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Afghanistan Meres

Afghanistan Meres

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05/30/2012

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le choix de la vie
enquête
Mèr, œur u épu  mr, rumé pr  qu  ué 57 mr,    ré pr  .
 afghanistan
Blesséespar l’oubli
n
Les habits de son fils lavés,repassés et empilés sur le litsont restés tels quels. Quelques tee-shirts un peu élimés, des paires dechaussettes.
« Je n’ai pas eu le cœur deles ranger »
, confie-t-elle. Dans sonappartement de Versailles, MoniquePanezyck, 60 ans, a décidé de parler.Quoi qu’il lui en coûte. Malgré lesimages qui se forment devant sesyeux. Malgré les larmes qui bientôtse transforment en sanglots. Le23 août 2010, son fils unique Jean-Nicolas est mort, tué au cours d’uneopération au sud de Tagab, dans laprovince de la Kapisa, en Afghanis-tan. Une carrière de couvreur, unepériode de chômage qui s’étire… Le jeune homme avait fini par s’engagerdans l’armée en septembre 2005.
La mort de Ben Laden remet sur ledevant de la scène cette guerre oubliée
qui a fait pourtant 57 morts parmi lessoldats français depuis le début duconflit en 2001 et plus de 300 blessés.Un bilan sans comparaison, certes,avec les pertes américaines : plus de1 000 soldats y ont été tués. Mais alorsque les Américains suivent avec effroile décompte de leurs soldats tombésau front, les morts français passentquasiment inaperçus, les blessésn’apparaissent que rarement dansles médias. Les militaires rentrentd’Afghanistan dans l’indifférence.
Un retrait anticipé ?
n
4 000 soldats français
 
sontdéployés
 
sur le sol afghan,
dans lecadre de la force internationale de l’Otan(Isaf). La France est le quatrième payscontributeur de l’Isaf en nombre de soldats,derrière les États-Unis (deux tiers deseffectifs), le Royaume-Uni et l’Allemagne.
n
L’Isaf doit entamer le 1
er
juilletle transfert progressif
de la responsabilitéde la sécurité aux forces afghanes, processusprévu pour être terminé sur l’ensembledu territoire afghan d’ici à la fin 2014. Maisle 4 mai, Alain Juppé, ministre des Affairesétrangères, a annoncé qu’il réfléchissait à unretrait des troupes françaises avant cette date.
4 000 soldats y sont présents en cemoment pour des missions générale-ment de six mois. Combien y ont étéenvoyés depuis 10 ans ? Difficile d’ob-tenir ce chiffre. 50 000, peut-être.Autant de familles, partout en France,qui ont été, à un moment ou à un autre,touchées par ce conflit. Mères, sœursou épouses, elles ont décidé de témoi-gner de la vie de ceux qui restent.
Pour beaucoup, l’Afghanistan
 
estentré dans leur vie brusquement.
GiselleSanchez, 49 ans, une chef d’entreprise,se souviendra longtemps de ce jourd’août 2008. Le journal télévisé ouvrealors sur les 10 morts français de l’em-buscade d’Uzbin. Son fils de 25 ansvient de s’engager à l’armée.
« Tout àcoup, je me suis dit : 
“Est-ce qu’il pour-rait y aller ?” » Un an plus tard, le jeunehomme lui annonce son départ.
« Nousavons utilisé tous les moyens pour l’endissuader, demandes, prières, et mêmechantage… Et puis, trois semainesavant, j’ai senti qu’il fallait le laisser s’en aller. Il nous a dit : 
“Ce sera uneépreuve très dure, j’ai besoin de votresoutien.”
 Nous le lui avons donné. »
Lavie de la maison s’organise alorsautour de l’absent. L’ordinateur, parlequel Giselle communique avec sonfils, devient le centre névralgique dufoyer.
« Nous ne sommes pas partis envacances parce que je ne voulais pas ne plus être joignable lorsque j’étais dansl’avion »
, témoigne-t-elle. Toutes racon-tent ces six mois comme entre paren-thèses :
« Lorsque j’appréciais unmoment, tout de suite, je pensais à mon frère »,
se souvient Audrey, jeune Pro-vençale de 26 ans, dont le frère estparti l’année dernière, à 19 ans. «
On sedit, là, je rigole, mais imaginons… Un jour, ma mère a vu les gendarmes arri-ver au bout de la rue. Ils ont garé leur voiture en bas de l’immeuble. Elle lesa suivis du regard, terrifiée. Vont-ilssonner à la porte pour lui annoncer qu’il est arrivé quelque chose ? Pendant six mois, ses premiers mots au téléphoneont été : 
“Tout va bien.”
»
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Monique Panezyck60 ans, mère de Jean-Nicolas, tué le 23 août 2010« La Légion d’honneur ne me rendra pas mon fils »
n
On entre dans l’appartement de Monique Panezyck, en silence.Celui-ci est encore empli de la présence de son fils, Jean-Nicolas,tué le 23 août 2010. Il avait 25 ans. La chambre du fond est restéetelle quelle, avec son poster de Brassens, Brel et Ferré,
« une photoqu’il aimait beaucoup »
. Il y a aussi des clichés d’avant l’armée : jeune homme à la gueule d’ange, Jean-Nicolas avait l’habitude deporter la casquette, qui lui donnait des airs de titi. Des images defêtes avec les copains qui contrastent cruellement avec son portraiten uniforme, figé. Monique Panezyck a gardé sur son portablequelques textos de son fils. Celui du 3 août 2010 évoquetendrement les colis qu’elle lui a envoyés. Il y a aussi ce message,terrible :
« Vu tomber un camarade à côté, t’inquiète, on l’avengé… »
Les honneurs posthumes la mettent en colère :
« Ilsdonnent la Légion d’honneur au moindre footballeur ! Et surtout ne me dites pas :
“Vous devez être fière…”
Fière de mon fils maintenantqu’il est mort ? Mais moi, je suis fière de lui depuis qu’il est né. »
 
