Justice Entravée (Justice series, #2) by M A Comley by M A Comley - Read Online

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Justice Entravée (Justice series, #2) - M A Comley

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Soixante-sept

Copyright © 2010 Édition originale sous le titre « Impeding Justice »

par M A Comley

Traduit de l’anglais par Lorraine Versini

Tous droits réservés.

Édition Digitale

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Ceci est une œuvre de fiction. Les noms, personnages, lieux et évènements sont le produit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés fictivement et ne doivent pas être interprétés comme réels. Toute ressemblance avec des événements, lieux, organisations ou personnes réels, vivants ou morts, est purement fortuite.

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REMERCIEMENTS

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Comme toujours, à ma merveilleuse Maman pour le rôle qu’elle joue dans ma carrière. Remerciements spéciaux à ma superbe éditrice, Stefanie, et à Karri, ma talentueuse artiste graphique. Merci aussi à Corinne, mon fantastique correcteur. Je souhaite aussi remercier ma chère amie Lorraine pour son merveilleux travail sur cette traduction.

Chapitre Un

Au son des pales d'hélicoptère tournoyant au lointain, l’inspecteur-détective Lorne Simpkins se pencha sur le volant et regarda vers le ciel. Elle ne pouvait pas voir l'hélico, mais jugea qu’il était en vol stationnaire au-dessus des bâtiments imposants qui se trouvaient sur sa gauche et bordaient la Tamise. Elle imagina les membres de l’équipe d'intervention armée accroupis à l'intérieur, fusils prêts à tirer, et attendant son signal.

Si le renseignement s’avérait être vrai, de précieuses minutes seraient perdues en faisant venir l’équipe. Pour la millionième fois, elle maudit le fait qu'elle et Pete ne pouvaient pas porter d’armes lors de ce genre de missions. Quel règlement à la con !

Pour la deuxième fois, elle passa devant l'allée : toujours tranquille, rien de suspect. Elle arrêta la voiture.

Pete bougea inconfortablement dans son siège.

Elle se tourna et demanda :

— Nerveux ?

— Non. Comme d'habitude, les nettoyeurs à sec m’ont rendu ce pantalon une taille plus petite que quand je le leur ai confié...

— Tu parles, Pete. Le fait que tu aies pris environ dix kilos ces derniers temps n’aurait rien à voir avec le fait qu’il ait rétréci, je suppose ?

— Hé ! Il me faut beaucoup de calories pour maintenir ma forme, tu sais ? D'ailleurs, plus je suis stressé, plus je bouffe, et ces poursuites futiles n’aident pas. 

— Espérons que cette fois-ci est la bonne, et que nous allons enfin mettre ce bâtard sous les verrous.

— Tu mises cinquante livres sterling que c’est pas le bon Brixton ?

— Non merci. Prends l'autre côté de l'allée, mets-toi en position et reste en place jusqu'à ce que je donne le feu vert... Pour l’amour de Dieu, Pete, boucle ton pare-balles, et commence à prendre ça au sérieux ! Si c’est encore une fausse piste, ainsi soit-il, mais...

— Ce truc merdique me donne de l'indigestion, il me serre comme une grosse cuisse dans un bas de soie. J’en ai commandé un plus large mais il prend une éternité à venir. Un genre de gilet qui se fixe sur le côté, mais...

— Écoute, attache-le et ferme-la, parce que si c’est pour de vrai, on va être identifiés avant même de sortir de la voiture.

Lorne prit position, se pencha en avant, et observa la longue ruelle étroite. L’odeur d'urine mélangée à la puanteur des ordures infestées de mouches qui émanait des poubelles renversées remplit ses narines. Elle donna le feu-vert à Pete d’un geste de la main, et attendit qu’il ait atteint l'autre côté de l’allée avant de la vérifier à nouveau et de lever les pouces.

Ils choisirent de longer les murs aux graffitis colorés. Un chien maigre à la recherche de son repas leur montra les dents, mais la faim l’emporta et il attrapa une carcasse de poulet avant de s’enfuir avec.

Lorne libéra le souffle qu'elle avait retenu et demanda à Pete :

— Tu vois quelque chose ? 

