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Les grandsauteurs
Extraits
 
201
I
l faut dire que la ville haute était pour lui une espèce de région de rêve.Autant il détestait la ville basse, le faubourg, avec l’usine, le relent dechocolat, les laideurs de la vie moderne et sordide, autant la haute partiede la ville avec ses maisons anciennes, dont beaucoup étaient abandonnées,les souvenirs des ducs de Provence, des passages royaux, les écussons auxportes, et ces délabrements par où soudain filaient le vent et le soleil, autanttout cela l’enchantait, le détournait de ce monde qu’il aimait fuir, descriailleries du foyer, de l’impiété paternelle, et d’idées nouvelles qui luivenaient, et lui causaient un trouble, dont il s’accusait. Il y avait une grandemaison tout en haut de la colline, là où déjà les rues se décomposaient, lestoitures tombaient, l’herbe envahissait les pièces des anciennes demeuresnobles. La grande porte de bois vermoulu tenait encore, tout ouvrée deguirlandes qu’avaient rongé les vents, dans le porche de pierre rose. Mais,à côté d’elle, il y avait un trou dans le mur, et vous pouviez entrer là-dedanssans rien demander à personne. C’était probablement très facile de savoirqui avait jadis habité cet hôtel majestueux, dont il ne restait plus que lescontours et une espèce de grande pièce souterraine du côté rue, quiaffleurait au coteau par-derrière en plein soleil, au bout d’une ruelleencombrée d’ordures et de linge séchant. Mais Armand ne voulait pas attirerl’attention sur ce palais clandestin qu’il s’était découvert, et il imaginait saretraite pleine et bruyante aux jours anciens, suivant sa tête et ses lectures.La salle souterraine était la salle des gardes. De grands garçons robustes,habillés comme sur les tableaux, avec une jambe rouge et une verte, ettoujours à chanter et à rire, et des lévriers près de la porte qu’on avaitamenés d’Afrique, lors de la récente campagne contre les infidèles despays barbaresques.
S
ans aucune raison dont il eût conscience, Quinn passa à une page viergedu cahier rouge et croqua une petite carte de la zone dans laquelle Stillmans’était promené. Puis, réexaminant soigneusement ses notes, il se mit àretracer de son stylo les déplacements que Stillman avait effectués en une seule journée - le premier jour où il avait complètement enregistré les déambulationsdu vieil homme. Le résultat en était le suivant:Quinn fut frappé par la manière dont Stillman avait longé les bords de la zonesans s’aventurer une seule fois au centre. Le croquis ressemblait à la carte d’unEtat imaginaire du Midwest. Apart les onze pâtés de maisons sur Broadway audépart et la série d’enjolivures qui représentaient les méandres de Stillman dansRiverside Park, l’image faisait aussi penser à un rectangle. Mais, étant donné lastructure quadrangulaire des rues de New York, ce pouvait être aussi un zéro oula lettre O. Quinn passa à la journée suivante, déterminé à voir ce qui en sortirait.Les résultats furent très différents.
Louis Aragon
Les beaux quartiers
Denoël - Folio
Paul Auster
Trilogienew yorkaise
 Actes Sud - Babel 
 
Cette image lui rappelait un oiseau, peut-être un oiseau de proie, les ailesouvertes, tournoyant dans les airs. Un instant plus tard, cette lecture luiparut tirée par les cheveux. L’oiseau disparut et fut remplacé par deuxformes abstraites reliées par le minuscule pont que Stillman avait tracéen marchant vers l’ouest dans la 83
e
rue.Quinn s’accorda une pause pour réfléchir à ce qu’il faisait. Etait-il en trainde griffonner des bêtises? Etait-il en train de gaspiller débilement sa soirée,ou essayait-il de trouver quelque chose? Mais il comprit que ces deuxréponses étaient tout aussi inacceptables l’une que l’autre. S’il étaitsimplement en train de tuer le temps, pourquoi s’y employait-il d’une façonaussi laborieuse? Etait-il si confus qu’il n’avait plus le courage de penser?En revanche, s’il n’était pas seulement en train de se distraire, que faisait-ilexactement? Il lui semblait qu’il cherchait un signe. Il passait au crible lechaos des déplacements de Stillman pour y trouver une lueur de cohérence.Ce qui ne voulait dire qu’une seule chose: qu’il persistait à ne pas croireque les actes de Stillman soient arbitraires. Il voulait qu’ils aient un sens,aussi obscur soit-il. Et cela, en soi, était inacceptable. Car cela signifiait queQuinn se permettait de nier les faits, ce qui était - il le savait bien - la piredes choses qu’un détective puisse faire. Il décida néanmoins de poursuivre.Il n’était pas trop tard, pas même onze heures, et il fallait bien admettreque ça ne pouvait pas être nuisible. Ce que donna la troisième cartene ressemblait en rien aux deux précédentes.
I
ci peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l’établissement.L’imprimerie, située dans l’endroit où la rue de Beaulieu débouche surla place du Mûrier, s’était établie dans cette maison vers la fin du règnede Louis XIV. Aussi depuis longtemps les lieux avaient-ils été disposés pourl’exploitation de cette industrie. Le rez-de-chaussée formait une immensepièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage, et par un grand châssis sur unecour intérieure. On pouvait d’ailleurs arriver au bureau du maître par uneallée. Mais en province les procédés de la typographie sont toujours l’objetd’une curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une portevitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu’il fallût
202
Honoré de Balzac
Illusions perdues
Folio
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