L'Appel d'Odysse by Michael Gene by Michael Gene - Read Online

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L'Appel d'Odysse - Michael Gene

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Notes

CHAPITRE I

Un énorme coup de tonnerre retentit, comme un coup de semonce venu de haut, craquant et déchirant brutalement le ciel. Un éclair gigantesque, qui illumina toute la forêt, projeta l’espace d’un instant tous les arbres comme des milliers de squelettes noirs, avant de disparaître et de tout replonger dans l’obscurité. Quelques secondes plus tard, alors que le tonnerre roulait encore, un deuxième éclair apparut. Celui-ci se fraya rapidement un chemin à travers le ciel, zigzaguant vers le bas comme pour contourner des obstacles invisibles, jusqu’à ce qu’il atteigne inéluctablement la forêt, un bois profond et sombre. Il foudroya un arbre, qui prit feu immédiatement, éclairant soudainement les alentours.

Dans ce bois, le vent soufflait fort, et les cimes des arbres hauts étaient engagées dans un combat sans cesse renouvelé contre cet adversaire invisible. La forte pluie qui s’abattait avec violence, elle aussi, faisait arrière-plan sonore à ces rugissements qui semblaient interdire à tout être vivant, animal ou végétal, de se mêler à cette lutte formidable.

Effectivement, au milieu de ce vacarme assourdissant, la forêt ne donnait signe de vie. Le pin foudroyé, qui brûlait encore, projetait la lumière de ses flammes sur un sol vert, trempé, et dépourvu de vie animale. Cependant, en y regardant de plus près, on pouvait voir une silhouette s’y déplacer rapidement, à peine visible, telle un feu-follet vulnérable et apeuré, près de s’éteindre sans pouvoir se défendre.

Cette silhouette, c’était une jeune femme qui se dirigeait tout droit vers la lumière du pin en feu, courant éperdument, ses longs cheveux mouillés virevoltant autour de sa tête. Son visage était marqué par un mélange de terreur et d’épuisement. Elle courait désespérément, affolée, sous la pluie battante, dans une forêt qui lui était inconnue, poursuivie par une meute. On entendait les aboiements de grands chiens, les cris d’hommes, les hennissements de chevaux, les craquements de branches piétinées. Le sol était glissant, et buissons et bûches entravaient sa course. Le tonnerre gronda encore. Les vêtements, le visage et les cheveux ruisselant, elle courait d’arbre en arbre, presque à l’aveuglette, sans but ni direction. Epuisée, elle regarda rapidement autour d’elle: un ruisseau devant elle, des pierres sur lesquelles le franchir. Allez. Elle s’y mit, et soudain, son pied glissa sur une des pierres. Elle perdit l’équilibre, tomba dans l’eau, essaya de se raccrocher au rivage. Elle parvint à se hisser par dessus la verge, à la force des bras. Mais elle n’eût même pas le temps de se remettre debout, qu’elle glissa encore, dans un trou d’eau. Cette fois, pas la force de se lever. Tant pis. Elle se fit toute petite : peut-être qu’ils ne la verraient pas, dans cette espèce de pauvre cachette ? Mais les chiens – ils n’allaient quand même pas la rater. Elle entendit les poursuivants s’approcher. Elle est par là, je l’ai vu ! ; derrière la rivière !; les chiens ne sentent plus rien, trop mouillé !.

Puis, venant de l’autre côté, une voie s’éleva, forte, différente, étrangère, et parla dans une langue dont elle pouvait comprendre quelques éléments, ce qui ne sembla pas trop la surprendre: Holà ! Qui êtes vous et que faites vous ici ?

Une discussion animée s’ensuivit entre ses poursuivants, et ces nouveaux hommes. Le ton monta. Elle ne comprit pas tout ce qu’il se dit, mais il lui sembla bien qu’une rixe allait éclater. Elle pu apercevoir, du coin de l’œil, le chef des hommes qui défiaient ses poursuivants. Des locaux, sans doute ? Ils semblaient bien différents. Leurs vêtements étaient clairs, légers, leurs armes aussi semblaient légères, au contraire de ses poursuivants.

