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La désignation de l’ennemi - Note d'analyse Géopolitiques n°49

La désignation de l’ennemi - Note d'analyse Géopolitiques n°49

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Opposition russe "manipulée par l’étranger" ou figure d’un nouvel "élan démocratique", tensions entre militants pro-Kabila et pro-Tshisekedi en République Démocratique du Congo, gesticulations entre le "Grand Satan" américain et le parangon de l’"État-voyou" qu’est l’Iran, attaque à la bombe contre les soldats de l’ONU au Liban.
Opposition russe "manipulée par l’étranger" ou figure d’un nouvel "élan démocratique", tensions entre militants pro-Kabila et pro-Tshisekedi en République Démocratique du Congo, gesticulations entre le "Grand Satan" américain et le parangon de l’"État-voyou" qu’est l’Iran, attaque à la bombe contre les soldats de l’ONU au Liban.

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05/13/2014

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CLES
 C
omprendre
 
L
es
 
E
njeux
 
S
tratégiques
 Note hebdomadaire d’analyse géopolitiquede l’ESC Grenoble.5 janvier2012
49
 
La désignation de l’ennemi
De l’utilité de l’adversité, et de ses limites...
Opposition russe "manipulée par l’étranger" ou
gure d’un nouvel "élandémocratique", tensions entre militants pro-Kabila et pro-Tshisekedi enRépublique Démocratique du Congo, gesticulations entre le "Grand Satan"américain et le parangon de l’"État-voyou" qu’est l’Iran, attaque à la bombecontre les soldats de l’ONU au Liban… L’actualité internationale met enscène une con
ictualité qui renvoie au concept d’ennemi - et peu importeque ce dernier soit extérieur ou intérieur ! "
Pourquoi un ennemi ? Quel rôle social et politique joue-t-il dans les sociétés contemporaines ? Une identité doit-elle obligatoirement se construire contre “un Autre” ? 
", interroge PierreConesa, ancien directeur adjoint de la Délégation aux Affaires Stratégiques(DAS) du ministère de la Défense. Les réponses à ces questions ne sontpas anodines : elles in
uencent directement la construction identitaire, lesrelations internationales et la mécanique guerrière.
 Par Jean-François
Fiorina
Directeurde l’Ecole Supérieurede Commercede Grenoble
  Jusqu’à la
n de la guerre froide, le monde était bipolaire : démocratie de marché contredémocraties populaires, Alliance occidentale contre Pacte de Varsovie, capitalisme contrecommunisme. Lors de la conférence de Bandung (1955), le tiers-monde essaya bien derefuser l’alignement obligatoire sur l’un des deux blocs en présence. En vain. Les relationsinternationales restèrent structurées autour des deux super-grands, chacun connaissantses amis et son ennemi. La dislocation de l’URSS en 1991 a remis en cause cet ordon-nancement, confortable à bien des égards. "
Orphelin de cette antithèse
" (Pascal Bruckner),le monde voit l’histoire et la géographie reprendre leurs droits. Il en résulte de nouveauxcon
its locaux (Yougoslavie, Somalie, Timor, Rwanda, Congo, Afghanistan, Irak, etc.) dont"
aucun paradigme global ne peut
[…]
donner une lecture facile sans expertise précise.
" Pourappréhender la complexité et l’incertitude du monde d’aujourd’hui, "
il faudra donc revenir aux démarches traditionnelles d’identi
cation de l’ennemi dans chacun des cas
", prévient PierreConesa. Pourquoi ? Comment ? Et avec quels garde-fous ?
La dé
nition de l’ennemi, fonction première du politique
Chez les Anciens, l’ennemi était confondu avec l’étranger. C’est, selon le portail lexicaldu CNRS, le membre d’une nation "
qui est objet et/ou agent d’hostilité, d’attaque armée,d’asservissement matériel et moral vis-à-vis
[d’un membre]
d’une autre nation (généralementpour des motifs de domination impérialiste et de pro
t)
". Pour Carl Schmitt, juriste allemandcontroversé mais
gure majeure de la pensée politique moderne, c’est "
l’État, unité essen-tiellement politique,
[qui]
dispose du jus belli, c’est-à-dire de la possibilité effective de désigner l’ennemi, le cas échéant, par une décision qui lui soit propre, et de le combattre.
" L’avènementdu politique est donc indissociable du processus de dé
nition de l’ennemi. "
La distinctionspéci
que du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’estla discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identi
cation qui a valeur decritère, et non une dé
nition exhaustive ou compréhensive.
"
 Pour appréhender lacomplexité et l’incertitudedu monde d’aujourd’hui,il faut en revenir auxdémarches traditionnellesd’identification de l’ennemi.
 CLES
- Les entretiens géopolitiques bimestriels du directeur - n°49 - 5 janvier 2012 - www.grenoble-em.com
- 1 -
 
