Les Affligés: Volume 2 : Désolation by M.I.A by M.I.A - Read Online

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Summary

Afin de parvenir à Ulemus, la Ville Interdite, Naryë et ses onze compagnons ont quitté le village de Khederen pour franchir la passe de Gabarak et atteindre la côte est d’Undin, région abandonnée des hommes depuis près d’un siècle.
Malheureusement, leur traversée ne se déroule pas comme prévu. Les voyageurs parviennent tout juste à rallier le rivage de la presqu’île, en quatre lieux différents, sans connaître le sort de leurs amis.
Sur un territoire hostile qui leur est étranger, privés d’équipement, de ressources et de moyens de communication, pourchassés par de mystérieux ennemis dont la maîtrise du Don semble bien supérieure à la leur, les naufragés n’ont plus qu’une solution : rejoindre au plus vite Ulemus, unique destination commune envisageable, et espérer y retrouver les autres.
Le passé, les forces et faiblesses de chacun se révèlent peu à peu, de nouvelles relations se nouent et des alliés surprenants apparaissent, tandis que les volcans d’Undin grondent et font planer une menace supplémentaire sur les quatre groupes isolés.
Afin que la vision de Naryë s’accomplisse et que l’Observatrice conserve une chance de mettre un terme à l’Affliction qui ronge la République, tous doivent survivre et atteindre les ruines de la Ville Interdite. Leur périple dans cette région désolée est une succession d’obstacles qui va les contraindre à dépasser leurs peurs, à s’entraider et à embrasser leur destin collectif.

Après « Isolation », « Désolation » est le deuxième volume de la trilogie Fantasy de M.I.A, « Les Affligés ».

Published: Éditions Hélène Jacob on
ISBN: 2370114835
List price: $5.99
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Les Affligés - M.I.A

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LES AFFLIGÉS

Volume 2 : Désolation

M.I.A

Published by Éditions Hélène Jacob at Smashwords

Copyright 2016 Éditions Hélène Jacob

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© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Fantasy. Tous droits réservés.

ISBN : 978-2-37011-483-9

Résumé du volume précédent

Les cinq régions de la République de Dor-Thimlin – Alcin, Tolbin, Librin, Isandrin et Kilmin – vivent depuis le début des temps sombres, datant de presque un siècle, dans une grande confusion sociale et politique dont les origines réelles sont troubles et presque oubliées.

Confrontée à l’Affliction – un mal qui transforme les citoyens en êtres dénués de morale et de conscience, et les renvoie à l’état quasi sauvage – et à la perte progressive du Don – l’énergie magique dont étaient originellement dotés de nombreux habitants –, la population s’est peu à peu retranchée dans les cinq villes majeures du pays, chacune essayant de subsister dans des conditions de vie difficiles et subissant une terrible isolation.

L’Assemblée des Sages – qui tente de gouverner la République tant bien que mal sans que jamais ses membres ne quittent la capitale, Aldal, pour des raisons de sécurité – est incapable de trouver des solutions. Elle est constituée de dix représentants issus des cinq guildes ancestrales aujourd’hui très affaiblies : les Observateurs, les Guérisseurs, les Manipulateurs, les Ensorceleurs et les Invocateurs. Chaque faction provient de l’une des cinq régions.

Parmi les Sages, une Observatrice, chez qui le Don est resté relativement puissant, reçoit une vision répétée et particulière qui la convainc que la solution de tous leurs maux se trouve à Ulemus – ville minière de la région maudite et abandonnée d’Undin –, que les humains ont quittée des décennies plus tôt, peu de temps après l’apparition de l’Affliction, en raison de conditions de vie trop dangereuses.

Dans cette vision, Naryë se trouve au cœur de la cité, sous la surface, accompagnée de onze compagnons qu’elle parvient à identifier grâce au Don. Contre l’avis de certains des Sages, elle quitte Aldal pour un long périple qui va lui permettre, avec son fils adoptif Amior, de rechercher ces dix autres personnes aux quatre coins de la République.

Durant leurs seize semaines de voyage à travers les cinq régions, elle recrute : Elaliel, diseuse de bonne aventure ; Apis, vieux Guérisseur isolé dans sa tour et ancien amant de Naryë ; Hedine, petite fille presque recluse ; Caradog, prisonnier sur l’île de Rochenoire ; Sabrar et Gilar, jumeaux voleurs ; Xenophanes, nain forgeron ; Sophoniba, guerrière garde du corps ; Senbi, jeune fleuriste étrangement douée ; et Nekho, charpentier condamné pour meurtre à une vie d’exil. Tous – à l’exception d’Amior et de Caradog – sont porteurs du Don, qu’ils en soient conscients ou non.