Les 2 groupes d’hommes se firent face, les armes prêtes. Soudain, le chef des poursuivants, fit un geste amical et leur parla, leur demanda s’ils n’avaient pas vu une jeune fille qui s’enfuyait. C’est une esclave qui s’est échappée, et son maître veut la retrouver – il y a une bonne récompense à la clef !

Le visage du chef des autres hommes ne s’éclaira pas.

- "Partez ! Vous n’avez rien à faire ici. Ce sont les terres du Prince de Neustaff, et tout homme pris à y chasser, ou sans autorisation d’y être, sera sévèrement puni. D’ailleurs, comment êtes-vous entré ici, sans autorisation ni mandat ? Savez vous où vous êtes ?’’

- Nous ignorions être sur ses terres, et nous nous en excusons. Nous ne connaissons pas le prince de Neustaff et ne désirons aucun conflit avec lui. Alors, maintenant, pour cette esclave ?

- l’esclave attendra – expliquez d’abord votre présence. Qui êtes-vous ?

Le visage du chef des poursuivants s’anima d’un rictus menaçant. Il posa sa main lentement sur son épée et commença à la sortir doucement. A ce moment, un des chasseurs l’accompagnant s’approcha de lui et lui glissa quelques mots à l’oreille. Le chef laissa échapper un souffle d’exaspération, mais remit son épée dans son fourreau. Il s’approcha alors du capitaine qui lui faisait face, le regarda intensément pendant quelques secondes, et s’éloigna vers son cheval. Il fit signe à ses hommes de remonter à cheval. Ceux-ci rassemblèrent leurs chiens, et partirent au galop.

Les hommes restèrent quelque temps sur place et se mirent à discuter entre eux, toujours dans cette langue différente de la sienne, mais suffisamment proche pour qu’elle puisse en comprendre l’essentiel.

Sacrés clients ! Bien armés. D’où venaient-ils ?

As-tu vu leurs chiens ? Ce ne sont pas des bêtes d’ici. Enormes! Et leurs dents !

Et cette esclave qu’ils recherchaient… m’est avis qu’ils l’ont bien perdue de vue… Il n’y a personne à la ronde

Suffit ! Elle doit être déjà loin… si elle existe vraiment ! Je ne crois ces hommes qu’à moitié et je me demande bien ce qu’ils viennent faire ici. Il faudra en rendre compte au lieutenant ce soir. En attendant, continuons notre patrouille ! Nous n’avons que trop trainé.

Ils partirent enfin. La jeune fille se releva péniblement. La nuit tombait, et tout devenait bien sombre. La forêt était devenue calme, après le départ des hommes, la pluie avait presque cessé, et elle se sentit absolument épuisée. Le corps meurtri, les muscles douloureux, l’âme à la limite de l’effondrement, les yeux hagards, elle sortit de son trou, fit quelques pas hésitants, et tituba jusqu’à une petite butte d’herbe qui semblait l’inviter à s’y assoir. Elle s’y laissa tomber sans réfléchir, sa volonté de continuer défaite par la capitulation de son corps. L’herbe douce sur la terre mollie par la pluie lui offrit une curieuse sensation de confort, qui provoqua sur sa bouche un sourire bien involontaire. Combien de jours avait-elle ainsi passé, à s’enfuir sans arrêt, tous les sens à l’affût ? Elle essaya de se rappeler la dernière fois qu’elle avait dormi. Et sur ce, elle trouva presque instantanément le sommeil.

Le clapotement d’un ruisseau. Le chant d’un oiseau, à qui aussitôt répond un autre. Le croa-croa d’une grenouille. Le hennissement d’un cheval. Une scène champêtre, paisible, en quelque sorte. Un cheval, tout de même. C’est curieux, quand on y pense bien. Un…. Hein ? Hennissement ? Un cheval ???? Elle se réveilla d’un coup, prise de panique. Regardant autour d’elle, elle repéra vite une troupe, des hommes qui ressemblaient à ceux d’hier, ceux qui avaient arrêté ses poursuivants, et ces hommes battaient la forêt, à la recherche de quelque chose. D’elle, sans doute ? Se cacher, vite… Trop tard! Ils l’avaient aperçue. Presque par réflexe, elle se mit à courir, vers le plus profond de la forêt. Mais ces hommes étaient déjà bien proches, et à cheval, ils n’eurent aucun problème à la rattraper. En un tour de main, un des hommes galopa à sa hauteur, se baissa en tendant le bras, l’enlaça, et la fit monter sur son cheval. A bout de force, elle ne put résister, et elle fut ramenée au chef de la troupe.

