Coursdethéâtre,concerts,ateliers…ANewYork,MontréalouParis,lalanguedeLeïbRochmanetd’IsaacBashevisSingerconnaîtunerenaissance.Peut-ellenourrirànouveauunecréationlittéraire?
Leyiddish,vivantetvital
«WoodyAllenatoutpiquéàSinger»
«LasaveurparticulièredeLeïbRochman:unalliagedetouslesstyles»
RachelErtel,écrivainettraductriceduyiddish,amenéàbienlaversionfrançaised’«Apasaveuglesdeparlemonde»
e n t r e t i e n
Extrait
«Impossibledenepasconsidérerl’œuvred’IsaacBashevisSinger
(1904-1991)
commeunélémentcentraldanslerenou-veauduyiddish»
,affirmelespécialistedel’histoiredesreligionsIsyMorgensztern,quiaconsacréunbeaudocu-mentaireauPrixNobeldelittérature1978.
«Singer,c’estunWoodyAllenquiadelaculture.Pourmoi,lecinéasteatout piquéàSinger,maisiln’osepasledire…»
Pasétonnantquel’auteurde
Shosha
soitaujourd’huiunélémentmoteurdansce
«yiddishrevival»
.Sanouvelle
Yentl
reparaîtd’ailleurscesjours-ci.Cerécittrèsmoderne–unejeunefille,quirefusel’avenirtouttracéauquelonladestine,setravestitengarçonpourpouvoirétudiermaistombesouslecharmedesoncompagnond’étude…–avaitinspirélefilmmusicalaméricaindeetavecBarbraStreisand(1983).Ilestaujourd’huipubliédansl’excellentecollection«LesContemporains,classiquesdedemain»(Larousse,92p.,4,10¤).Enoctobre,Stockproposeraaussiunenouvelletra-ductionde
LaFamilleMoskat
(deMarie-PierreBayetNico-lasCastelnau-Bay).Enfin,toujoursenoctobre,sortiraun«Cahierdel’Herne»Singer,enrichidenombreuxinéditsainsiqu’unenouvellejamaistraduite,
LaVieilleFille
.
é c l a i r a g e
D
octeurèslettresetprofes-seuréméritedesuniver-sités,RachelErtelestécri-vainettraductrice.Elleanotamment publié
Le Roman juif américain
(Payot, 1980),
Le Shtetl. LabourgadejuivedePolognedelatradition à la modernité
(Payot,1982),
Dans lalanguedepersonne. Poésieyiddishdel’anéantissement
(Seuil,1993)et
Brasiersdemots
(Lia-na Levi, 2003). Fondatrice de lacollection «Domaine yiddish»,qu’ellealongtempsdirigéeetquiaété abritée par différentes mai-sons d’édition, elle a particulière-mentœuvrépourla(re)découver-teduyiddishenFrance,cette
«lan- gue territoire»
qui reste une desrares traces du monde ashkénazed’avant-guerre.Unelanguequelesjuifs d’Europe
«emportaient,
dit-elle,
à la semelle de leurs chaussu-res».
Rachel Ertel a connu LeïbRochman,qu’elleévoqueici.
QuiestLeïbRochman?
L’écrivain Leïb Rochman naîten 1918, à Minsk-Mazowiecki,aujourd’huienPologne,dansunefamille hassidique. Très impré-gnédelaTorah,duTalmudetdelaKabbale,ilsedétachepourtantdela religion, commence à écrire etfréquente le Club des écrivainsyiddish de Varsovie. Lorsque lasecondeguerremondialeéclate,ila 22 ans. Ghetto, camp, évasion.Deux ans durant, il se cache chezune paysanne polonaise. Il vitdansunedoublecloison,«emmu-ré», mais réussit à rédiger entreces deux murs un livre en formede journal intime couvrant cesdeuxannées,1943et1944.Celivres’appelle
Ounindaïnbloutvestoulebn
(« Et dans ton sang tuvivras»).Ilaétépubliéen1949,enyiddish, à Paris. Dans les années1950,Rochmans’installeàJérusa-lem.Jusqu’àprésent,aucundesesautres ouvrages, ni
Oun in daïnblout
… («Et dans ton sang…») ni
Der mabl
(«Le déluge»), unrecueildenouvellesparuen1978,l’annéedesamort,n’avaitététra-duitenfrançais.
