiles rejetons inaptes au travail et à l’effort. Jean Lombard avait gardé deson origine prolétaire, affinée par un prodigieux labeur intellectuel, par un âpre désir de savoir, par de tourmentantes facultés de sentir, il avait gardé la foi carrée du peuple, son enthousiasme robuste,son entêtement brutal, sa certitude simpliste en l’avenir des bienfaisantes justices. C’est ce qui lui a permis de vivre sa vie, trop courte, hélas ! par les années, trop longue et trop lourde par les luttes où,toujours, il se débattit. Je voudrais que tous ceux qui liront cet article puissent lire un des livres deJean Lombard,
 L’Agonie
, par exemple. Il est possible que quelques-uns soient choqués par ce style barbare, polychrome, et forgé de mots techniques, pris aux glossaires de l’antiquité, bien que cestyle ait vraiment une grande allure, des sonorités magnifiques, un fracas d’armures heurtées, de
 
chars emportés et comme l’odeur même – une odeur forte de sang et de fauves des âges qu’ilraconte. Mais il est impossible que personne ne soit frappé par la puissance de vision humaine,d’hallucination historique, avec laquelle ce cerveau de plébéien a conçu, a reproduit les civilisations pourries de Rome, sous Héliogabale, et de Byzance. C’est très grand et d’une monotonie splendide.Des théories d’hommes passent et repassent en gestes convulsés d’ovations, en belles attitudesmartiales de défilés de guerre, en troublants cortèges de religions infâmes, en courses haletantesd’émeutes. Comment, par des mots, donner une idée de cela qui est formidable ? C’est frénétique etmorne ; tout un peuple d’ombres soulevé hors du néant.
 L’Agonie
, c’est Rome envahie, polluée par les voluptueux et féroces cultes d’Asie, c’estl’entrée, obscène et triomphale, du bel Héliogabale, mitré d’or, les joues fardées de vermillon,entouré de ses prêtres syriens, de ses eunuques, de ses femmes nues, de ses mignons ; c’estl’adoration de la Pierre noire, de l’icône unisexuelle, du phallus géant, intronisé dans les palais etles temples, avec d’étonnantes prostitutions des impératrices et des princesses ; tout le rut forcenéd’un peuple en délire, toute une colossale et fracassante et ironique folie, sombrant en desmassacres de chrétiens, et l’incendie des quartiers de Rome.
 Byzance
, qui est à
 L’Agonie
le panneau d’un diptyque avec ses développements analogues etune catastrophe identique pour conclure, mais d’un ensemble très chaste et nullement érotique,comme dans
 L’Agonie
, met aux prises les Verts et les Bleus, sous Constantin Copronyme les amoursde l’enfant Oupravda, qu’une conspiration réserve au trône et à qui le Basileus en découvrant lecomplot, fait crever les yeux. Là, toute la folie retentissante du cirque, tous les soldats dorés etgemmés de l’Empire, et sept très extraordinaires aveugles, de sang royal, candidats proscrits autrône, qui tâtonnent à travers tout le livre, de leurs mains vagues, en disputant vainement leurs prééminences. Mais les livres de Lombard sont si vastes, si complexes, qu’il me serait impossiblede les expliquer dans un bref article de journal. Je ne puis en donner qu’une superficielle et trèsinsuffisante impression. Il faut les lire ; il faut surtout ne pas s’imaginer que l’écrivain se borne àdes descriptions de temples, d’architectures, de cérémonies, à des évocations de rites étranges et demœurs maudites. Certes, Jean Lombard est un savant : il connaît jusqu’au moindre bibelot qui ornele coin d’un triclinium de riche Romain ; il sait jusqu’au nom de l’étoffe précieuse qui cache mal lanudité frénétique des femmes et des éphèbes ; il ne vous fait grâce d’aucun document, d’aucunereconstitution caractéristique. Mais dans le savant, qui revit curieusement toute une époque plastique, il y a un penseur profond qui observe, explique les passions humaines, dans le recul, pourtant si incertain, de l’histoire, et qui sait les contemporaniser sous l’armure dorée des soldats byzantins et la robe traînante des asiatiques, prêtres du soleil, adorateurs de la Pierre noire. Etcombien l’on regrette que ce visionnaire qui lit leurs secrets sur les pierres effacées des temples,aussi bien que dans le cœur des hommes, n’ait pu achever 
 L’Affamé
, ce livre social, où il aurait fixé,avec des couleurs terribles, l’histoire de notre époque comme il a fixé celle de la Rome décadente.***Lombard, on peut le dire, est mort de la misère et des difficultés des débuts. Il souffraitd’une gastrite ; un refroidissement est venu, et l’a emporté. Il était miné par la lutte, par le travail ;le corps trop frêle, pour une âme si ardente, n’a pu supporter l’assaut de la maladie. Très fier, trèsdigne, ne se plaignant jamais, soutenu par des espoirs sans cesse reculés, il s’était réfugié àCharenton, dans un pauvre quatrième étage, ne voyant presque personne. Là, il travaillait comme unmanœuvre, car c’était un laborieux terrible. Tout lui était bon : travaux de librairie, articles spéciauxde science ou de voyage. Il prenait tout ce qui s’offrait, parce qu’il fallait vivre. Son cerveaucontenait une encyclopédie bouillante et fumeuse. C’était le type de l’homme de lettres du dix-huitième siècle. Au milieu de ces besognes obstinées et différentes, qui étaient son pain et celui desa famille, jamais une compromission. Il se gardait pur, intact, croyant. Devant l’indifférence descritiques, devant le succès relatif et insuffisant de
 L’Agonie
et de
 Byzance
, il se disait, avec une bonne humeur, voilée d’un peu de mélancolie : « Bah… je travaillerai davantage encore… et il

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