Ah ! La voilà. Bien joué, Romuald. C’est sans doute celle que les hommes d’hier soir cherchaient. Ils disaient vrai, après tout, ces gredins ! Le lieutenant avait donc raison, et on a bien fait de revenir. Dis-moi, elle est en bien piètre état, l’esclave. Bon, ramenons-la à la ville, et elle sera bonne pour la prison, avec tous les autres !

Ainsi jetée en travers sur le cheval, devant l’homme qui la ramenait, le visage enfoui dans l’épaule du cheval, les hommes ne purent entendre ses sanglots ni apercevoir les larmes de désespoir qui coulaient le long de ses joues.

CHAPITRE II

Les hommes suivirent leur chef, et après une bonne demi-heure, la forêt s’éclaircit et ils arrivèrent dans des champs. Ils haussèrent l’allure et avant peu, se trouvèrent sur une route, et galopèrent encore plus vite. Le temps était maussade mais, sorti de la forêt, il faisait presque trop clair pour la prisonnière, et elle dut froncer les sourcils pour observer le paysage autour d’elle. Des champs à perte de vue, un pays verdoyant, de douces collines qui ondulaient tranquillement. Des travailleurs s’affairaient dans les champs, les cavaliers doublaient des charrettes sur la route. Elle voyait des paysans fauchant les blés, ficelant des pailles, remplissant des cageots. Une campagne bien propre, bien cultivée.

Les cavaliers soudain pointèrent du doigt devant. Ils étaient arrivés au sommet d’une colline, plus escarpée que les autres, et une ville se dessinait à l’horizon, de l’autre côté d’une vallée au fond de laquelle une grande route épousait une rivière. Les chevaux repartirent de l’avant, poussés par les hommes pressés d’arriver. En s’approchant de la ville, elle se rendit compte qu’il s’agissait d’une importante bourgade. Ils passèrent sur un pont enjambant la rivière, et les maisons se dessinèrent devant ses yeux. Plus loin, elle pouvait voir des bâtiments plus hauts, à plusieurs étages, des constructions imposantes, de pierre taillée.

Avant peu, ils se trouvèrent dans les rues de la ville. Celles-ci étaient larges, propres. Sur les 2 côtés, les bâtiments avaient 3 voire 4 étages, et leurs portes et façades semblaient bien entretenues et relativement récentes. Il y avait beaucoup de monde, et les cavaliers progressaient lentement, négociant leur passage au milieu d’une foule de passants, de marchands, d’artisans proposant leurs services sur les côtés, vendeurs de bougie, forgerons, cordonniers, bouchers, épiciers et autres commerçants. Malgré la grisaille du ciel, l’activité et les couleurs des tissus et des vêtements donnaient l’impression d’une ville en fête, d’un marché exceptionnellement animé et bruyant.

Toute cette foule ne prêta aucune attention aux cavaliers et à leur captive, si ce n’est pour les éviter au dernier moment. Frustré par leur avance de plus en plus lente, le chef des cavaliers fit mine de descendre de cheval et de continuer à pied, bride en main. Mais il se ravisa: on était proche de la destination. Ils tournèrent 2 coins de rue, et avançaient maintenant dans des rues beaucoup plus calmes. Ils se trouvèrent sur une place au sol de terre battue, ornementée d’une fontaine qu’entourait un élégant jardin de fleurs et de buissons. De l’autre côté se trouvait un bâtiment imposant. Il était de pierre grise, et à son centre se trouvait une grande arche gardée par un soldat en bel uniforme.

Le chef des cavaliers s’avança:

-bonjour Guillaume ! Patrouille Lesseur, de retour de surveillance des forêts du nord-est.

-sergent Lesseur – entrez. Qu’avez vous donc trouvé là ?

-Oh, rien. Une jeune esclave.

-Pas de chez nous ?

-Non, non. Une évadée d’on ne sait où !