Commentl’avez-vousdécouvert?
Aprèsun passageparlesanato-rium de Leysin, en Suisse, Roch-mans’installeàParis.Entre1948et1950, il va vivre dans une maisoncommunautaire, rue Guy-Patin,dansle10
e
arrondissement.Orilsetrouve que j’étais, moi aussi, à lamême époque, avec mes parents,dans cette maison qui accueillaitdesintellectuelsetdesartistesres-capés. J’avais entre 10 et 13 ans,maisjemesouviensbiende lui.Ilm’impressionnait par sa prestan-ce,lecalmedesonvisageetladou-ceurdesavoix.Jemesouviensaus-si de l’ambiance qui régnait dansce lieu. La nuit, on pouvait enten-dre les cris et les cauchemars deceux qui s’y trouvaient. Maispendant la journée, tous ces gensne pensaient qu’à vivre et àcréer.C’est cettetension,cedéchi-rement entre traumatisme etenvie de vivre, que j’ai retrouvésplus tard dans l’écriture d’
A pasaveugles
….
Quelleplaceoccupe-t-ildanslalittératureyiddish?
Une place unique. Non pas parson sujet, l’anéantissement desjuifs d’Europe, mais par saconstructionetsaforme.Lessurvi-vants y sont porteurs de tous lesmorts. Et ces morts continuent àvivredefaçonsouterraineenpar-faite symbiose avec les vivants.Résultat, des tranches de tempsdistinctessetélescopentdansuneécriturequi est à la fois réalisteetsurréelle. Cette abolition dutempspermetàRochmand’imagi-ner des chapitres comme l’éton-nant «Procès d’Amsterdam», parexemple, où les survivants sontjugés par les rabbins de l’époquedeSpinoza,avec,en filigrane,uneréflexion sur la permanence dupeuple juif, de son éthique, de lacroyance en une rédemptionhumaine…Unautretempsfortdulivre est l’assemblée des livresjuifsrescapésquise tientàOffen-bachsurleMain.Desincunablesàla période contemporaine, tousles livres – les manuels d’histoirequi n’ont rien vu venir, les livresreligieux, les ouvrages profanes…– dialoguent entre eux, se décou-vrent, s’interrogent mutuelle-ment. Leurs pages s’agitent ets’emmêlent. Exactement commesemêlent les hérosde ce livrequisontaunombredequatre,S.,Leibl,«je»et«nous»etqui,touràtour,sefontnarrateurouacteur,sefon-dant au besoin pour ne faire plusqu’une seule voix… Tout cela estparfaitementatypiquedanslalit-térature yiddish. On y trouve desromans historiques, bien sûr.Mais là, nous avons affaire à un«romantotal».
Danssapréface,l’écrivainAharonAppelfeldnotequeRochmanasurompreaveclalittératureyiddishtradition-nelle,cette«prosemémoriellequiviseprincipalementàimmortaliserlaviejuived’avantl’Anéantissement»?EnquoilalanguedeRochmanest-elledifférente?
Ce qui est nouveau, c’est juste-mentcettesaveurparticulièrequirésulted’unalliagedetouslessty-les,réalisme,irréalisme,modernis-me, théâtralité…En même temps,Rochmancombinelesregistresdelangue–quotidienne,philosophi-que, poétique, métaphysique.Aucun de ces styles, aucun de cesregistres ne fait bande à part. Ilsfusionnent véritablement. C’estdurestecequiexpliqueladiffi-cultéqu’ilyavaitàletraduire.Ilm’aurafallutroisanspourcela.
p
ProposrecueillisparFl.N.