— Même pas un putain d’oiseau. Si t’avais parié, j’aurais eu cinquante...

Un craquement fendit l'air.

Pete s’effondra sur le sol. L’horreur figea Lorne sur place quand elle vit son pare-balles voler dans toutes les directions. Oh non, Pete, non ! T’as pas attaché ton foutu pare-balles !

Le corps de Pete tressauta quand un autre tir l’atteint. Lorne essaya de le rejoindre en se faisant aussi petite que possible, mais une douleur frappa son visage et la fit tourbillonner au sol.

Elle enfouit sa panique au plus profond d’elle-même et puisa dans ses ressources internes. Suis les règles, Lorne... Passe l’appel !

Elle attrapa sa radio. 

— Renforts nécessaires... Officier blessé ! 

Le bruit de l'hélicoptère passa d’un bourdonnement lointain à un tambourinage urgent, ses lames hachant l'air plus rapidement pour se rapprocher d’elle et de Pete.

Pete gémit.

Dieu merci, il est toujours en vie... Mais il avait besoin de son aide. Un autre jet de balles fit écho dans la ruelle. Poussière et gravats furent projetés en l'air. Lorne regarda autour d’elle, cherchant désespérément à trouver un moyen de se rendre aux côtés de son collègue.

Une grande benne en fer se trouvait juste à l’entrée de la cour de l'un des magasins situés derrière elle. Son contenu débordait, mais les roues avaient l'air en bon état. Elle la positionna entre elle et le tireur alors que de nouvelles balles ricochaient sur les murs et le sol. Certains frappèrent la benne. Lorne fut bombardée par des éclats de bouteille en plastique, de boîte de conserve et de débris, mais son bouclier résista et lui permit d’atteindre Pete.

Un son rauque s’échappa de sa gorge quand Lorne ouvrit brusquement sa chemise. Un trou irrégulier au niveau de son estomac et une blessure près de son cœur la saisirent d’effroi.

Merde... c’est pas bon.

Après avoir ôté son propre pare-balles, elle enleva son chemisier, le déchira en deux, et l’utilisa pour panser les blessures de Pete. Ses mains tremblaient en appuyant sur la plaie.

Une nouvelle pluie de balles s’abattit autour d'eux. Le pneu d’une camionnette de livraison éclata à proximité. La sueur coula de ses pores. Putain, où est l’équipe d’intervention ?

— Lorne... 

Une quinte de toux interrompit la voix rocailleuse de Pete. Du sang coula de sa bouche.

Non... Mon Dieu, s’il vous plaît... faites qu’on s’en sorte tous les deux....

— C’est trop tard, Lorne... Je suis... 

Les larmes qu'elle avait retenues jusqu’à présent traînèrent le long de son nez et terminèrent leur chute sur la poitrine de Pete.

— Essaie de ne pas parler. Tout va bien. L'équipe est en route...

— C’est... C’est pas...

— Écoute, et fais pas l’idiot. C’est moi le patron ici. Si je te dis...

— Je... Je dois... Je dois te... dire...

L'hélicoptère descendit sur l'espace aérien au-dessus du bâtiment d'où les coups de feu provenaient, avant de se mettre à stationner. Deux officiers glissèrent le long des cordes attachées à l'hélicoptère et atterrirent sur le toit.

— Restez où vous êtes. Ne bougez pas, ordonna une voix au travers d’un mégaphone.

— Comme si... on voulait... aller quelque part...

Les lèvres sèches et craquelées de Pete s’étirèrent pour former un demi-sourire. Lorne lui sourit en retour, appréciant la touche d’humour.

— Comment ça va ? Tu as mal ?

— C’est rien... Écoute, je... 

Le hurlement de la sirène de l'ambulance s’ajouta au vacarme de l'hélicoptère.

La fusillade avait cessé. Est-ce que La Licorne s’était à nouveau échappé, ou est-ce qu’il avait enfin été capturé ? Elle pria que ce soit ce dernier.