-Bah, pas de problèmes. Il y a encore de la place dans la prison du centre. Et un convoi doit virer tous ces illégaux ce weekend

-Parfait, ça tombe bien! Bon, allons-y – j’ai soif !

Et, sur ce, les cavaliers descendirent à terre, et menèrent leurs bêtes dans une cour intérieure derrière l’arche. Ils les confièrent à 2 palefreniers qui étaient venus à leur rencontre. Le cavalier en charge de la jeune fille la prit sans façons dans ses bras et la poussa par terre avant de descendre. Elle évita de tomber de justesse, se mit debout, écarta quelques cheveux rebelles de ses yeux, et demanda:

-où sommes-nous ? Où m’avez-vous amené ?

Son accent était palpable, mais sa maitrise de la langue correcte. Les cavaliers furent quelque peu surpris, eux qui ne l’avaient pas entendu parler jusqu’ici. Le chef des cavaliers s’avança vers elle, et la dévisagea. Grande, par rapport aux jeunes filles du pays; musclée et manifestement habituée aux activités physiques, mais élancée tout de même, et belle plutôt que jolie; malgré ses vêtements simples, d’ailleurs en lambeaux, de par sa taille et sa prestance, se tenant droit, cambrée même, le menton haut, sans peur, elle avait une certaine stature. Le visage était fin, joli, avec de grands yeux bleus. Ses cheveux noirs et longs jusqu’aux épaules, mouillés, n’étaient pas coiffés et sillonnaient tout son visage. Après l’avoir considéré un moment, il parla enfin, d’une voie haute, claire, d’un ton amusé et faussement irrité:

-Et qui es-tu, esclave, pour poser toutes ces questions ?

-Je viens du nord…. Je ne suis PAS une esclave !

-Hohoho ! Ecoutez-moi ça, ça se rebelle comme si ça avait des droits par ici !

-S’il vous plait, écoutez-moi... Je ne suis pas une esclave, je vous le jure ! Ne me mettez pas en prison…. le sort de mon peuple en dépend

Son désespoir la faisait bafouiller, et elle se mit à pleurer. Elle cacha son visage dans ses mains.

-Tout est perdu…. Je suis finie….

Ceci n’attendrit en aucune mesure le sergent Lesseur.

-Allez, Martin ! Assez plaisanté. Emmène-là dans la prison, cachot habituel: celui des clandestins. Elle repartira d’où elle vient samedi, quand le convoi les chassera tous du territoire, ces vauriens. Comme si notre bon prince de Neustaff pouvait absorber toute la misère du monde ! Ha !

Et sur-ce, il se dirigea vers les couloirs à l’intérieur de la caserne. Les autres cavaliers le suivirent, enlevant leurs chapeaux. Le dénommé Martin, lui, la prit brusquement par le bras, et la tira de force vers l’extérieur.

-Allez, toi ! Viens ici. Je dois t’emmener. Dépêche-toi, je vais rater le pot si on traine trop.

Et là-dessus, il se mit à marcher d’un pas rapide, entrainant de force la jeune fille derrière lui, qui avait peine à le suivre. La pauvre créature avait l’air absolument désespérée, et arborait une expression si misérable que quelques personnes qu’ils croisèrent en route se retournèrent et la regardèrent, l’air gêné, la prenant de pitié.

Ils marchèrent ainsi quelques minutes, le soldat marchant d’un pas vif, la jeune fille suivant à grand peine, titubant, sanglotant, mais toujours tirée par le bras. Soudain, ils tournèrent un coin de rue, et ils arrivèrent devant un bâtiment grand et sombre, un peu sale, sans fenêtres. Il avait 3 étages, et était surmonté d’un toit épais et noir. La jeune fille leva la tête et regarda le haut du bâtiment: devant les grands nuages gris qui s’amoncelaient dans le ciel, il avait l’air sinistre. ‘On dirait une prison’, pensa-t-elle. Et assurément, lorsqu’elle, toujours tirée sans douceur par le soldat, arriva de l’autre côté de cet immeuble, elle vit le panneau ‘PRISON’ inscrit en grand au-dessus de la porte d’entrée.

