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la République de Platon, Alain Badiou

la République de Platon, Alain Badiou

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08/02/2013

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original

 
Au fond, il ne faut qu’un petit effort pour imaginer Socrate commenter une interview de
Sophocle
(«Alors, Sophocle, où en êtes-vous, côté sexe ?»),
faire référence à Nietzsche ou Hitler,citer Mao, se moquer de
«ceux qui sont toujours fourrés chez leur psy»
ou fustiger les riches
 ,
qui,peu soucieux de
«pensée et justice»,
veulent surtout
«être en forme», «soigner d’avance toutesles maladies qu’ils risqueraient d’avoir, et sont terrorisés dès qu’ils ont envie, in
explicablement,de se gratter le mollet».
Comme Platon a
beaucoup
 
fait parler Socrate, il est tentant d’envisager ce qu’il
eût pu
 
dire en d’autres occasions, sur d’autres sujets, à d’autres époques. Et comme il
parle
d’une certaine façon,
avec ses tics, ses ruses et ses réfutations diaboliques - qui conduisent
l’interlocuteur à opiner du bonnet,
«oui, Socrate… certainement Socrate»,
- il est tout aussi
excitant de le pasticher. A l’inverse, si l’on veut savoir «ce qu’il a vraiment dit», ou s’en
approcher, o
n n’a que le recours à la lecture réitérée des dialogues platoniciens, à la traduction,l’interprétation : la tradition philosophique le fait depuis vingt
-cinq siècles.
Presbyte.
Dans
la République de Platon,
Alain Badiou n’a opté pour rien de tout cela. Il n’a pasdonné une nouvelle traduction de l’œuvre du philosophe grec
 ,
 
n’a pas livré un commentaire, n’a pas écrit une parodie, n’a pas «détourné» le texte en le truffant d’anachronismes. Mais il a missix ans à faire ce qu’il a fait
-
une «œuvre» qui ne c
orrespond à aucune catégorie familière. Dans
la République de Platon,
il y a toute
la République,
 
mais il n’y a aucune phrase de l’ouvrage de
Platon qui soit restituée telle quelle. Approche, à la fois myope et presbyte, qui donne un «objetrare» : la République de Badiou, dira-t-
on, établie avec le concours de Platon, d’où la pensée du philosophe, professeur émérite à l’ENS, émerge de façon encore plus nette que dans ses autres
livres.Armé de ses
«chères études classiques»,
du dictionnaire Bailly et de quelques traductions
(Chambry, Robin, Baccou), Badiou se confronte d’abord avec le texte platonicien.
«Je
m’acharne, je ne laisse rien passer, je veux que chaque phrase […] fasse sens pour moi.»
Ensuite, sur
«la page de droite d’un grand cahier de dessin de
chez Canson»
- il en remplira 57 -, il écrit
«ce que délivre [en lui] de pensées et de phrases la compréhension acquise du morceaude texte grec dont [il] estime être venu à bout».
Puis il révise ce premier jet, et rédige la nouvelleversion sur la page de
gauche. Enfin le manuscrit passe dans les mains d’Isabelle Vodoz, laquellele «peigne», le corrige, en fait un fichier informatique et le retourne à l’auteur, qui le peaufine jusqu’à la version finale.
«Souvent, je m’éloigne d’un cran de plus de la lettre
du texte original,
mais je soutiens que cet éloignement relève d’une fidélité philosophique supérieure.»
 
Une telle «fidélité» incite Badiou à ne respecter ni l’ordre ni la division en 10
chapitres de
la République,
à introduire un personnage féminin, Amantha,
«sœur de Platon»
(qui dit
«fasciste»
au lieu de
«tyran»
), à jouer d’une liberté totale dans les références
(«si une thèse est mieux soutenue par une citation de Freud que par une allusion à Hippocrate, on choisira Freud,
qu’on supposera connu de Socra
te»),
à survoler l’histoire
(«pourquoi en rester aux guerres,révolutions et tyrannies du monde grec, si sont encore plus convaincants la guerre de 14-18, laCommune de Paris ou Staline ?»),
à rendre
«Idée du Bien»
par
«Vérité», «âme»
par
«Sujet»,«Dieu»
par
«Grand Autre»,
et
«Cité idéale»
par
«politique vraie, communisme et cinquième politique».
 
