318 J. Delord :
Natures Sciences Sociétés
13, 316-320 (2005)
compte tenu de la phase d’extinction actuelle (Norton,2003).Pourtant, bien qu’environ 11,5 % des terres émergéesconstituent à présent des « aires protégées », il est deplus en plus clair que ce type de conservation « souscloche» risque d’être un échec à long terme, à cause, parexemple, du réchau
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ement climatique qui menace gra-vement les capacités d’adaptation des espèces fragiles(Rodrigues
et al.
, 2004). La solution à ce problème passenécessairement parun rapprochementà tous les niveauxentre l’homme et la nature. Jusque-là, pourtant, l’envi-ronnement ne s’est introduit au cœur de la société, dela politique, de l’éducation, de la culture, des médiaset des questionnements philosophiques qu’en tant queproblème essentiellement théorique, loin de nos préoc-cupations quotidiennes.Ilfautdoncallerplusloin.Certainsconsidèrentd’oreset déjà que la « conservation » de la biodiversité n’étaitqu’une étape dans le vaste mouvement d’anthropisationde la planète, et qu’elle doit être aujourd’hui dépasséeparleparadigmedela«réconciliation»entrel’homme etson environnement (Rosenzweig,2003;Teyssèdre,2004).Pourcefaire,sansdouteest-ildevenuindispensabled’al-lerjusqu’à déclarerlacaducitéduconceptanciende«na-ture ». La nature au sens de « zone sauvage et vierge detoute action humaine » (la célèbre
wilderness
en anglais),qui servaitparailleursdemodèleauxécologistes privilé-giant la conservation in situ dans les parcs,est une repré-sentation idéalisée de moins en moins pertinente. Plusaucune parcelle de cette planète n’est à l’abri des pollu-tions globales ou de l’e
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et du réchau
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ement climatique.Par ailleurs, alors que les outils humains n’ont jamaisété aussi puissants et que l’artificialisation du mondesembleomniprésente,l’homme doitplusquejamaisfairepreuve de modestie face au vivant qui lui résiste tou- jours, et qu’au mieux, il ne fait que piloter, faute de pou-voir le soumettre à sa volonté; j’en veux pour preuve lesinnombrables scandales socio-environnementaux de cesdernières années : vache folle, OGM, désillusions sur leclonage, déboires des thérapies géniques, etc.Le projet d’une modernisation forcenée de la So-ciété contre une Nature aliénante, dont il faudrait «nousrendre comme maîtres et possesseurs », pour reprendreDescartes, et dont il faudrait sauvegarder çà et làquelques témoignages sous forme de réserves, est belet bien mort. Il s’agit aujourd’hui de promouvoir un pro- jetde«développementdurable»(voirede«décroissancesoutenable»(Georgescu-Roegen,1979)!)quipermettederéconcilier les sociétés et les hommes avec leurs environ-nements (au pluriel). Si, dans ce nouveau paradigme, lanotionde«naturel»apparaîtsuspecteparsaconnotationdualiste et cartésienne, il nous faut non seulement redé-finir les catégories conceptuelles des anciens objets de« nature », mais aussi repenser les normes éthiques quiles concernent. Au lieu de s’interroger sur la meilleurenorme écologique à suivre, norme comptable issue deslois tout autant que des représentations de la nature enOccident,l’écocentrismepourraitallerdanslesensd’uneintégration plus poussée des sphères humaines et non-humaines dans une perspectiveuniversaliste. Pour para-phraser Bruno Latour (2001), ne devrions-nous pas nousposerlaquestionfondamentalesuivantepourfonderuneconservation juste : Quel monde pouvons-nous formerensemble, espèces, populations et individus humains etnon-humains?Pour répondreàcette question, je reprendraidanssesgrandes lignes l’éthique écocentrique, pour l’infléchir ce-pendant, en lui ajoutant une nouvelle norme, non plusholiste et générale comme les précédentes (celle d’équi-libreoudemaximumdediversitédelacommunautébio-tique), mais inter-individuelle, que j’ai dénommée «sau-vageté».La norme de «sauvageté» que je défends tente, dansla lignée des pensées de Bruno Latour et de ses objets«hybrides», de Philippe Descola (1986)et de son anthro-pologie de la nature, et d’Augustin Berque (2000) quia
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rme que «l’espace sauvage est de nouveau civil », deredonnerau sauvageunedimension de civilité etd’auto-nomie fondamentale qu’il avait perdue avec le dualismemoderne.Le terme « sauvageté », qui provient du vieux fran-çais (Nicot, 1960), se veut aussi une traduction des no-tionsanglo-saxonnesde
wildness
,ou
Wildnis
enallemand.Mais, plus qu’une traduction mot à mot, j’y vois avanttout un réinvestissement du concept de « sauvage », unfaçonnage propre à la fois à la tradition latine et auxurgences de notre époque. Plusieurs éclaircissements sé-mantiques doivent être donnés. Le terme «sauvage» estenfrançaisàlafois uneépithèteetun adjectifsubstantivé(« le sauvage »); il dérive du latin
silvaticus
qui désignela sylve, la forêt, ce qui est hors (fors) du monde hu-main. Les noms communs issus de la racine «sauvage»,comme « sauvageon », « sauvagine » et surtout « sauva-gerie»,expriment àlafois lamarginalité,l’extérioritéparrapport aux sphères de la société et de la raison, et sur-tout les fureurs, pulsions et instincts les plus cruels et lesplus farouches (du latin
ferus
, sauvage) des bêtes et deshommes.Traduire
wildness
par « sauvageté », c’est non seule-ment écarter la notion de
wilderness
, relevant d’uncontexte historique dépassé et trop marquée géographi-quement par son origine nord-américaine, mais c’estavant tout s’inscrire dans la filiation romantique deThoreau (1998), qui a
ffi
rmait : “
In wildness lies the pre-servation of the world
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”; en fin de compte, il s’agit d’adap-ter le message de Thoreau à l’urgence actuelle de la
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« C’est par la sauvageté que viendra la préservation dumonde. »
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