Là aussi, un soldat montait la garde, et, après un rapide coup d’œil au soldat Martin et à sa jeune captive, les laissa entrer sans même leur poser de questions. Le soldat la poussa dans le bâtiment, qui abritait quelques petites cellules où étaient allongés des prisonniers solitaires, et une plus grande, où beaucoup de prisonniers étaient entassés, certains assis, certains debout, d’autres allongés là où ils le pouvaient. Il ne semblait pas y avoir de discrimination ni d’âge, ni de sexe. Quel pauvre tas de malheureux on pouvait trouver là ! La plupart avaient leurs vêtements en lambeaux, certains le visage griffé, d’autres se tenaient le bras ou la jambe comme s’ils étaient blessés. L’endroit était sale, et une puanteur s’en dégageait. Le sol était couvert de paille, et en vérité, l’endroit ressemblait à une étable d’où on aurait viré les vaches à la hâte, pour les remplacer par ces prisonniers ! La jeune fille fut jetée sans ménagement au milieu de la grande cellule. Elle trébucha involontairement contre une femme qui était assise devant elle, et qui lui lança un regard noir. La jeune fille se releva, et se retourna très vite vers la porte du cachot, mais le soldat qui l’y avait accompagnée se dirigeait déjà vers la sortie. Elle laissa passer un long soupir, et, au comble du désespoir, se jeta dans un coin sur la paille, baissa sa tête entre ses mains, et se mit à sangloter.

CHAPITRE III

C’était décidément une belle journée.

Lorsqu’il s’était levé ce matin, le soleil brillait déjà dans le ciel. C’était un splendide matin d’été, et Nigamo Codikas, prince de Neustaff, avait pu admirer à travers sa fenêtre ses beaux jardins impeccablement entretenus et, au-delà, les collines d’un vert brillant autour desquelles les champs de blé fourmillaient déjà de paysans qui s’apprêtaient à continuer leur récolte.

Après un bon petit-déjeuner, le prince avait fait chercher son page et fidèle compagnon Luc Tarbenden, et les deux hommes avaient commencé leur journée par un galop d’essai, pendant lequel Nigamo avait pu essayer quelques nouveaux chevaux. L’un d’eux, un bel étalon brun, à la crinière d’un noir vif, et à l’œil intelligent, lui avait particulièrement plu. Il était endurant, avait une belle pointe de vitesse, et par surcroit un bon rapport s’était tout de suite installé entre maitre et animal. Ces chevaux constituaient le nouvel arrivage en provenance du centre équestre des terres du nord-ouest, créé il y a 2 ans seulement par Nigamo lui-même, et il était ravi du résultat.

-Vois, Luc, comment ces palefreniers, éleveurs et chevaux eux-mêmes sont plus heureux dans ces espaces qu’à la ville ! Regarde ces bêtes! Ne sont-elles pas magnifiques ?

-Certes, prince Nigamo. C’est indéniable. C’est bougrement loin tout de même !

-Ah mais Luc, vois-tu, beaucoup de nos gens préfèrent vivre en campagne, loin de notre ville. C’est sûr qu’elle est belle, notre ville de Neustaff, et j’en suis fier, crois-moi. Mais elle grandit, et ce n’est plus un village. Il y a des gens pour qui l’air y a perdu de sa pureté, des gens qui trouvent que le mode de vie ancestral s’y perd. C’est normal !

Le reste de la matinée, le Prince l’avait passé en réunions, d’abord avec son Ministre des Finances, qui l’avait rassuré sur l’état des finances de la Principauté, et lui avait présenté les derniers comptes concernant les taxes commerciales et la production d’or du mois d’août; puis, avec le Ministre des affaires du Peuple, il avait analysé la charge de travail des docteurs et du personnel infirmier, et avait accédé à la requête du Ministre d’embaucher 3 sache-femmes supplémentaires. Il avait enfin passé l’heure qui lui restait avant le déjeuner à s’entrainer au maniement de l’épée lourde avec son maitre d’armes, qui le trouvait doué pour l’exercice, bien plus que son père.

-Monseigneur, vous m’épuisez. Je vous dis que vous maitrisez cette passe sans problèmes

-Allons, mon bon Stéphane ! Encore un essai. Voyons voir ce qu’il se passe quand je perds mon bouclier, les genoux au sol. Teste-moi ! Vas-y !

