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Rothbard et l'éthique de laliberté, Entretien
Jérémie Rostan
La maison d’édition Les Belles Lettres vient de republier 
,de l’économiste américain Murray Rothbard (1926- 1995). Héritier radical de l’autrichien Ludwig von Mises, il tente dans cette ouvragphilosophique pour le moins non-conformiste et intellectuellement stimulant de justifier unsociéjuste, sans État.
,Président de l’Institut Coppet, s’est entretenu avec avec Jérémie Rostan, préfacier de cet ouvrage, agrégé de philosophie, docteur en économie et enseignant à San Francisco.
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Damien Theillier :
Peut-on faire un parallèleentre la pensée de Rothbard et la penséelibérale française, celle de Turgot, de Condillacet de Bastiat ?
Jérémie Rostan :
Rothbard était effectivementle premier à revendiquer une telle parenté. Sesécrits fourmillent de référence à Turgot, commeà Bastiat, auxquels il a même consacré destextes entiers.La principale raison est qu’il voyait dans leliralisme français une sorte de proto-austrianisme oublié, et pourtant supérieur auxclassiques britanniques (A. Smith, etc.)Ceci étant, Rothbard navait, à maconnaissance, gre idée du génie deCondillac, auteur encore ignoré, de nos jours,de la plupart des libertariens, y compris enFrance.
Damien Theillier :
Peux-tu expliciter le sens decette radicali? Pourquoi n’est-elle paspartagée par tous les libéraux ? En particulierHayek et Nozick que Rothbard critique.
Jérémie Rostan :
Cette radicalité est double.Lorsque l’on affirme quoi que ce soit, on affirmeen effet, d’une part toutes les prémisses dontcela découle, jusqu’aux premiers principes, et,d’autre part, toutes les conséquences qui sedéduisent de ces derniers.Rothbard acceptait ainsi d’être taxé, si je puisdire, d’extrémisme, car seuls les extrémistessont cohérents, c’est-à-dire conséquents.Telle est aussi la source de ses critiques enversHayek et Nozick. Au premier, il reprochait de nepas partir de principes suffisamment clairs etpremiers. Sa finition de la coercition,notamment, lui semblait bien vague, interdisantla déduction logique d’un système sur la basede la seule Règle d’Or de non-agression. Plusencore, Rothbard reprochait précisément àHayek de ne pas partager sa forme
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axiomatique, ou logico-déductive, delibéralisme, lui préférant une approche plusempirique et évolutionniste. Au second, ilreprochait de ne pas « aller jusqu’au bout »,s’artant à un État minimal aps un longargumentaire contre la production marchandede services de sécurité.Il faut de plus remarquer que cette radicalité estla forme même de Man Economy and State,comme de l’Éthique de la liberté. Dans lepremier, Rothbard déduit la scienceéconomique et le fonctionnement d’un purmarché libre, ainsi que les dysfonctionnementsde l’interventionnisme, sur la seule base d’uneanalyse de l’action humaine.Cette praxéologie est aussi à l’œuvre dansl’Ethique de la Liberté. Ici, Rothbard décrit lecode de loi convenant à une société libre sur laseule base du principe de propriété de soi / non-agression d’autrui.
Damien Theillier :
En quoi cette approchepraxéologique se distingue-t-elle des autres ?
mie Rostan :
Économiquement, elles’oppose à la version néoclassique dulibéralisme, laquelle consiste, non pas dans uneduction praxéo-logique, mais dans laconstruction hautement abstraite etmathématisée de modèles, imitant la méthodedes sciences naturelles. Moralement, eh bien,les néoclassiques se contentent le plus souventde justifier leur libéralisme pour son efficacitééconomique, sur la base d’un utilitarisme social.Ils ne le fondent donc pas dans une règle d’Or,comme le fait Rothbard. Leur défense est doncmoins forte, pragmatique, plutôt que deprincipe. Pour cette raison, ils sont aussi bienprêts à en refuser certaines conséquences, parexemple en fendant les « politiques deconcurrence », et autres formes d’interventionscensées corriger des défauts… qui sont ceuxde leurs modèles, mais non d’un pur marchélibre.
Damien Theillier :
On fait couramment cetteobjection à l’anarchisme : il ne suffit pas desupprimer l’Etat pour supprimer la violence.L’homme n’est pas bon. Comment une sociétéanarchiste peut-elle rer la violence quisubsiste en l’homme ?