Mais dans un monde désorganisé où les guildes n’instruisent plus personne depuis longtemps, la maîtrise de l’énergie magique est rare. Les compagnons de Naryë sont, au mieux, inefficaces ; au pire, involontairement dangereux. L’Observatrice va devoir leur apprendre en quelques semaines les connaissances de toute une vie, avec l’aide d’Apis et de ses précieuses archives, véritable encyclopédie de Dor-Thimlin qu’il a lui-même rédigée pendant plus de trente ans afin que le passé ne se perde pas totalement. Elle va aussi devoir leur enseigner la coopération, essentielle s’ils veulent survivre aux dangers qui les guettent.

Durant son long voyage, Naryë prend vite conscience que sa mission ne plaît pas à tout le monde : incidents et pièges se multiplient, rendant cette quête plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. Elle-même perd progressivement la vue, payant le prix de son Éveil – l’étape majeure d’évolution que connaissent certains porteurs du Don –, grâce auquel elle a reçu sa vision initiale.

Alors que le groupe s’apprête à contourner la Muraille Interdite pour entrer sur le territoire d’Undin par le sud, Naryë est contrainte de modifier ses plans en raison d’une attaque d’Affligés qui fait plusieurs blessés. Tous remontent vers le nord et se préparent à traverser la passe de Gabarak, un large bras de mer où personne ne se risque plus depuis longtemps, en raison de sa terrible réputation. Ils s’installent pour quelques jours à Khederen, un ancien village de pêcheurs presque déserté, pour organiser la suite de leur périple et prendre connaissance des archives.

Naryë trouve le réconfort auprès d’Apis – qu’elle n’a jamais cessé d’aimer depuis qu’elle l’a quitté sans explications dix ans plus tôt –, mais son Éveil s’accomplit et la laisse définitivement aveugle, alors que la partie la plus difficile de sa quête ne fait que commencer.

1 – Adhath

Soixante-quinze ans plus tôt

Les premiers filets de lave apparurent sur les flancs du volcan Jawah deux heures avant l’aube, se faufilant à travers la roche, empruntant la moindre faille qui s’offrait à eux pour se répandre à l’extérieur de la montagne. Des traînées d’un bleu spectral ondulaient sur les pentes plongées dans la pénombre et la fumée. Quelques gerbes de même couleur jaillissaient de temps à autre du cratère, s’élevant subitement pour disparaître aussitôt, à peine perceptibles. Les vapeurs de soufre enflammées donnaient au magma une teinte insolite, de toute beauté. Un spectacle étrange que les derniers habitants d’Ulemus observaient avec stupéfaction, ralentissant inconsciemment leur course et se retournant afin de s’assurer qu’ils ne rêvaient pas. S’ils connaissaient certaines humeurs du volcan, ses fumerolles et ses grondements, ils ne l’avaient encore jamais vu s’exprimer ainsi.

La première explosion avait retenti en fin de soirée, dans un vacarme perçu par la ville entière, malgré la distance qui la séparait de la zone d’exploitation. Ulemus était construite à presque huit lieues du volcan, sur la côte nord d’Undin. Trop loin pour permettre aux mineurs de rentrer chez eux le soir : les équipes chargées de l’extraction du soufre se relayaient et s’installaient au pied de la montagne une semaine par mois. Trop près pour qu’ils espèrent, le reste du temps, échapper aux vapeurs toxiques, aux odeurs nauséabondes et au brouillard quasi permanent qui remontaient jusqu’au littoral.

La déflagration avait fait vibrer les murs et provoqué une panique incontrôlable, poussant les citoyens à envahir les rues. Au loin, éclairée par les lunes jumelles, une coulée de boue et de cendres était déjà visible au sommet du volcan, bien trop large pour qu’on puisse l’ignorer. Orientée vers Ulemus, elle avançait tranquillement dans sa direction, comme pour mieux savourer la destruction qu’elle lui promettait. Lorsque la seconde explosion s’était produite, dix minutes plus tard, précédant de peu un grondement sourd et une série de secousses, les habitants s’étaient rués vers le point d’embarquement le plus proche, au nord de la cité. Un ponton où quelques petits navires, en théorie réservés aux soldats, demeuraient en permanence amarrés. Au mépris des consignes, sans rien emporter, ils préféraient courir – pieds nus, pour certains – sur la terre caillouteuse, afin de trouver un bateau, plutôt que de rester un instant de plus dans ce lieu maudit.

