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Natures Sciences Sociétés
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NSS Dialogues, EDP Sciences 2005DOI: 10.1051
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nss:2005049
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Actualités de la recherche
La «sauvageté » : un principe de réconciliationentre l’homme et la biosphère
 Julien Delord
Philosophie de l’environnement, 36 rue Broca, 75005 Paris, France
Labiodiversitéfaitl’objet,depuislesannées1970,d’uneattentionéthiqueparticulièreetjustifiéedanslecadredela protection de l’environnement. Après avoir présentéles grandes lignes de l’écocentrisme et la norme posi-tive de diversité biologique qu’elle promeut, ce texterappelle les limites de la vision conservationniste, quirepose sur l’idée d’une séparation de facto entre huma-nité et nature. Il développe, au contraire, un argumenten faveur de la « réconciliation » entre l’homme et l’en-vironnement, ce qui passe par la reconnaissance d’unenouvelle norme, celle de « sauvageté ». En reconnais-sant la part positive et civilisée du sauvage, opposée àla sauvagerie, cette norme «néoromantique» d’inspira-tion phénoménologique invite à un dialogue renouveléentre l’homme et la biosphère.Cen’estpasunhasardsileterme
biodiversity
,contrac-tion de l’expression anglaise «
biological diversity
», aconnu, depuis sa vulgarisation par Edward O. Wilson(1988) il y a bientôt vingt ans, un succès foudroyant.En e
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et, de toutes les catastrophes environnementalesd’origine anthropique qui frappent notre planète depuisquelques décennies, la réduction de sa diversité biolo-gique est sans aucun doute la plus dramatique car laplus irréversible. En particulier, les extinctions d’espècesse produisent à un rythme cent fois plus élevé que letaux moyen d’extinction relevé au cours des temps géo-logiques. D’aucuns ont même avancé que nous serionsen train d’assister à la « sixième extinction de masse »(Leakey et Lewin, 1997) de l’histoire terrestre, mais à lapremière d’un genre nouveau, car se déroulant sous laresponsabilité exclusive de l’espèce humaine. De plus,la crise environnementale a
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ecte tous les niveaux de la biodiversité et les relations réciproques entre ceux-ci : lesécosystèmes et les habitats naturels sont détruits, mor-celés, ou encore pollués par l’activité humaine, et les
Auteur correspondant : juliendelord@caramail.com
diversités génétique et intraspécifique subissent les des-tructions les plus inquiétantes.Mais ce constat de nature scientifique, base de touteprise de conscience écologiste, ne fournit en rien les ar-guments éthiques nécessaires à l’évaluation des actionsenvironnementalesjustes. C’estl’éthiqueenvironnemen-tale qui se doit de fournir des valeurs, des normes, voiredes règles, afin de procéder à une évaluation morale denos actions sur l’environnement. Science et éthique de-vraient dès lors progresser de conserve afin de préser-ver au mieux la biodiversité, pour l’environnement etpour la société humaine, car une protection de la naturesansfondements,nonseulementscientifiques,maisaussiéthiques, serait inévitablement vouée à l’échec à moyenou long terme, par manque de cohérence, d’adhésion etde volonté, de justice et de finalité.Or, à mesure que les projets de conservation gagnenten ampleur et en complexité, il est plus que jamais néces-saire que l’éthique environnementale éclaire les débats,par des interventions autant critiques que constructives.À l’occasion de ce court article, je souhaite tout d’abordrappeler l’importance de l’apport de l’éthique écocen-trique à la conservation de la nature, avant de proposerune nouvelle norme, la «sauvageté» (Delord, 2003),verslaquelle l’écocentrisme devrait tendre, afin de répondreau nouveau défi de l’environnementalisme : la «réconci-liation » de l’homme et de la biosphère.L’éthique environnementale, telle qu’elle s’est struc-turéedanslemondeacadémiqueessentiellementanglo-saxondepuisunetrentained’années,s’estdonnéedeuxobjectifs principaux : tout d’abord, justifier sa propreexistence, c’est-à-dire démontrer sa pertinence philoso-phique afin de légitimer l’insertion de l’environnementdans la sphère éthique; ensuite, définir des systèmesaxiologiques, desrègleset desnormes àmême d’orienteret de justifier l’action environnementale humaine.
