/  6
 
 
Un portrait de George Sand
un texte de Marcelle Tinayre
« Appuyée contre uncippe de bronze antique,sur les degrés del’amphithéâtre, Léliacontemplait le bal ; elleavait revêtu un costumecaractéristique, mais ellel’avait choisi noble etsombre comme elle ;elle avait le vêtementaustère et pourtantrecherché, la pâleur, lagravité, le regardprofond d’un jeunepoète d’autrefois, alorsque les temps étaient poétiques et que la poésie n’étaitpas coudoyée dans la foule. Les cheveux noirs de Lélia,rejetés en arrière, laissaient à découvert ce front où ledoigt de Dieu semblait avoir imprimé le sceau d’unemystérieuse infortune... Le manteau de Lélia étaitmoins sombre, moins velouté que ses grands yeuxcouronnés d’un sourcil mobile. La blancheur mate de
 
son visage et de son cou se perdait dans celle de savaste fraise, et la froide respiration de son seinimpénétrable ne soulevait même pas le satin noir de sonpourpoint et les triples rangs de sa chaîne d’or... »Si l’on supprime le cippe de bronze et les triplesrangs de la chaîne d’or, cette description de
 Lélia
 s’applique avec une exactitude singulière à la délicieuseesquisse de Delacroix que publie la
Gazette des Beaux- Arts.
 Ce petit portrait de George Sand, presque ignoré dupublic, représente l’illustre romancière à cette périodede sa vie où elle s’incarnait elle-même dans lepersonnage de Lélia. Et c’est bien Lélia, en effet, toute jeune, pâle et maigrie par les premières années de lutte,d’effort, de passion. Son petit visage n’a rien encore dela majesté lourde de la Bonne Dame de Nohant – et ilapparaît moins maternel qu’amoureux, énergique etcependant très féminin, nullement beau au sensclassique et conventionnel, mais intéressant, séduisantpar l’expression mystérieuse et la chaude couleur, et parce que les peintres appellent le « caractère ». C’est lamuse romantique au front orageux, aux larges prunellesnocturnes qui, sans reflet et sans éclat, absorbent lalumière dans leur profondeur veloutée. Toute la tête, levêtement, le grand chapeau évasé où frissonne uneplume tombante, sont d’un admirable ton ardent etsourd, qui varie de l’ambre au brun fauve et au brun2
 
sombre, et qu’éclaire délicatement le blanc pur de lapetite fraise ruchée.L’histoire de ce joli portrait est encore incertaine.On sait que George Sand et Delacroix, jeunes, pauvreset inconnus, logèrent quelque temps dans la mêmemaison du quai Malaquais, cette maison où demeuraitFortuné Delavigne, un notaire qui avait parmi ses clercsBalzac et Louis Veuillot. C’était une maison bienhabitée ! J’imagine que Delacroix, rencontrant GeorgeSand dans l’escalier, admira le teint d’Espagnole et lesyeux noirs de la voisine. Il fit plus tard un portrait d’elleen « bousingot », celui-là peut-être dont elle parle àSainte-Beuve dans une lettre de novembre 1834. Elleétait encore amoureuse et désespérée.La petite esquisse de Lélia resta chez Delacroix jusqu’à la mort du grand peintre. Il l’avait léguée à sonami le sculpteur Christophe. Christophe mourut vers1891, et une de ses amies, fervente admiratrice deGeorge Sand et de Delacroix, signala le tableau à M.Joseph Reinarch... « Il ne faut pas, écrivait-elle, quecette toile soit enlevée par les Américains. Sa place estau Louvre. » Ce fut l’avis de M. Reinach. Il avertit M.Bourgeois, ministre des Beaux-Arts, et M. Roujon ; cesmessieurs allèrent voir
 Lélia
, dans l’atelier deChristophe ; ils la trouvèrent charmante et furent bientristes en pensant qu’ils n’avaient pas d’argent... M.Reinach, qui aime
 Lélia
et qui aime la peinture, fit ce3

Share & Embed

More from this user

Add a Comment

Characters: ...