Elle s’assit et leva les yeux. Un officier sur le toit signala la fin de l’alerte, et l'hélicoptère s’éloigna. Pendant un moment, le chaos se transforma en un étrange silence, puis un fracas retentit derrière elle. Elle se retourna et vit deux officiers donner des coups de pieds aux ordures et pousser des poubelles sur le côté. L'équipage de l'ambulance suivait juste derrière, apportant du matériel et une civière.

Dieu merci...

Un sourire porteur d’espoir se figea sur les lèvres de Lorne, mais la tête de Pete roula sur le côté. Une expiration gargouilla dans ses poumons. Au travers de ses paupières mi-closes, il la regardait, mais ne la voyait pas. Le Pete qu’elle connaissait s’était retiré derrière un masque inexpressif à l’aspect cireux.

La doublure froide de sa veste lui glaça les épaules quand des mains fortes aidèrent Lorne à se relever. Elle ne résista pas. Debout sur le côté, elle observa les ambulanciers, souhaitant ardemment qu’ils le raniment. Puis elle entendit les paroles qu'elle redoutait :

— Mort prononcée à notre arrivée sur les lieux.

Avec un officier de chaque côté pour la soutenir, Lorne entra dans l'ambulance. Elle s’assit et les regarda déposer le corps couvert de Pete dans une deuxième ambulance. Celle-ci s’éloigna, sans prendre la peine de faire sonner sa sirène. Un ambulancier s’occupa de Lorne, soigna la plaie sur son visage, nettoya ses mains ensanglantées, et injecta quelque chose dans son bras.

Elle ne fit rien pour empêcher les larmes de couler. En quittant les lieux, elle pensa à l'information qui lui avait été relayée. La Licorne s’était échappé. Le bâtard avait été une épine dans son pied depuis trop longtemps, et maintenant il avait tué son partenaire et ami. Chaque nerf et tendon de son corps criait sa haine et son besoin de prendre sa revanche.

Alors qu’elle sombrait dans un sommeil causé par le médicament, elle répéta les mêmes mots, encore et encore : « Je vais prendre soin des choses, Pete. Je vais le chopper, je te le promets... »

Chapitre Deux

— Il est là, Pete. J’ai enfin attrapé le salopard...

— Mon Dieu. Quoi...

Une forte détonation catapulta Lorne hors de son rêve terrifiant. Les murs blancs stériles de cet endroit inconnu intensifièrent sa peur.

Où suis-je ? Un brouillard envahissait son cerveau, l’empêchant de formuler toute réponse. Elle tourna la tête quand une bouffée d'air frais caressa son visage. Tom.

La porte se referma derrière lui. Sentant que son mari s’avançait vers elle, sa peur s’apaisa.

— Enfin réveillée. Comment te sens-tu ? lui demanda-t-il.

— Ça va. Combien de temps ai-je dormi ?

Des souvenirs qu'elle aurait préféré oublier inondèrent son esprit.

Il ne répondit pas.

— Merde, Tom ! Combien de temps ?

Elle poussa les couvertures et balança ses jambes minces sur le côté, puis grimaça lorsqu’elle sentit les barres de métal presser contre l’arrière de ses cuisses.

— Qu’est-ce que tu fais ? Chérie, tu dois rester au lit...

Avant même qu'elle n’eût eu le temps de réfléchir, il bondit et replaça ses jambes sous les couvertures.

Incapable d’objecter, elle lui lança un regard furieux.

— Tom, pour l'amour de Dieu, dis-moi combien de temps !

— Vingt-quatre heures...

— Quoi ?

— Ils pensaient que tu étais en état de choc. Sean et moi avons accepté que le médecin te fasse dormir pendant un moment pour permettre à ton corps de récupérer. Après tout, tu as été blessée...

— Blessée ? Ce n’est qu’une égratignure... Sean et toi ? Depuis quand es-tu ami avec mon patron ?

Il déjoua sa deuxième tentative de quitter le lit.

— Je dois sortir d'ici. Sean et toi, vous m’avez déjà coûté un temps précieux.

Elle poussa la paume de ses mains contre la poitrine de Tom, mais il refusa de bouger.

— Écoute, je sais que Sean et moi, nous n’avons jamais vraiment vu les choses de la même façon, mais dans cette situation... après ce qui est arrivé à Pete...