Jérémie Rostan :
Cela reprend un peu laquestion précédente sur l’État minimal. Laconfusion, ici, est que les libéraux« anarchistes » défendent jusquà lalibéralisation des services de coercitionpréciment parce que « l’homme n’est pasbon ». Si les hommes tendent à être violents,alors pourquoi diable instituer un monopolepermettant aux intérêts combinant le plus grandcapital politique d’exercer une violenceincontestée, à grande échelle, et sous desformes souvent déguisées ?Cette question est évidemment complexe.C’est-à-dire qu’elle en contient plusieurs. Pourcette raison, elle est aussi bien primordiale quesecondaire. Le fait que l’armée et la policesoient des services publics n’est par exemplepas le problème le plus urgent à régler. Enrevanche, certaines fonctions dites régaliennesdevraient urgemment être remises en cause, àcommencer par la politique monétaire. En fait,la confusion est celle de lÉtat et dugouvernement. Au fond, même un anarchistecomme Rothbard acceptait une certaine formed’État, puisqu’il prévoyait qu’une société libreaurait une sorte de constitution, un codelibertarien. Ce à quoi il sopposaitcagoriquement, en revanche, c’est à lapolitique, c’est-à-dire à l’intervention législativedans les droits naturels. Soit la justice, parexemple. On objecte souvent aux anarchistesque la société a besoin de lois, et donc d’unÉtat. Mais L’Ethique de la Liberté tout entière
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n’est finalement rien d’autre que la preuve parle fait de ce qu’un système complet de règlesse duit tout naturellement du principe deliberté individuelle. Une première conséquenceen est qu’il suffit à la défendre, et que toutelégislation est donc inutile. Mais une secondeen est qu’il est nécessaire, au sens ou toutelégislation s’en écartant ne pourrait être quenocive.
Damien Theillier :
Pourquoi intituler« éthique » une œuvre traitant plutôt depolitique ?
mie Rostan :
En raison de sonradicalisme, encore une fois. Pour Rothbard, lesystème de gles cessaire à la vie ensociété relève de l’éthique, et non pas de lapolitique. La différence est simple, maisrévolutionnaire. S’il est possible d’établir un telsystème par pure déduction logique, sur la basede principes incontestables, alors toute activitégislative est non seulement inutile, maisnéfaste. Or c’est la ce que permet l’éthique,selon Rothbard : partir d’une norme objective,dont l’autorité soit donc parfaitement légitime.Démocrates, il nous semble normal que les loisémanent d’un processus de décision collective.A la réflexion, il y a là contradiction, pourtant.En effet, si l’on juge un tel processus normal,c’est parce que l’on pense inacceptable que lesgouvernants exercent un pouvoir arbitraire.Mais pour quelle raison ? On commencerapeut-être par répondre qu’il est illégitime qu’uneinfime minorité règne par la force sur l’immensemajorité. Bien vite, on se rendra cependantcompte que les effectifs n’ont rien à voir dansl’affaire : on trouvera tout aussi illégitime quel’immense majorité règne par la force sur uneinfime minorité, comme cela peut être le casdans un régime esclavagiste. On dira donc qu’ilest ilgitime qu’un groupe d’hommes enasservisse un autre, quelque soit leur nombre.De fait, ce que l’on refuse, c’est le principemême du règne par la force en tant que modede rapport humain. Soyez donc cohérents avecvous-même, dirait alors Rothbard. Si vousacceptez ce principe de non-agression, vousdevez en effet en accepter toutes lesimplications logiques. Or celles-ci constituent unsystème de normes permettant l’économie detoute la politique. Ne voyez-vous pas,ajouterait-il, que celle-ci ne peut être qu’uneversion parmi d’autres de la loi du plus fort,laquelle ne peut être dépassée que dans unesociété libertarienne interdisant toute initiationde la force — et rien d’autre ?
Damien Theillier :
La société libre de Rothbardest, selon ses propres termes, un pur marché,le règne d’un capitalisme débridé. N’est-ce paslà encore la loi du plus fort ?
Jérémie Rostan :
C’est l’opinion courante, eneffet, mais elle est mille fois fausse. D’une part,ce qu’on appelle « loi du plus fort », ici, c’est lalibre concurrence. Or il y a une graveconfusion. Certes, la libre concurrencerécompense les plus forts aux dépens des plusfaibles, qu’elle peut sanctionner jusqu’à lafaillite. Mais ceux qui règnent grâce à elle, cesont, par exemple, les plus forts dans laconstruction automobile, c’est-à-dire ceux quioffrent le meilleur véhicule au meilleur prix.C’est l’intervention de l’État entravant la loi dumarché qui favoriserait les intérêts particuliersdes plus aptes à la violence légale, et cela auxdépens de la satisfaction de la demande, c’est-à-dire de l’intét ral—l’accès du plusgrand nombre possible aux meilleurs véhiculespossibles.D’autre part, si la libre concurrence récompenseles plus forts, au sens des plus compétents, ils’ensuit qu’elle ne peut ficier qu’auxfaibles. Ceux qui occupent les meilleurespositions, les gagnants, n’ont pas intérêt à ce
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