La ville – huit fois détruite et rebâtie par le passé en raison de multiples séismes – ne connaîtrait pas de neuvième renaissance. L’évacuation définitive, officiellement prévue par l’Assemblée des Sages pour la semaine suivante, n’attendrait pas qu’un ultime chargement de soufre quitte d’abord Undin. Le volcan avait choisi de mettre un terme précipité à l’occupation humaine de la région. Ou peut-être était-ce une décision des dieux.

Le groupe de retardataires – cinq hommes, sept femmes et une petite fille – jouait de malchance. Ralentis par une tempête, alors qu’ils revenaient d’une collecte de bois et d’eau potable au sud-ouest d’Ulemus, tous abandonnèrent leurs chariots et se précipitèrent vers les quais pour n’y trouver que des cadavres ensanglantés, piétinés par des pieds affolés. Sur leur droite, loin de la côte, les derniers bateaux partis n’étaient déjà plus que de minuscules points à peine visibles dans l’aube naissante.

Terrifiés, les citoyens oubliés hurlèrent en courant le long du rivage. En vain. Aucune embarcation ne rebroussa chemin pour revenir les chercher.

Le soleil se levait lorsque la coulée boueuse atteignit la ville et que l’ultime explosion se fit entendre, scellant le sort des treize infortunés.

***

Les naufragés étaient inconscients depuis qu’il les avait trouvés sur les galets, quelques minutes auparavant. Deux d’entre eux avaient subi de nombreuses blessures, Adhath venait de le constater en les examinant. Le grand homme aux cheveux gris saignait abondamment, les jambes et le ventre entaillés par plusieurs plaies profondes. La sacoche de cuir souple qu’il portait en bandoulière était maculée de taches sombres. Les bras et le torse de la jeune fille étaient couverts de coupures plus superficielles, mais une énorme bosse rouge d’aspect inquiétant marquait son front. Le nain, lui…

Adhath ressentait un mélange de respect et de répulsion qui l’empêchait de s’approcher du troisième corps. Il savait que de tels êtres existaient, bien sûr. Mais jamais encore il n’avait eu affaire à l’un d’entre eux. Les habitants d’Undin présentaient bien des singularités, mais pas celle-ci. Cette pensée l’amena à vérifier que le foulard qui masquait son propre visage et ne laissait voir que ses yeux était correctement attaché à sa capuche.

À contrecœur, il s’agenouilla près de l’homme évanoui, le fit légèrement rouler sur le côté, afin de contrôler l’état de son dos, et s’apprêtait à soulever l’un de ses bras quand le nain battit subitement des paupières et lui jeta un regard curieux, mélange de fureur et d’incompréhension. Adhath sursauta, frappé par la couleur étonnante des iris ambrés qui le fixaient.

— Qui vous a donné l’autorisation de me tripoter ?

Le petit homme se redressa en position assise, observa la plage et la mer avec perplexité, parut soudain se rappeler quelque chose et se précipita vers son compagnon inconscient.

— Apis ! Apis !

Il le secoua un peu, grogna en constatant que ses efforts étaient vains, se jeta sur la jeune femme et fit de même. Il n’obtint pas plus de résultats et se tourna vers Adhath, une trace de panique dans la voix.

— Que leur arrive-t-il ? Pourquoi ils ne se réveillent pas ?

— Ils sont blessés. Je…

— Je vois bien qu’ils sont blessés ! Pourquoi vous ne faites rien, bougre d’imbécile ?

Adhath tendit une main vers le filet et le matériel qu’il avait abandonnés un peu plus loin.

— Je viens de vous trouver. Je vous ai aperçus par hasard en allant pêcher et…

— Pêcher ? Parce qu’il y a des gens qui vivent en Undin et qui pêchent ? Et pourquoi vous êtes masqué ? Je croyais que… Bah, aucune importance. C’est pas le plus urgent. Aidez-moi à le ranimer, lui. C’est un Guérisseur. Il suffit de le réveiller et il pourra se soigner… ou la soigner, elle. Ou les deux à la fois. J’en sais rien… Il va se réveiller, hein ?

Adhath comprit que le nain était choqué et masquait sa panique en parlant et gesticulant inutilement, un air ahuri sur le visage. Avec ses vêtements déchirés, sa barbe et ses tresses couvertes de perles, il aurait pu paraître comique. Mais la scène n’avait rien de drôle et une grande détresse se lisait sur ses traits fatigués. L’homme masqué leva une main qu’il voulait apaisante.