— Ah ! Tu es donc au courant de ce qui est arrivé à Pete ! Eh bien, je dois dire que tu caches super bien ta peine. Ne comprends-tu pas que le meurtre de Pete est exactement la raison pour laquelle il ne fallait pas me droguer comme un cheval ? L’assassin de Pete est dehors, quelque part. Comment diable suis-je censée attraper ce salaud tout en étant confinée à un lit d'hôpital ? Cette merde a déjà une longueur d'avance. Une heure lui suffit. Mais à quoi pensait Sean ? Suis-je la seule ici à avoir une cervelle ?

— Non, mais tu crois que oui. C’est toujours la même histoire : Lorne contre le reste du monde. J’ai entendu ce putain d’argument plus de mille fois au fil des ans.

À ces mots, le regret l’emporta. Oui, elle lui avait rendu la vie vraiment difficile parfois. Mais il n’avait jamais compris le dévouement qu’elle montrait à son travail, la priorité qu'elle lui accordait aux dépens de sa propre famille.

Le regard de Tom changea, exprimant désormais sa résignation et son mécontentement. Pas exactement une trêve, mais il avait abandonné. Il sortit les vêtements de Lorne du casier. Pendant le sommeil imposé de son épouse, il avait eu la bonne idée de remplacer le tailleur taché de sang par une nouvelle tenue.

Elle fit glisser sa jupe sur ses hanches arrondies. Ses jambes vacillèrent, et elle attrapa le lit d'hôpital pour se stabiliser. Alors qu’elle fermait la glissière au dos de la jupe, la gêne croissante de Tom remplit la salle de soupirs.

Mais quel gamin celui-là.

— J’ai besoin d'aller au commissariat. Tu peux m’y emmener, ou tu préfères que je prenne le taxi ?

— Arrête tes conneries. Tu trouveras probablement cela difficile à croire en ce moment, mais je ne suis pas l'un de tes nombreux ennemis. Ne déverse pas ta frustration sur moi. Je suis aussi ravagé par le meurtre de Pete que toi. On était bons amis nous aussi, rappelle-toi.

Elle se tourna vers lui pour le contester, mais la douleur visible sur les beaux traits de son visage la choqua. Oh, mon Dieu, qu’est-ce que je peux être égoïste parfois.

Il jeta un bras en l’air et marcha d’un pas lourd vers la porte.

— À quoi ça sert de toute façon ? Le médecin devra te donner le feu vert. Je vais voir si je peux le trouver.

Choquée, elle riposta :

— Ne te dérange pas. Personne ne va m’empêcher de sortir d’ici. Personne, tu m’entends ? Fais juste ce que je te demande. Va chercher la voiture et gare-la devant l’entrée.

Ayant besoin de s’en prendre à quelque chose, elle s’attaqua à ses cheveux bruns mi-longs avec sa brosse. La douleur aida un peu à atténuer sa colère.

Lorne sortit en trombe de sa chambre et traversa le couloir. L’infirmière-chef, une femme blonde ayant la cinquantaine, courut autour du bureau.

— Madame Simpkins, vous ne pouvez pas tout simplement vous lever et partir.

— Vous voulez parier ? Regardez-moi faire.

— Laissez-moi au moins essayer de trouver le Docteur Carter. Il va bientôt faire sa ronde. 

Elle essaya de renvoyer Lorne dans sa chambre.

Mais Lorne l’ignora :

— J’ai perdu assez de temps comme ça. Veuillez me donner la décharge pour que je la signe et que je sorte de ce taudis. Sans vouloir vous offenser.

L’infirmière fit glisser le formulaire sous le nez de Lorne.

— Merci. Maintenant, quelle est la route la plus rapide pour se rendre à la morgue ?

— Prenez la première à gauche, puis la deuxième porte à droite. L'ascenseur vous emmènera au sous-sol. Vous trouverez la morgue à l'autre bout du couloir, sur la droite.

Et alors ? On ne fait plus d’efforts pour assister les patients ?

Remplie d’une certaine appréhension, elle espérait que son bon ami et collègue occasionnel, le pathologiste Jacques Arnaud, serait de service.