Le philosophe Pascal Bruckner explique pour sa part : "
Un ennemi, c’est une provisiond’avenir, une manière pour un groupe d’assurer sa cohésion, de se poser en s’opposant ; c’estaussi la meilleure façon de se réformer en corrigeant sans cesse l’image gauchie que l’autre luitend. C’est en
n la certitude de durer à travers l’hostilité de l’autre qui, paradoxalement, nousconforte en nous niant.
" Désigner l’ennemi permet au politique, sciemment ou non, deconcentrer ses efforts sur la menace. Il alimente la cohésion du groupe en réaf 
rmantles valeurs qui le distinguent des autres. L’intérêt général prévaudrait de nouveau - àl’instar de l’"Union sacrée" qui avait rassemblé les Français au-delà de leurs profondesdivergences à la veille du premier con
it mondial. L’ennemi a aussi la vertu d’occulter lesautres problèmes de la communauté, voire de les rendre acceptables. Il dédouane l’auto-rité politique de sa responsabilité en la reportant le cas échéant sur l’adversaire. Surtout,l’ennemi donne un sens à la guerre. Sans ennemi véritable, l’anéantissement d’êtres hu-mains au seul motif que le politique en ait donné l’ordre ne suf 
t pas. Attenter à la vied’autrui est l’une des rares fautes faisant l’objet d’une condamnation morale et religieuseuniversellement partagée. Aucune idéologie, religion ou tradition ne saurait justi
er ensoi de tuer ou de se faire tuer. Dès lors, seule la survie ou la nécessité existentielle peutobliger un État à faire la guerre. Encore faut-il que celui-ci ait un ennemi véritable, mêmesymbolique, et qu’il l’ait préalablement identi
é comme tel.Face aux multiples services que semble rendre un ennemi au politique, la tentation estdonc grande d’en fabriquer un sur-mesure, soit pour échapper à la réalité, soit pour justi
er du recours à la guerre.
Comment fabrique-t-on un ennemi ?
"
Qui fabrique l’ennemi ? Depuis la révolution française, le souverain n’est plus le seul à décider de la guerre ou de la paix. La naissance des nationalismes et les con
fl 
its mondiaux du XX 
e
sièclesupposent l’adhésion de l’opinion, facteur essentiel de la mobilisation guerrière
", rappelle PierreConesa. "
Fabriquer de l’ennemi suppose diverses étapes : une idéologie stratégique donnée, undiscours, des faiseurs d’opinion que nous appellerons des “marqueurs” et en
n des mécanismesde montée à la violence. Les “marqueurs d’ennemi” 
[…]
ne sont pas les plus
ns analystes de lasituation, mais les plus in
fl 
uents.
" On retrouve ici les
think tanks
dits stratégiques, les servicesde renseignement et les médias (presse et cinéma). Tous participent à la construction del’ennemi commun. Sans eux, le politique peinerait à mobiliser contre un adversaire.L’instrumentalisation, par les États-Unis, de la menace terroriste au lendemain des atten-tats du 11 septembre 2001, illustre la construction
ex nihilo
d’ennemis. De quoi s’agit-ilinitialement ? D’un groupe islamiste djihadiste -
 Al Qaïda
- qui a déclaré la guerre aux ré-gimes arabes jugés corrompus ainsi qu’"aux Juifs et aux Croisés" qui les soutiennent. Pourcela, il use de l’arme du terrorisme depuis sa base arrière pakistano-afghane. L’ennemiétait identi
é, ses principaux alliés aussi. Mais rapidement, l’administration américaine aenglobé dans sa fabrication de l’ennemi l’Irak de Saddam Hussein, l’Iran des Mollah et laCorée du Nord - soit le fameux "Axe du Mal". Effet d’opportunité, le 11 septembre apermis à Washington d’envisager une politique interventionniste conforme à sa vision dumonde. En af 
rmant, dans son discours sur l’état de l’Union de janvier 2002, que "
ceux quine sont pas avec nous sont contre nous
", George W. Bush a dé
ni une nouvelle partition del’ordre international, structurée autour des seuls Etats-Unis, selon l’opposition ami/en-nemi. Cette désignation arti
cielle de l’adversaire aboutira à la guerre en Irak (2003), qu’ilfaudra justi
er par un mensonge, le régime de Bagdad ne constituant pas dans les faits unemenace pour l’Amérique. Dans le même temps, on assiste à un activisme diplomatiquede la part de Washington : intensi
cation des relations avec le Pakistan, renouvellementde l’alliance avec l’Arabie saoudite ou encore rapprochement avec la Libye, avec cette foisune dif 
culté manifeste à classi
er ces Etats dans la nomenclature ami/ennemi. Avant-hierrévolutionnaire à abattre, hier
dèle allié, aujourd’hui infâme tyran heureusement éliminé :le cas du colonel Kadha
est exemplaire de la réversibilité du statut d’ennemi.Si l’ennemi est une notion relative, dictée par les impératifs éventuellement changeantsdu politique, peut-on dès lors imaginer s’en passer ? En quelle mesure est-il vraimentnécessaire ?
Peut-on vivre sans ennemi ? Savoir raison garder 
Le conseiller diplomatique de Gorbatchev, Alexandre Arbatov, avait prévenu les Améri-cains en 1989 : "
Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi !
"Pour Pierre Conesa, la disparition de l’URSS "
a en effet entamé la cohésion de l’Occident etrendu plus vaine sa puissance.
"
Un ennemi, c’est uneprovision d’avenir, unemanière pour un grouped’assurer sa cohésion, dese poser en s’opposant. Fabriquer de l’ennemirend bien des services et suppose diverses étapes :une idéologie stratégiquedonnée, un discours, des faiseurs d’opinion et enfindes mécanismes de montéeà la violence.Si l’ennemi est une notionrelative, dictée par les im-pératifs du politique, peut-on dès lors imaginer s’enpasser ?
 CLES
- Les entretiens géopolitiques bimestriels du directeur - n°49 - 5 janvier 2012 - www.grenoble-em.com
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