— Nous allons les déplacer plus haut, à l’écart de l’eau. Vous m’aidez ?

Avec précaution, ils traînèrent doucement les corps pour les éloigner de la marée montante.

— Votre ami s’appelle Apis, mais elle ?

Le nain murmura sa réponse en se frottant les yeux d’une main nerveuse.

— Senbi. Son nom est Senbi. Elle est si fragile… J’espère que…

Adhath ne le laissa pas imaginer le pire et lui coupa la parole.

— Ils vont se réveiller. Mais je dois aller chercher de l’aide, au village. Pour les transporter chez nous et leur donner des soins.

— Parce que vous êtes plusieurs ?

Il ne put s’empêcher de rire derrière le tissu noir.

— Bien sûr. Vous pensiez que j’étais seul ici ?

— Non. Enfin si. Pas exactement. On nous avait dit que tout était mort, dans cette région.

— Pas tout à fait…

Le jeune homme hésita. Devait-il donner des explications à cet étranger ? Le moment n’était pas vraiment bien choisi et il ne savait rien de lui. Que faisaient ces trois naufragés sur le rivage ? Personne ne traversait jamais la passe de Gabarak. Lui-même parlait pour la première fois de sa vie à un habitant du continent et il s’efforçait de maîtriser sa curiosité. Un Guérisseur, ici ? En d’autres circonstances, il aurait librement manifesté son étonnement.

Il préféra poser une question, plutôt que de répondre aux interrogations muettes du naufragé.

— Et vous, quel est votre nom ?

— Xenophanes. Xenophanes Munda.

Il nota que l’étranger ne lui demandait pas le sien. Il mit ce manque d’intérêt sur le compte de son angoisse désorientée et ne se vexa pas.

— Moi, c’est Adhath.

Le nain hocha la tête lentement, comme vidé de ses forces, et s’assit près de ses compagnons inconscients.

— Il est loin, votre village ?

— Je serai de retour avec mes amis dans moins d’une heure.

En l’absence de réponse, il se contenta de déposer une outre remplie d’eau devant Xenophanes et partit au pas de course en direction d’Ashill. Il suivit le rivage vers le nord avant de bifurquer légèrement vers l’intérieur des terres. Le minuscule hameau était bâti à l’abri des vents et des fumées volcaniques, protégé par une saillie rocheuse parallèle à la côte qui s’étendait sur près d’une lieue.

Il lui fallut à peine vingt minutes pour apercevoir la première hutte, derrière les barricades. Celle de leur chef se trouvait au centre, plus imposante que ses voisines, car elle servait d’habitation, mais aussi de lieu de rassemblement pour la communauté.

La porte en bois était ouverte, signifiant qu’il était possible d’entrer sans frapper. Il se précipita à l’intérieur, n’attendit pas qu’on vienne le chercher et se dirigea vers la pièce du fond, une chambre privée, tout en détachant le tissu qui lui couvrait le visage. Une voix le stoppa dans sa lancée, alors qu’il s’apprêtait à annoncer sa présence.

— Qui est là ?

— C’est Adhath, Coline. Désolé de me présenter ainsi, mais c’est une urgence !

— Entre.

Il écarta d’une main le rideau de lianes tressées qui faisait office de séparation et avança d’un pas plus mesuré. Se montrer bruyant en présence de la vieille femme lui paraissait déplacé, quel que fût le motif de sa visite.

— Que t’arrive-t-il, Adhath ? Tu es essoufflé et pâle. C’est une nouvelle attaque ?

Il savait qu’elle faisait allusion aux animaux malades qui rôdaient dans la zone et à leurs tentatives régulières d’intrusion. S’approchant du fauteuil dans lequel Coline était assise, il essaya de contenir son excitation.

— Non, pas du tout. Des étrangers sont arrivés par la mer !

La responsable du village interrompit le travail qui occupait son attention et lâcha son ouvrage. La longue bande d’étoffe grossière, entraînée par le poids de l’aiguille et de la pelote de laine, tomba à terre. Adhath se pencha instinctivement pour ramasser le tout.

— Laisse donc ça ! Qu’as-tu dit ?

— Sur la plage, au sud d’ici. Deux hommes et une femme… Il y aurait un Guérisseur parmi eux !

Il lui raconta ce qui venait de se produire en quelques phrases rapides, partagé entre l’urgence de s’en retourner auprès des naufragés et son envie de commenter un tel événement avec force détails.