Après n’avoir couvert qu’une petite distance, Lorne sentit le besoin de s’appuyer contre un mur pour reprendre son souffle. Qu’a dit l’infirmière ? Deuxième ou troisième sur la droite ?

La descente saccadée de l'ascenseur la secoua. Une fois de plus, elle chercha du réconfort contre le mur froid du couloir. Qu'est-ce qui se passe ? Elle connaissait la réponse. Ce serait la dernière fois qu’elle poserait les yeux sur son partenaire, son partenaire mort.

— Ma chérie, comment vas-tu ?

Jacques la fit sursauter. Sa voix provenait de derrière une montagne de rapports. Il les plaça sur le bureau, puis s’approcha d'elle, les bras ouverts.

Les peurs et les inquiétudes de Lorne se calmèrent quand elle se retrouva nichée dans son étreinte, accrochée à lui. Il lui caressa le dos et murmura quelque chose à son oreille dans sa langue maternelle. Dans sa langue d'adoption, il ajouta :

— Chut... Chérie, tout ira bien. 

Elle voulait que ce moment dure éternellement. Elle pouvait voir qu'il ressentait la même chose.

Pourquoi la vie est-elle toujours si compliquée ?

Puis elle se sépara de lui, en essayant d’ignorer les émotions qui bouillonnaient vers la surface. Elle refusa de laisser la suite se produire. Pas ici, pas maintenant.

Ils se connaissaient depuis des années, mais au cours des douze derniers mois, leur amitié s’était approfondie.

— Est-il ici, Jacques ?

— Il est ici, oui. Mais je ne pense pas que tu devrais le voir.

Perplexe, elle leva les yeux vers lui. Ces paroles l’avaient agacée et son cœur menaçait de la trahir, mais elle fit partir le sentiment en un frisson. Pourquoi tout le monde pense savoir ce qui est le mieux pour moi ? Pourquoi personne, même Jacques, ne reconnaît que je suis capable de contrôler mes émotions ?

La colère la poussa à sortir. Elle traversa le couloir vers les vestiaires. Jacques la suivit, ne faisant aucune autre protestation.

— J’en serai juge. Est-il déjà ouvert ? demanda-t-elle, grimaçant à ses mots impitoyables.

Elle ôta sa veste tout en marchant, prête à enfiler l’uniforme de protection règlementaire, puis entra dans la salle d’opération de Jacques. « Pas d’uniforme, pas d’admission », lui avait-il dit la première fois qu'ils s’étaient rencontrés.

— Oui, j’ai fait l'autopsie ce matin. Si cela peut te consoler, Lorne, non seulement il n’aurait pas survécu à une opération à cause de ses blessures, bien que son cœur soit robuste, mais il, euh...

— Ce que tu essaies de me dire, c’est que son régime bourré de cholestérol l’aurait bientôt tué de toute façon ?

— J’essaie de faire preuve de tact. Je n’aurais pas forcément dit cela comme ça. Mais oui, cela résume bien son état de santé. Avait-il une famille ?

— Ouais, moi... Non, seulement moi. Il avait une sœur, mais elle est morte d'une crise cardiaque il y a trois ans de cela. C’est pour ça que je le tannais au sujet de sa mauvaise alimentation. Peut-être que j’aurais dû le laisser faire, au moins il serait mort plus heureux...

— Pete avait une vie heureuse. Il aimait son travail. Tu sais qu’il t’adorait, oui ? Je le sais, je l'ai observé. J’ai vu la façon dont il s’accrochait à chacun de tes mots. Euh... il m'a dit de rester loin de toi. M’a clairement indiqué qu'il pensait que je n’étais pas « assez bon pour essuyer les gouttes de ton nez ». Je pensais que c’était une drôle d'expression à l'époque. J’ai dû demander à un collègue ce que cela signifiait. Une fois que j’ai su, je me suis dit qu'il avait probablement raison.