Et le pauvre Stéphane de se remettre en position d’attaque pour la dixième fois, et de préparer à porter un nouveau grand coup de glaive à son maitre. Les 2 genoux à terre, sans bouclier, le Prince para de son épée le coup puissant que lui asséna Stéphane, Ce dernier essaya d’être encore plus rapide que la dernière fois, et retira son bras tout de suite, préparant le coup suivant. Le prince n’eut pas le temps de se relever et dut parer le 2ème coup en catastrophe, ce qu’il fit en se servant encore une fois de son épée comme d’un bouclier. Cette fois-ci, agilement, il accompagna de son arme l’épée de Stéphane sur le côté et le força à la planter dans le sol. D’un geste habile, il tourna sur lui-même, épée en main, fit un tour complet et se retrouva face à Stéphane, qui venait à peine de dégager son épée du sol. La pointe de l’épée du Prince se trouvait maintenant contre la gorge de Stéphane, qui dut se rendre.

-Ha !, s’exclama joyeusement le Prince, eu, encore une fois !

-Oui, Monseigneur. répondit Stéphane, vous maitrisez bien ce coup, puisque je vous le dit

-Allons ! Qui me testera là-dessus ? Luc, toi ?

-Non, Seigneur, répondit Luc, assis nonchalamment à quelques pas de là, affectant un air faussement affolé, je n’ai aucune chance de vous tenir tête. Vous m’avez déjà tué, oh, bien 3 fois aujourd’hui ! N’est-ce pas assez de morts pour un homme en une matinée ?

-Soit ! Je vois que je suis le seul à m’amuser ici. Et bien, arrêtons-là. Et allons déjeuner ! Je meurs de faim. Pour ta peine, Stéphane, je t’invite à manger avec nous. Tu l’as bien mérité !

Et sur-ce, ils allèrent manger. Stéphane le maitre d’armes, Luc le page et le Prince furent joint par Gestien, le conseiller sage et avisé du prince, ainsi que Laurent Germais, le Ministre des Finances, qui était resté sur place. Le repas fut joyeux et animé, comme souvent au château en ces jours d’été.

Le Prince s’était autorisé 2 heures de repos après le déjeuner. Cependant, alors que les convives finissaient tranquillement leur vin à la fin du repas, arriva le Capitaine Gérald de Guntryd, commandant de l’armée de Neustaff.

-Mon Seigneur, je vous prie d’excuser mon interruption, dit le Capitaine dès qu’il fut devant le Prince

-Mais ce n’est rien, Gérald., répondit le Prince, de bonne humeur, Assieds-toi et prends un verre. Que me vaut ta visite aujourd’hui ?

-Je venais simplement chercher Stéphane, le maitre d’armes, car il doit entrainer quelques hommes cet après-midi à la caserne

-Ah je vois. Pas de problèmes! J’espère que je ne te l’ai pas trop épuisé, c’est tout !,

Et l’assistance entière éclata de rire. Le capitaine Gérald aussi, car il savait à quel point le Prince aimait ces séances d’entrainement et les faisait durer éternellement, au désespoir des pauvres âmes qui devaient lui faire face. Le capitaine n’était d’ailleurs pas peu fier de l’habileté de son maitre aux armes, car c’est lui qui l’avait encouragé, alors que le Prince n’avait que 10 ans, à exceller en ce domaine.

Le capitaine accepta volontiers le verre que lui offrait le Prince.

-Merci mon Prince.

-Alors, lui demande le Prince, qu’est-ce qu’il se passe en ville en ce moment ? Les gens ont-ils apprécié le tournoi que nous avons organisé pour eux la semaine dernière ?

-Oh pour ça oui, Seigneur. Les gens en parlent encore, particulièrement des joutes que notre vaillant lieutenant Durell a brillamment remporté.

-Ah oui, tiens. Il m’avait éliminé en demi-finales., répondit le Prince. Un excellent cavalier, Durell. Que fait-il en ce moment?

-Il est de garde au poste sud. Ils sont bien occupés là-bas. Je parlais justement au messager qu’ils envoient tous les jours, comme tous les postes frontières, et il me disait que les demandeurs d’entrée sur le territoire font la queue 24h/24 tous les jours, pratiquement.