l
 
un métier comme un autre, avec desrisques qu’ils sont payés pour assu-mer.
« Sauf que tout le monde pleureun pompier qui meurt au feu ! »
, s’ex-clame Audrey. Surtout, cette guerrede 10 ans, dont le nombre des victimesciviles ne cesse de croître, a mauvaisepresse. Même les familles endeuilléesne sont pas épargnées.
« Des gensm’ont dit : 
“Il avait signé, il connais-sait les risques qu’il prenait.”
 Maisc’est faux : il était jeune, l’armée leur raconte n’importe quoi. Il pensait être protégé »
, témoigne MoniquePanezyck. Un regard si pesant quecertaines ont même changé de vie,comme Isabelle, rencontrée dans unpetit village du Sud-Ouest. Son fils aété blessé lors de l’embuscade d’Uz-bin en août 2008. C’était il y a près detrois ans.
« Mais,
dit-elle,
la famille
Une angoisse qui se vit dans la cellulefamiliale. Car l’Afghanistan est unsujet tabou. Toutes ont fait du triparmi leurs amis.
« Personne ne sait vraiment ce qui se passe là-bas, maistout le monde a un avis sur la question,
raconte Audrey,
et beaucoup ne se gênent pas pour vous le donner. Plutôt que de se taire 5 minutes ou de compatir à votre inquiétude, les gens ont l’im- pression qu’ils doivent forcément vousbalancer leurs principes à la figure… »
 La jeune femme se souvient ainsi decette soirée gâchée :
« J’ai passé montemps à me disputer sur le sujet avec l’amie d’une amie, assistante sociale,qui recevait des Afghans qui avaient quitté le pays. »
Avec la fin de laconscription, en 1997, et la profes-sionnalisation des armées, tout sepasse comme si les soldats faisaient
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Acculé, son interlocuteur lui annoncealors la mort de son fils… au télé-phone. Elle reste seule de longuesheures. La nouvelle se répand trèsvite sur Internet. Les condoléancesaffluent sur les forums des régiments,sur son mail, alors même qu’aucungradé ne s’est encore déplacé pour luiconfirmer le décès.
« C’était mons-trueux de lire tous ces messages. Je meraccrochais encore à l’espoir que c’était une erreur »
, confie-t-elle. Commencealors le long calvaire des cérémoniesofficielles : le rapatriement du corps,les hommages de la nation en pré-sence du président de la République…Loin d’être réconfortée, elle se sentdépossédée.
« J’ai enterré six fois mon fils »
, dit-elle aujourd’hui. L’armée,qui prend en charge financièrementles funérailles à Versailles, n’avaitpas prévu de caveau.
« Mon fils s’est battu pour la France, et ils voulaient l’enterrer comme cela, en pleine terre ! J’ai dû me battre. Finalement, c’est lamairie qui a payé. »
Esseulées, les familles se bricolentune solidarité. Sur les forums inter-net des régiments, comme sur celuidu 8
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Rpima, par exemple, elleséchangent des informations sur lesopérations en cours.
« Si un des sol-dats a pris son téléphone portable lorsd’une opération, ce qui est interdit,sa mère va informer les autres parentsde l’évolution de la situation sur  place… »
, témoigne l’une des femmesinterrogées.
Les groupes de soutien aux soldats sedéveloppent également sur Facebook.
 L’un d’entre eux compte à ce jourplus de 90 000 membres. Un systèmed’envoi de colis est mis en place.Giselle Sanchez, quant à elle, animeun blog la France en Afghanistan(http://france-afghanistan.blogs-pot.com). Elle y publie des informa-tions de terrain, mais aussi y chroni-que cette relation amour-haine desFrançais pour leurs militaires. Dansl’un de ses derniers
 posts
, elle salueainsi l’apparition dans la série à suc-cès
 Plus belle la vie
d’un personnage
« positif »
de soldat revenu d’Afgha-nistan. Surtout, Giselle Sanchez dif-fuse sur Internet un document inti-tulé
 L’Afghanistan expliqué aux sol-dats et à leur famille
. Quelques pagesrédigées avec de la documentationqui répondent aux questions essen-tielles, comme :
« Qui sont les tali-bans ? »
Des points qui ne sont pasabordés pendant les six mois declasse avant le départ.
« Il y a un ter-rible manque d’information chez lessoldats »
, dénonce-t-elle. On peut ylire également en filigrane, la ques-tion : pourquoi la guerre ? C’estd’ailleurs frappant : la plupart desfemmes interrogées avouent leurincompréhension.
« Personne,aujourd’hui, n’a une parole clairesur les objectifs des forces alliées en Afghanistan,
s’interroge ainsiGiselle Sanchez.
Sommes-nous là pour former l’armée afghane ou pour combattre les talibans ? »
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s’en remet tout juste. »
Avec son mari,ils géraient l’épicerie du village.
« Après le drame, je ne pouvais plussupporter le regard des clients, leursréflexions, leur gêne. »
Elle décide dene plus servir à la caisse. Quelquesmois plus tard, son mari jette l’épongeaussi. Le couple ferme l’épicerie etchange de métier.
Mal à l’aise, l’armée a du mal à faireface
 