Est-ce que c’était ce que Pete avait essayé de me dire ? Pourquoi ne l’avais-je pas remarqué quand d’autres l’avaient fait ? Elle n’aimait pas l’idée qu’ils aient parlé d’elle dans son dos. Quand et pourquoi avaient-ils parlé de moi ? Qui leur en avait donné le droit ? Elle ne se sentait pas dans le bon état d'esprit pour contester Jacques. Au lieu de cela, elle essaya de le rassurer au sujet de la réaction de Pete.

— Ne le prends pas personnellement, Jacques. Il était comme un frère pour moi. On prenait soin l’un de l’autre. Ma famille était sa famille. Il protégeait juste Tom et Charlie. Mon Dieu, je me sens comme si j’avais perdu un membre. Ce vieux bougre va me manquer.

Jacques ne parla pas. Pas souvent à court de mots, il avait du mal à trouver quoi dire. Peut-être que si elle parlait français, il pourrait communiquer ses sentiments, mais elle savait aussi qu'il respecterait ses souhaits en ne lui offrant pas de réconfort superficiel. Il savait à quel point Pete et elle avaient été proches. Ils avaient une vraie connexion qui était très rare dans la Met, la Police Métropolitaine de Londres.

Après avoir enfilé leurs uniformes verts, ils marchèrent en silence vers la salle d’autopsie toute nouvellement refaite. Couvert d’un drap vert qui atteignait presque le sol, la forme unique de Pete se trouvait sur la table en acier inoxydable la plus proche.

Ça y’est, j’y suis. Salut, Pete, c’est moi.

Sa main frémit quand elle retira le drap, mais son angoisse laissa place au soulagement. La peur et la douleur gravées sur le visage de Pete dans ses derniers moments avaient disparu. Ses traits potelés semblaient maintenant angéliques, purs, et paisibles.

Jacques resta derrière elle.

— Ça va ?

Il serra son épaule tremblante.

Elle accepta le soutien, et quand elle souleva son épaule, sa joue reposa sur le dos de la main de Jacques.

— Je survivrai, Jacques.

Le moment réconfortant dura quelques minutes.

— Qu'est-ce qui se passe maintenant ? Quand est-ce que son corps sera relâché pour les funérailles ?

— Nous devons effectuer d’autres tests en premier. Deux heures devraient suffire. Les pompes funèbres viendront le récupérer aux environs de cinq heures. Connaissais-tu ses intentions ? Je veux dire inhumation ou incinération ?

— Bonne question. C’est pas quelque chose que nous avons discuté. L’occasion de le faire ne s’est jamais présentée. Quand aurions-nous pu en parler ? Nous nous considérions comme indestructibles.

L'ambiance avait changé. Elle se retourna vers lui.

— Je suppose qu'il préférerait la crémation. Une fois, il nous donnait un coup de main dans le jardin et il est parti comme une fusée après avoir touché un ver de terre.

— Je pense que tu as raison. La crémation me plaît de plus en plus ces temps-ci. Je suppose que la police organisera une belle cérémonie d’adieu ?

— Ils feraient mieux de le faire, ou j’aurai quelque chose à dire à ce sujet. Écoute, je dois y aller. Tom m’attend dehors. 

Ses joues rougirent quand elle mentionna le nom de son mari.

Faisant à nouveau face au corps de Pete, elle embrassa son front glacé, puis chuchota dans son oreille :

— À bientôt, mon ange. Merci d’avoir pris soin de moi. Désolée de ne pas avoir été en mesure de te retourner la pareille.

Alors qu'ils quittaient la salle d’autopsie, Jacques dit :

— Lorne, tu ne dois pas te reprocher ce qu’il s’est passé. Il a frôlé plusieurs accidents dans sa jeunesse, et sortir sans attacher son pare-balles...

— Je sais. Je suis en colère avec tout le monde en ce moment. Avec Pete pour avoir bafoué les règles, avec moi-même pour ne pas avoir défié le foutu système dans lequel nous travaillons, mais bon, si nous avions eu des pistolets, nous n’aurions quand même pas pu faire grand-chose. Nous sommes tombés dans un piège.

— Et ta campagne en solo a peu de chances d’aboutir après tout le bruit qu’a fait l'affaire De Menezes. Je pense qu’il va se passer un certain temps avant que ce pays ne songe à armer ses policiers. Rentre à la maison, essaie de te reposer un peu. Fais-moi savoir quand l'enterrement a été organisé, j’aimerais venir. Et, Chérie...