Si Badiou était traducteur ou philologue, on le pendrait devant le portail de l’Académie. Mais il
est philosophe et, en cela, légitimé à utiliser tous les outils possibles pour mener le
«combat 
 
spirituel»
qui vise à séparer opinions et savoirs et à s’approcher, bon an mal an, du
«réel de
l’être»
et de la vérité. De plus, il est romancier et dramaturge. Aussi sa
 République de Platon
serévèle être un coup de maître. Si on connaît très bien
la République
du Grec, on apercevra dans
son «adaptation philosophique» toute la malice et l’inventivité de Badiou. Si on l’ignore, on lira
la République de Platon
comme un texte «premier», passionnant, alerte, drôle, «mettant enscène» de façon très contemporaine les questions clés de la philosophie, la lutte contre les
sophistes et les manipulateurs de l’opinion, la justice, l’éducation, l’art, la discipline des corps,l’amour, la genèse de la société et de l’Etat, la critique des poli
tiques timocratiques,
oligarchiques, tyranniques, démocratiques…
 
«Lumière».
Platon nommait «philosophe» celui qui parvient à sortir de la caverne et, par unedialectique ascendante, passe de la trompeuse connaissance des ombres, puis des objetssensibles,
à la vraie connaissance des idéalités mathématiques et de l’Idée du Bien. Badiou
voudrait que tous -
«les ouvriers, les employés, les paysans, les artistes et les intellectuelssincères» -
 
suivent ce même parcours afin d’atteindre… l’Idée du communisme. My
the éternel,
que celui de la caverne, au sens… inépuisable ! Platon le décrit ainsi :
«Figure-toi des hommesdans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entréeouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de
 sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux…»
Et que lit-on chez AlainBadiou, pour qui ces reclus -
«ce sera la même chose en mieux» -
sont les
«spectateurs- prisonniers du médiatique contemporain» ?
Eh bien, ceci :
«Imaginez une gigantesque salle de
cinéma. En avant l’écran, qui monte jusqu’au plafond, mais c’est si haut que tout ça se perd dans l’ombre, barre toute vision d’autre chose que de lui
-même. La salle est comble. Les
 spectateurs sont, depuis qu’ils existent, emprisonnés sur leurs sièges, les yeux fixés sur l’écran,la tête tenue par des écouteurs rigides qui leur couvrent les oreilles…»
 
 
 
Alain Badiou publie sous son nom un livre au titre  déroutant,
 La République de Platon. Dialogue en un prologue, seize chapitres et un épilogue
. Un texte et deuxauteurs ? Qu'a fait Badiou avec ce texte chaotique, bienconnu des bacheliers, où Socrate affronte un sophiste sur ladéfinition de la justice et invente à l'occasion une utopiecommuniste, l'allégorie de la caverne et le mythe d'Er ?
Est-ce une traduction ? L'auteur avertit en préface que, s'il a lu Platon en grec, sa
 République
 n'est pas une traduction, elle en est un écho contemporain. Certaines phrases "sentent" pourtant laversion grecque. C'est donc un effet de trompe-l'oeil. Aurions-nous affaire à un simple jeuculturel ? Voire à un canular ? Pour tous les normaliens qui ont traduit du grec jusqu'à la lie,l'anachronisme rigolard et cultivé est depuis Giraudoux une tradition :
"Je suis comme le vieuxTolstoï",
dit Socrate chez Badiou.Mais la modernisation de cette
 République
est aussi une affaire sérieuse bien que souriante.Lacan, Marx et Shakespeare, la biologie moléculaire et les iPod entrent dans le texte de Badiou àcôté d'Homère et des éternels potiers de Socrate. Cette équivalence des deux mondes, ancien etmoderne, dans le propos philosophique, implique l'éternité et l'universalité d'une véritéimmanente au texte de Platon, indépendamment de son ancrage anthropologique et historique etde sa matérialité verbale. C'est une vieille histoire. La prétendue éternité de Platon a toujoursreposé sur des anachronismes volontaires.Badiou écrit une
 République
politiquement correcte. Des filles de bonne famille accompagnentles amis de Socrate : la soeur de Platon,
"la belle Amantha",
est l'occasion de mettre une pincée de féminisme dans le livre. Et Socrate se réjouit à l'idée de draguer les filles au bal que donne la municipalité du Pirée, ce soir de fête. Juste drôle ? L'égalité sociale des hommes et des femmesqu'imagine Socrate dans sa cité utopique perd son sens, et devient chez Alain Badiou une affairede sexe et de filles à poil dans les douches communes au sein d'une société majoritairementhétérosexuée : la nôtre.Il est impossible d'identifier ce livre en le lisant à partir du texte de Platon ; c'est une pieuvre socratique qui vous glisse entre les doigts et se retourne comme un gant. On passe du rire pour un anachronisme bien trouvé à l'exaspération pour une analogie abusive.
Pitreries et choses sérieuses
 Une autre approche du livre est possible. Dans
 La République
- l'ancienne -, Platon ne fait quetranscrire les paroles de Socrate, seul narrateur. Tout le texte est à la première personne, lesautres voix sont enclavées dans la voix de Socrate. Le coup de force - de génie, si l'on veut -d'Alain Badiou consiste à avoir supprimé le narrateur et pris la place de l'auteur, désormais seul

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