FlorenceNoiville
M
aispourquoidiableécri-vez-vous en yiddish?»
Cettequestion,onadûla poser à Leïb Roch-man, un certain nom-bre de fois après lasecondeguerremondiale.Ilestvraiquelechoix de (ou la fidélité à) cette langued’écriturepouvaitsemblerbizarreàl’épo-que. Alors que, dans les années 1930, oncomptaitenviron11millionsdeyiddisho-phones dans le monde, ceux-ci n’étaientplus que 5 à 6millions après la Shoah. EtleuridiomeallaitpeuàpeudisparaîtreaupointdedevenircequelepoètePaulCelanappelait
«lalanguedepersonne»
.Pourquoidonc s’obstiner à écrire dansunelanguesanslecteurs?Acetteinterro-gation, dont il avait l’habitude, l’écrivainIsaac Bashevis Singer (1904-1991) avaitune réponse toute prête.
«Je crois à larésurrection,
disait-il.
Quand des milliersde morts parlant yiddish se réveilleront,leur première questionsera: “C’est quoi ledernierbonbouquinenyiddish?” »
LePrix Nobel de littératuren’avait pastort.C’esteneffetàunerésurrectionrelati-ve du yiddish que l’on semble assisteraujourd’hui,oudumoinsàunregaind’in-térêt qu’illustre la publication d’
A pasaveugles de par le monde
. A New York, àMontréal,àTel-Aviv,àAnvers,àParis…lesexemplesfleurissent.Coursdelangue,ate-liers de cuisine ou de théâtre, groupes demusique klezmer, séminaires de cinémaou de littérature…: il suffit de taper
«yid-dish revival»
sur le Net pour tomber surune multitude d’initiatives témoignantimmédiatement de ce regain d’intérêtpourlacultureduYiddishland.Desexem-ples? Le chanteur canadien Socalledremixant de vieilles ritournelles yiddishau rythme du hip-hop. Le groupe améri-cainTheKlezmatix,quiaremisaugoûtdujour la musique klezmer. OulegroupefrançaisGefilteSwingproposant,en plein Quartier latin,
«un voyage entre Odessaet New York à traversdes chansons yid-dish d’hier etd’aujourd’huidans l’am-biance swin- gantedel’époquedelaProhibition»
.Cetattraitpourlacultureyiddishsedoubled’uneattirancetoutaussinettepour la
mame-loshn
(la langue mater-nelle). Dérivé de l’ancien allemandavec,notamment,desapportsdevocabulaireempruntéà l’hébreu, aux languesslavesetmêmeauvieuxfran-çais,leyiddish séduitde plusen plus de nouveaux lo-cuteurs.
«Entre1990et2005,leseffectifsdenoscourssontpassésd’une cinquantaine à environ 200élèves par an»,
indique GillesRozier,écrivainetdirecteurdelaMai-sondelacultureyiddishàParis.Laplu-partrenouentaveclalangue deleursgrands-parents,queleursparentsneleurontpastransmise.Mais,faitinté-ressant,10%à20%decesétudiantsnesontpasjuifs.
«Dansnosuni-versités d’été, notamment,nous accueillons des chré-tiens allemands ou polo-nais,préciseGillesRozier. Desétudiantsenhistoireou en linguistique, par exemple, qui ont besoinde connaître la langue pourleursujetd’étude.»
On s’étonne plus encorelorsqu’on entend dans unerue de Manhattan un enfant de5ans demander en yiddish à samèresiellepeutluiacheterunegla-ce (
«Tsi kenen mir koyfn ayzkremitst?»