Elle avait enlevé son habit de protection et était sur le point d’enfiler ses chaussures, mais quelque chose dans le ton de sa voix la poussa à s’arrêter et à chercher ses yeux couleur bleu océan.

— J’allais dire que tu sais où me trouver si t’as besoin d'une épaule sur laquelle pleurer. 

Il se tapota l’épaule et lui lança un clin d'œil espiègle.

Une fois ses pieds chaussés, elle se dirigea vers lui, l'embrassa sur la joue, et le serra fort dans ses bras.

— Merci, Jacques. J’ai tellement de chance de t’avoir comme ami.

Sans attendre une réponse, elle se dirigea vers la sortie, craintive des conséquences si elle restait plus longtemps en sa présence. Elle se permit cependant de lui jeter un dernier coup d’œil avant de fermer la porte derrière elle. Le découragement exprimé par la pente de ses épaules fit de la peine à Lorne, mais que pouvait-elle faire ?

Chapitre Trois

— Merde !

Elle venait de traverser un feu rouge. Le coup de klaxon indigné du conducteur de derrière résonnait encore dans ses oreilles quand Lorne arriva au commissariat de police. Elle avait vraiment besoin de se ressaisir. Et maintenant, elle allait devoir affronter les regards sympathiques et les condoléances inutiles.

En fermant la porte de son bureau, qui donnait sur la réception et le foyer, Lorne laissa échapper un soupir et remercia Dieu parce que les choses étaient restées sous contrôle. Elle avait pu résister aux hochements de tête et aux sourires compatissants.

Sa volonté de résoudre le meurtre de Pete prit la priorité sur tout. Pour que ce soit clair pour ses collègues de la Major Crime Squad, la Brigade des Crimes Majeurs, elle entra dans la salle l’air déterminé.

Le silence l’accueillit. Sam O'Connor, un porte-parole improvisé, se leva et se racla la gorge.

— Madame, nous sommes désolés...

Lorne leva la main. Déçue par leur réaction, elle parla d’une voix plus sévère qu'elle ne l'aurait souhaité :

— D’accord, c’est évident, nous sommes tous sacrément désolés, personne ne l’est plus que moi. Mais ce que je veux de vous, c’est de l’action. Pete est parti, et tant que je respirerai, il ne sera pas oublié. Maintenant, nous avons besoin de clouer le salaud qui l'a assassiné. Je veux que vous travailliez tous à cent cinquante pour cent. Notre seul objectif est de traquer La Licorne. Une fois que nous l’aurons attrapé, nous pleurerons Pete. En fait, si je choppe quelqu'un le faire avant, je le suspends sur place. Suis-je claire ?

Personne ne répondit. Elle leur tourna le dos. Il y avait une autre étape à affronter.

Lorne ouvrit la porte de son bureau et hésita un instant. L’odeur de Cool Water, l’après-rasage de Pete, flottait dans l’air. Pendant ces douze derniers mois, ils avaient dû partager cette boite qui leur servait de bureau à cause des travaux de rénovation qui prenaient place dans une autre zone du commissariat.

— Permission de parler librement, Madame ?

La voix du sergent-détective John Fox, qui provenait de derrière elle, la força à entrer dans son bureau.

— Oui, entrez et prenez un siège. Y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe, John ?

— Euh... Vous avez été un peu dure, Madame.

Il s’affaissa dans son siège, comme si sa réprimande avait sapé toute son énergie. Elle espérait qu'il avait plus de boules que cela, étant donné qu'il allait remplacer Pete pendant un certain temps.

— Cela devait être dit, John. J’ai vu de meilleures équipes que la mienne s’effondrer quand l’un de leurs collègues a été tué dans l’exercice de ses fonctions. Il est préférable de reconnaître que tout le monde est bouleversé et de vite passer à autre chose au lieu de laisser les choses empirer. Pete aurait voulu cela aussi. Vous, plus que quiconque, devriez comprendre cela.

— Vous avez raison, comme d'habitude,