ArticlepublishedbyEDPSciencesandavailableathttp://www.edpsciences.org/nss   orhttp://dx.doi.org/10.1051/nss:2005049   
 
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Les philosophes de l’environnement sont partis duconstat unanimement partagé que le mal trouvait sasource dans l’aveuglement des sociétés modernes quin’accordaientque des valeursinstrumentales à la nature.Si la nature et les êtres naturels doivent entrer dans lasphère éthique, il est par conséquent nécessaire de leurattribuer ou de déceler chez eux des valeurs morales. Àce niveau, les systèmes d’éthique environnementale sescindèrent en trois formes canoniques, même s’il existeune multitude d’autres perspectives que nous laisseronsde côté. Ces courants se distinguent selon l’objet princi-piellement valorisé dans leur système axiologique. Pourl’anthropocentrisme,ils’agitdel’homme;pourlebiocen-trisme, il s’agit de chaque organisme individuel; enfin,pour l’écocentrisme, il s’agit de la « communauté bio-tique » (Callicott, 1996a) – paysage ou écosystème consi-déré d’un point de vue organiciste (Larrère, 2000).Parmi cescourants, celui qui m’aparu leplus àmêmede fournir une réponse à la question de l’action juste deconservation de la biodiversité est sans conteste l’éco-centrisme, issu de la pensée d’Aldo Leopold. Ce cé-lèbre environnementaliste américain énonçait ainsi, en1948, qu’« une éthique, écologiquement parlant, est unelimite imposée à la liberté d’agir dans la lutte pour l’exis-tence [et] trouve son origine dans la tendance des indi-vidus ou des groupes interdépendants à mettre au pointdes modes de coopération » (Leopold, 2000).En ce sens, l’écocentrisme s’oppose à l’anthropocen-trisme, qui ne reconnaît comme sujet moral que l’êtrehumain et qui ne confère de valeur à la biodiversité, se-lonuneconceptionutilitariste,qu’enfonctiondesintérêtsd’ordreéconomique,scientifique,médical,esthétique,re-ligieux, etc., que l’humanité y trouve et souhaite proté-ger. Le biocentrisme, quant à lui, fonde son éthique surle respect de la valeur intrinsèque que posséderait toutêtre vivant en tant qu’il manifeste des buts vitaux fonda-mentaux : survivre et se reproduire, buts qui possèdentune valeur en eux-mêmes (intrinsèque ou inhérente), in-dépendante des jugements humains. Malheureusement,cette éthique, qui postule pour cela l’existence de droitsuniversels à la vie, est bien en peine de fournir des règlescohérentes pour faire appliquer ces droits : en e
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et, res-pecter par principe un droit à la vie pour tous les êtresvivants, c’est tout simplement empêcher la vie en géné-ral, car celle-ci est avant tout faite de prédation, de pa-rasitisme, de luttes et d’expériences parfois cruelles. Parailleurs, cette éthique reste individualiste. Or, les popu-lations, les espèces ou encore les écosystèmes, pris dansleur aspect dynamique et diachronique, ne sont-ils pasplus que la somme des individus qui les forment? Iln’est qu’à penser au fait que protéger tous les individusd’une population ne garantit en rien la survie de cettepopulation, et qu’il est même parfois conseillé deréaliserdes abattages sélectifs.Selon la position écocentriste défendue par le philo-sophe américain John Baird Callicott (1989), et dans latradition directe ouverte par la pensée d’Aldo Leopold,toutes ces entités supra-individuelles doivent être consi-dérées d’un point de vue holiste comme exhibant despropriétésémergentesirréductiblesàleursparties.Ainsi,pour un écocentriste, c’est la « communauté biotique »,ou ensemble des organismes vivant au niveau du même« paysage », de la même « terre » (
land
), qui doit êtreconsidéréecommel’objetintrinsèquementvalorisé.Cetteéthique, inspirée du darwinisme, tente d’étendre l’idéede coopération à l’ensemble de la communauté biotiqueen reconnaissant la part importante des sentiments dansles a