). Le spécialiste de l’histoiredesreligions,auteuretréalisateurIsyMorgensztern explique: «Aux Etats-Unis,certainesfamillesonteneffetchoi-si de se regrouper pour élever leursenfants en yiddish. Il ne s’agit pas desmilieux ultra-orthodoxes de Brooklyn,maisdefamilleslaïquesoumodérémentreligieuses, des “bobos” de gauche dontles tee-shirts disent “Yiddish is beauti-ful”.OnpeutvoircelaaussiàTel-Aviv.Ceretourauyiddishasouventunesignifica-tion précise. C’est une manière de serelieràunecultureeuropéenne.»Si le yiddish regagne aujourd’hui duterrain, peut-on faire l’hypothèse qu’ilredeviendra un jour une langue de créa-tion littéraire? Difficile à dire. L’écrivainet traductrice Rachel Ertel
(lire l’entretienci-dessous)
en doute.
«Je reste très pessi-miste,
dit-elle.
Un peuple ne se relève pasd’ungénocide.Unelanguenonplus. Touslesexemplesquel’onnoteaujourd’huires-tent du domaine de l’exception. Il faut serendre compte de ce que cela représente,sur le plan psychologique,d’écrire en yid-dish.Ecriredansunelanguequiauraitdûêtrematernellemaisquinel’estpasetqu’il fautréapprendrecommesielle l’était.Il yauraitdeslivresàécrirelà-dessus…»
D’autres sont moins pessimistes.Ecrireenyiddish?Entoutelogique,onnevoit pas ce qui s’y opposerait. Et surtoutpaslalangueelle-même.Làencore,ilfautse souvenir de ce que disait Singer lors-qu’il soulignait l’exceptionnelle richesselittéraire du yiddish, ses images, sasaveur, son inépuisable
«sens de l’hu-mour»
. Aux Etats-Unis, un auteur com-meKatlaKanyal’abiencompris,quipro-poseunblogd’histoiresspirituellesdansla veine de l’écrivain Sholem Aleichem(1889-1916). En France, une fois par an,GillesRozierpublie
Gilgulim
(www.gilgu-lim.org),unalmanachlittérairedepoésieet deprose,dontle numéro3 sera misenlignecemois-ci.
«Troisouquatreauteurs publiés dans ce numéro ont moins de 40ans»,
souligne Rozier. L’écrivain indi-que aussi que la Maison de la cultureyiddish réfléchit à la mise en place d’unatelier de création littéraire, tel qu’il enexistedanslesuniversitésaméricaines.
p
Unemultituded’initiativestémoignentdeceregaind’intérêtpourlacultureduYiddishland
«Desrumeursaffirmaientquesouslaterred’Europe,lesJuifstramaientunsoulèvement.Ondisaitqu’ilsétaientpartout,mêmeàlasurface.Leurprésen-ceestperceptiblemaisperson-nenelesvoit.Onparlaitdesulti-matumsqu’ilsavaientadressésauxgouvernements,auxparle-mentsdespays.
Onytrouveunavertissement:“CommeSam-son,écrivent-ils,noustenonsentrenosmainsvosfondations.Ouvrezlesportails,laissez-nous passer,ounousagironscommeSamsonquiacrié:
Quejemeu-reaveclesPhilistins!
Vousne pouvezplusnousenvoyerdanslesPlainesdelamort,vosparle-mentssontminés.
” Lesjournauxécrivaientquel’Europepréparaitsadéfense. Lesgouvernementsfontdesréunionsd’urgence.Cesréu-nionssonttumultueuses.Ons’ydéchire.Lespoliticiensconci-liantsveulentaccepter,leslais-serfranchirlesfrontièrespour qu’ilsrejoignentleurterrepro-miseàtraversmersetdéserts. Maislesenragésrefusent.IlsdisentquelesPlainesdelamortsontuneinventionpureetsimple.Ilsn’yétaientpas.La preuve,ilssontvivants.DanslesPlaines,onn’étaitpascensé survivre.Lesenragésontlamajoritédanstousles parlements.
»
Apasaveuglesdeparlemonde,pages753-754
…àla“une”
RachelErtel.
DR
Calligraphiehébraïquede Micheld’Anastasio. Leyiddishs’écritdanscetalphabet.
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Vendredi11mai2012