-Oh la la, lança Luc, la guerre fait donc toujours rage au sud ? Ce n’est pas normal, d’avoir autant de réfugiés – ça fait bien 6 mois maintenant que les gens font la queue à nos portes pour s’établir ici

-D’autant que ceux qui font la queue sont ceux qui sont honnêtes, dit Laurent Germais, le Ministre des Finances. Combien de plus essayent d’entrer clandestinement, en contournant les postes de garde et routes officielles ? On dit que la police en attrape tous les jours en ville.

-Vous avez raison, Laurent, approuva le capitaine, et d’ailleurs nos prisons sont pleines. On ne peut même plus y enfermer nos propres criminels ! Toute les cellules sont prises par ces clandestins.

-N’y a-t-il pas un convoi de reconduction prévu vers l’est dans 2 jours ?, demanda le Prince, cela devrait faire de la place.

-Vous avez raison, mon Seigneur, répondit le capitaine, mais ces 2 jours vont être difficiles pour les gardiens, car la prison est déjà pleine à craquer, et on a déjà eu une petite révolte – maitrisée, je vous rassure – hier soir.

-Je crois que je devrais aller y faire un tour, suggéra le Prince, histoire de calmer les esprits et de faire comprendre à ces gens pourquoi on les traite comme cela. J’irai cet après-midi.

-Il faudrait peut-être augmenter la fréquence des convois de rapatriés, dit le Ministre des Finances, car non seulement la police, mais nos soldats en attrapent de plus en plus, n’est-ce pas, capitaine ?

-C’est vrai, cela, répondit le capitaine, et de plus ce n’est pas seulement en ville qu’on les attrape, mais aussi les patrouilles dans les bois. Et pas seulement au sud : tenez, hier, on a encore surpris une troupe de vauriens dans les bois du nord-est, au-dessus de votre château, mon Prince !

-Ah tiens, dit le Prince, d’un air absent, même au nord, hein? Comment une troupe entière a-t-elle pu échapper à nos fins limiers qui patrouillent tout le sud du pays ? N’avons-nous pas assez de patrouilles ?

-Vous ne les auriez pas attrapés en patrouillant le sud, mon Prince, rétorqua le capitaine, car ces hommes se dirigeaient vers le sud, et venait donc du nord.

Cette remarque arracha le prince à sa demi-rêverie. Il leva soudainement la tête et se mit à regarder le capitaine avec attention :

-Du nord, Gérald ? N’est-ce pas inhabituel, ces temps-ci ? Le Duc de Steienberg, dont les terres couvrent tous les territoires au nord et nord-est du notre, est un excellent allié et ami, et ne m’a jamais fait part de ses intentions d’envoyer son armée à travers bois chez nous.

-Il s’agit peut-être d’une patrouille appartenant à un de ses visiteurs, suggéra Luc

-Mmmm…, répondit le Prince d’un air pensif. "Si c’était le cas, le Duc n’aurait jamais autorisé ses hommes, ou ceux de son visiteur, à quelque mission que ce soit sur nos terres sans nous en avertir. Il aurait plutôt envoyé un messager pour nous demander notre autorisation.

C’est bizarre."

-Je suis d’accord, mon Seigneur, ajouta le capitaine, et de plus, le sergent commandant la troupe me disait que cette troupe de solides guerriers, peu amènes, fort bien armés, ont failli déclencher une bataille lorsqu’ils furent interceptés. Ils avaient avec eux des chiens bizarres, pas comme ceux de chez nous.

Le prince se mit alors à fixer le militaire du regard, une lueur étrange dans ses yeux. Ce n’était plus une simple conversation, mais un véritable interrogatoire que subissait le capitaine.

-"Décris-moi ces chiens, Gérald ! A quoi ressemblaient-

ils ?"

-Et bien, le sergent en charge de la patrouille dit qu’ils étaient bien plus grands et gros que nos chiens à nous, et même que tous les chiens qu’il a jamais vu dans nos contrées, les terres du sud et celles de l’est.

-Eh bien ! A quelle race de chiens ressemblaient-ils le plus ?

-A de gros bergers alsaciens, ceux que certains appellent chien-loups. D’ailleurs, ces chiens-là avaient les yeux très clairs, bleu très clairs, un peu comme les loups qu’on trouve au Danemark ou dont on dit qu’ils hantent les territoires de la Russie.