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aires morales, car, nous dit Leopold (2000): «Noussavons à présent [... ] que l’homme n’est qu’un com-pagnon voyageur des autres espèces dans l’odyssée del’évolution. »Enfin, l’écocentrisme, qui se présente sous la formed’une « éthique du permis », comme le souligneCatherine Larrère (1997), fournit en guise d’indicationpratique le respect de normes directement informées parla science écologique (normes relatives par ailleurs àl’état d’avancement decette science). Pour Aldo Leopold(2000), il s’agit de garantir l’équilibre à long terme de lacommunauté : « Une chose est juste lorsqu’elle tend àpréserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la com-munauté biotique. » Lorsque John Baird Callicott théo-rise les fondements philosophiques de l’écocentrisme àpartir des années 1980, il prend note du dépassementdu paradigme des « équilibres naturels » dans ce qu’ilnomme une écologie « déconstructiviste » et appelle àun évitement de perturbations anormalement destruc-trices : « [.. .] une chose est bonne lorsqu’elle tend à neperturber la communauté biotique qu’à une échelle detemps et d’espace normale » (Callicott, 1996b). Enfin, àleur tour, Catherine et Raphaël Larrère critiquent, dans
Du bon usage de la nature
, la solution de Callicott et pro-posent de poser la diversité biologique en «norme posi-tive»qui«peutservirdecritèrepourévaluerl’impactdesinterventions et des activités humaines sur les systèmesécologiques » (Larrère et Larrère, 1997).La protection de la diversité biologique n’est cepen-dant pas récente. Les mouvements de protection de lanature ont instinctivement cherché à protéger les es-pèces rares ou en danger. Mais ceci a le plus souventconduit, suivant une perspective préservationniste, à ex-clure l’homme dela nature,et à poser l’humain et l’artifi-ciel dans un rapport d’antinomie absolu avec le naturel.Les espèces furent ainsi protégées au coup par coup, se-lon des réglementations et des interdictions ponctuelles;ensuite, à partir de la fin du XIX
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siècle notamment, ellesfurent protégées au sein de leurs habitats par la créa-tion de réserves et de parcs. Aujourd’hui, ce ne sont passeulement les espèces, mais bien toute la biodiversitéet l’ensemble de la biosphère qui méritent protection,
 
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compte tenu de la phase d’extinction actuelle (Norton,2003).Pourtant, bien qu’environ 11,5 % des terres émergéesconstituent à présent des « aires protégées », il est deplus en plus clair que ce type de conservation « souscloche» risque d’être un échec à long terme, à cause, parexemple, du réchau
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ement climatique qui menace gra-vement les capacités d’adaptation des espèces fragiles(Rodrigues
et al.
, 2004). La solution à ce problème passenécessairement parun rapprochementà tous les niveauxentre l’homme et la nature. Jusque-là, pourtant, l’envi-ronnement ne s’est introduit au cœur de la société, dela politique, de l’éducation, de la culture, des médiaset des questionnements philosophiques qu’en tant queproblème essentiellement théorique, loin de nos préoc-cupations quotidiennes.Ilfautdoncallerplusloin.Certainsconsidèrentd’oreset déjà que la « conservation » de la biodiversité n’étaitqu’une étape dans le vaste mouvement d’anthropisationde la planète, et qu’elle doit être aujourd’hui dépasséeparleparadigmedela«conciliation»entrel’homme etson environnement (Rosenzweig,2003;Teyssèdre,2004).Pourcefaire,sansdouteest-ildevenuindispensabled’al-lerjusqu’à clarerlacaducitéduconceptanciende«na-ture ». La nature au sens de « zone sauvage et vierge detoute action humaine » (la célèbre
wilderness
en anglais),qui servaitparailleursdemodèleauxécologistes privilé-giant la conservation in situ dans les parcs,est une repré-sentation idéalisée de moins en moins pertinente. Plusaucune parcelle de cette planète n’est à l’abri des pollu-tions globales ou de l’e
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et du réchau