à l’angoisse des familles.
L’ins-titution en fait trop ou pas assez, netrouve pas le bon ton. Beaucoup defemmes critiquent ainsi, par exem-ple, les
« cellules d’aide aux familles »
(caf) de l’armée.
« C’est comme la sec-tion loisir d’un comité d’entreprise, lacellule familiale n’est jamais au cou-rant de ce qui se passe sur le terrain »
,nous dira même l’une d’entre elles.Une maladresse qui peut se révélercruelle. Le 23 août 2010, MoniquePanezyck séjourne chez une amie.Lorsqu’elle reçoit un coup de fil del’armée lui demandant où elle setrouve, celle-ci comprend tout desuite qu’il est arrivé quelque chose.
« Je les avais pourtant informésde mon changement de domicile… »
 
Giselle Sanchez 49 ans, mère« C’est comme si la nationn’était pas concernée »
n
La guerre, crue, cruelle, GiselleSanchez l’a découverte par procuration.Son fils de 25 ans a passé six mois àNijrab, de novembre 2009 à mai 2010,dans l’une des bases françaisesen Afghanistan. Au mois de mars,choqué après une mission sur le terrainparticulièrement difficile, il passeplusieurs heures au téléphone avecsa famille.
« Il avait besoin de parler.Il y avait eu beaucoup de civils tués.C’est à partir de ce moment que j’ai prisconscience du danger,
confie-t-elle.
 Auparavant, je me disais que les morts n’avaient pas eu de chance. J’ai prisconscience que c’était une guerre. »
 Le retour du bataillon se fait en catimini.
« Il y avait seulement 10 familles pour accueillir trois cars de soldats ! L’armée n’avait prévenu personne. Seul un journaliste de la presse locale était là.Comme si ce n’était qu’une affaire privée,comme si la nation n’était pas concernée par le retour de ses soldats. »
 
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 Virginie Martin 33 ans, épouse« J’essaie de croire quecette guerre a un sens »
n
Un rire sonore. Et puis, soudain, ceregard, si grave. Son mari, Denis, sergent-chef, était mécanicien sur un véhiculeblindé à Nijrab, de novembre 2009 àmai 2010.
« Il y a eu beaucoup de larmes,
confie-t-elle.
Mais comment l’empêcher de partir ? Les opérations extérieures,c’est le sens de leur métier. »
Pour tenir, lecouple a mis en place un rituel : un coupde fil le soir, et deux sms, au lever et aucoucher. La jeune femme s’y accrochealors comme à une bouée, quitte à boirela tasse, lorsque le rendez-vous estmanqué. Le temps passé depuis le retourde son mari n’a pas émoussé sesinterrogations. Elle pense sans cesse àces femmes qui vivent ce qu’elle a vécu :
« Les mêmes larmes, le même stress... »
 Elle répète :
« J’essaie d’y croire… J’essaie de croire que cette guerre a un sens… »
Et tout est là, dans ce regard.
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« Des gens m’ont dit : “Il avaitsigné, il connaissait les risques.”Mais c’est faux : il était jeune »

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