-Des chiens aux yeux bleus… fascinant.

-Et pour en finir, mon Prince, ces chiens avaient ce que les hommes n’ont pu décrire autrement que ‘des dents de vampires’

-Des dents de vampires ? Explique-toi !

-Et bien, les hommes rapportent que ces chiens avaient deux grosses canines très très longues, qu’ils ne pouvaient cacher derrière leurs babines, et qui étaient donc constamment visibles."

-Extraordinaire ! On dit que de tels chiens existent dans des territoires du grand nord, mais ce n’est qu’une légende. Enfin, c’est ce qu’on croit ! Dis-moi, Gérald, a-t-on pu capturer un de ces chiens ?

-Hélas non, mon Seigneur. Notre patrouille n’a pu s’en emparer car ces hommes sont retournés d’où ils venaient sans vouloir s’identifier, ni se faire enregistrer auprès de vos autorités. Nos hommes n’ont pas engagé de poursuites ni de combat car ces hommes étaient plus nombreux qu’eux, et bien mieux armés.

-Je n’aime pas ça, dit le Prince après un moment de réflexion. Je vais en parler au Duc dès que je le verrai au Sommet des Nobles Germaniques le mois prochain. Soit il est au courant et me doit des explications, soit, comme je le pense, il ne sait rien de ces hommes, ou en a eu vent comme nous et sera irrité de leur présence sur nos terres.

La conversation fut ainsi conclue, et le Prince fit aussitôt ses préparatifs pour aller à la prison en ville. Il choisit de prendre le nouveau cheval qu’il avait essayé ce matin même, et avant peu, il galopait vers Neustaff, qui se trouvait à quelques 3.5 km du château, en compagnie du capitaine Gérald, du maitre d’armes Stéphane, du ministre Laurent et de son page Luc. Le château et le domaine du Prince se trouvaient sur un plateau qui surplombait la vallée, et la ville de Neustaff se trouvait de l’autre côté de la rivière, un peu plus en bas, presque en face. La route serpentait d’abord au milieu des jardins du château, en descendant, puis, une fois le portail principal passé, devenait plus plate et se dirigeait droit vers la route principale qui longeait la rivière. Une fois cette route rejointe, on galopait le long de la rivière, pendant 1 km, jusqu’au pont qui menait à l’entrée de Neustaff.

Les hommes eurent vite fait d’arriver en ville. Le ministre les quitta et se rendit à son ministère, et le maitre d’armes, lui, les quitta également pour se diriger vers la caserne avec le capitaine. Luc et le Prince, toujours à cheval, se retrouvèrent seuls et se dirigèrent droit vers la prison.

CHAPITRE IV

Il faisait chaud cet après-midi-là. Le garde à l’entrée de la prison, debout devant la porte principale, sans abris pour le protéger du soleil, dégoulinait de sueur sous son uniforme. Dans la prison, d’autres gardiens patrouillaient lentement dans l’enceinte, faisant le tour des cellules. Eux aussi avaient chaud, et trouvaient que la prison puait bien plus sous les grosses chaleurs qu’en hiver.

Dans les cellules, les prisonniers se plaignaient et gémissaient:

On a soif !

Nourrissez-nous !

‘’Du pain, que diable !’’

Combien de temps allons-nous encore rester ici ?

Nous n’avons rien fait ! Libérez-nous !

Reconduisez-nous au moins à la frontière – nous sommes des hommes libres !

Au milieu de ce boucan, la jeune fille ne disait rien. Elle était toujours prostrée dans son coin, là où elle s’était affalée ce même matin, après y avoir titubé lorsque le garde l’y avait enfin lâchée. De temps en temps, elle relevait la tête, comme surprise d’entendre ces hurlements et ces lamentations, mais se rebaissait peu après, l’air vaincue, achevée.

Les protestations des prisonniers se faisaient de plus en plus fortes:

On va y mettre le feu, à votre prison !

Oui ! Allons-y !

Brûlons tout !!!

Un des prisonniers, utilisant une sorte de monocle de verre, concentra des rayons de soleil sur la paille et parvint ainsi