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ement climatique.Par ailleurs, alors que les outils humains n’ont jamaisété aussi puissants et que l’artificialisation du mondesembleomniprésente,l’homme doitplusquejamaisfairepreuve de modestie face au vivant qui lui résiste tou- jours, et qu’au mieux, il ne fait que piloter, faute de pou-voir le soumettre à sa volonté; j’en veux pour preuve lesinnombrables scandales socio-environnementaux de cesdernières années : vache folle, OGM, désillusions sur leclonage, déboires des thérapies géniques, etc.Le projet d’une modernisation forcenée de la So-ciété contre une Nature aliénante, dont il faudrait «nousrendre comme maîtres et possesseurs », pour reprendreDescartes, et dont il faudrait sauvegarder çà et quelques témoignages sous forme de réserves, est belet bien mort. Il s’agit aujourd’hui de promouvoir un pro- jetde«développementdurable»(voirede«décroissancesoutenable»(Georgescu-Roegen,1979)!)quipermettederéconcilier les sociétés et les hommes avec leurs environ-nements (au pluriel). Si, dans ce nouveau paradigme, lanotionde«naturel»apparaîtsuspecteparsaconnotationdualiste et cartésienne, il nous faut non seulement redé-finir les catégories conceptuelles des anciens objets de« nature », mais aussi repenser les normes éthiques quiles concernent. Au lieu de s’interroger sur la meilleurenorme écologique à suivre, norme comptable issue deslois tout autant que des représentations de la nature enOccident,l’écocentrismepourraitallerdanslesensd’uneintégration plus poussée des sphères humaines et non-humaines dans une perspectiveuniversaliste. Pour para-phraser Bruno Latour (2001), ne devrions-nous pas nousposerlaquestionfondamentalesuivantepourfonderuneconservation juste : Quel monde pouvons-nous formerensemble, espèces, populations et individus humains etnon-humains?Pour répondreàcette question, je reprendraidanssesgrandes lignes l’éthique écocentrique, pour l’infléchir ce-pendant, en lui ajoutant une nouvelle norme, non plusholiste et générale comme les précédentes (celle d’équi-libreoudemaximumdediversitédelacommunautébio-tique), mais inter-individuelle, que j’ai dénommée «sau-vageté».La norme de «sauvageté» que je défends tente, dansla lignée des pensées de Bruno Latour et de ses objets«hybrides», de Philippe Descola (1986)et de son anthro-pologie de la nature, et d’Augustin Berque (2000) quia
rme que «l’espace sauvage est de nouveau civil », deredonnerau sauvageunedimension de civilité etd’auto-nomie fondamentale qu’il avait perdue avec le dualismemoderne.Le terme « sauvageté », qui provient du vieux fran-çais (Nicot, 1960), se veut aussi une traduction des no-tionsanglo-saxonnesde
wildness
,ou
Wildnis
enallemand.Mais, plus qu’une traduction mot à mot, j’y vois avanttout un réinvestissement du concept de « sauvage », unfaçonnage propre à la fois à la tradition latine et auxurgences de notre époque. Plusieurs éclaircissements sé-mantiques doivent être donnés. Le terme «sauvage» estenfrançaisàlafois uneépithèteetun adjectifsubstantivé(« le sauvage »); il dérive du latin
silvaticus
qui désignela sylve, la forêt, ce qui est hors (fors) du monde hu-main. Les noms communs issus de la racine «sauvage»,comme « sauvageon », « sauvagine » et surtout « sauva-gerie»,expriment àlafois lamarginalité,l’extérioritéparrapport aux sphères de la société et de la raison, et sur-tout les fureurs, pulsions et instincts les plus cruels et lesplus farouches (du latin
ferus
, sauvage) des bêtes et deshommes.Traduire
wildness
par « sauvageté », c’est non seule-ment écarter la notion de
wilderness
, relevant d’uncontexte historique dépassé et trop marquée géographi-quement par son origine nord-américaine, mais c’estavant tout s’inscrire dans la filiation romantique deThoreau (1998), qui a
rmait : “
In wildness lies the pre-servation of the world
1
; en fin de compte, il s’agit d’adap-ter le message de Thoreau à l’urgence actuelle de la
1
« C’est par la sauvageté que viendra la préservation dumonde. »

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