Coline fit preuve de plus de bon sens que lui et le coupa dans ses explications.

— Tu me donneras ces précisions plus tard. Prends quatre hommes avec toi et aussi de quoi transporter les blessés. Il te faut les ramener ici au plus vite. S’ils se sont réveillés entre-temps, ils ne doivent surtout pas s’aventurer plus loin que la plage.

Adhath se contenta de hocher la tête et prit le chemin de la sortie. La voix de Coline le rattrapa tandis qu’il franchissait le rideau végétal.

— Dépêchez-vous ! S’ils ne reprennent pas connaissance durant les prochaines heures, ils ne le feront jamais !

La nouvelle fit le tour des huttes en quelques minutes. Plusieurs habitants se portèrent volontaires tout de suite et le groupe constitué par Adhath quitta le village sans attendre, muni de deux civières de fortune habituellement utilisées pour charrier du bois ou des récoltes.

Lorsqu’ils arrivèrent à proximité du rivage, le jeune homme marqua un temps d’arrêt et replaça l’étoffe noire sur son visage, s’assurant qu’elle était correctement attachée sur le côté. Ses compagnons l’imitèrent sans poser de questions et il n’eut pas besoin de leur expliquer l’importance de cette protection.

Près des corps toujours allongés, Xenophanes faisait les cent pas. Il leva les bras en voyant Adhath s’approcher.

— C’est pas trop tôt ! La nuit va bientôt tomber !

— C’est pourquoi il nous faut quitter la plage rapidement. Nous avons de quoi transporter vos amis.

— Faites attention, ne les blessez pas plus qu’ils ne le sont déjà. Donnez-moi la sacoche !

Le nain surveilla chacun des gestes effectués par les villageois, manifestement très inquiet et désireux de déverser son angoisse sur quelqu’un. Adhath tenta de faire diversion.

— Chez nous, il y a de quoi panser les plaies et faire tomber la fièvre. Ils seront bien soignés.

Xenophanes émit un rire moqueur et désigna l’homme inconscient sur la civière.

— Le meilleur Guérisseur du monde connu est allongé devant vous. Si l’un des vôtres lui arrive à la cheville, ce sera un miracle… (Puis il se mit à marmonner pour lui-même) J’avais bien dit qu’atteindre Undin nécessiterait un miracle… Mais pas comme ça… Les dieux se sont foutus de nous…

Adhath ne comprit pas ces dernières paroles et fit discrètement signe à ses compagnons de se mettre en route, afin de pousser Xenophanes à les suivre. Pourtant, celui-ci demeura immobile un instant, fixant la mer avec amertume. Le jeune homme nota alors la présence de débris près des galets ; des morceaux de bois qui bougeaient à peine sous l’assaut timide des vagues et semblaient hésiter à s’échouer définitivement sur le rivage.

— Nous étions six dans ce bateau.

La voix du nain était sourde. Le sous-entendu contenu dans sa déclaration fit frissonner Adhath.

— Vous nous raconterez tout une fois à l’abri. Venez…

Xenophanes se détourna comme à regret des flots sombres et prit la direction du nord à son tour, sans ajouter un mot. Adhath contempla une dernière fois les restes de l’embarcation, s’efforçant de repousser les nombreuses questions qui l’assaillaient. Qui étaient ces gens ? Où s’étaient échoués les corps de leurs trois compagnons ? N’y avait-il qu’un seul bateau ? D’où venaient-ils et, surtout, dans quel but avaient-ils franchi la passe de Gabarak, ce bras de mer aussi maudit que la presqu’île elle-même ? Pourquoi un Guérisseur se trouvait-il parmi ces fous ?

Le Don existe donc toujours ?

Il secoua la tête, impatient d’obtenir des réponses, mais conscient que Coline seule choisirait le moment propice pour les réclamer. Il tourna le dos à la mer et rejoignit ses amis au pas de course.

Lorsque le groupe fit son entrée au village, tous les habitants d’Ashill se tenaient à proximité des barricades, le visage voilé, et discutaient fébrilement. Plusieurs personnes s’avancèrent avec empressement, observant les civières d’un peu trop près, ce qui déclencha une réaction de colère chez Xenophanes.

— Bas les pattes ! Et pourquoi vous êtes tous déguisés ? Par Galore, on dirait une assemblée de mendiants lépreux !

Adhath tenta de calmer son humeur.

— Ils sont juste curieux. Nous n’avons jamais de visiteurs. Quant à notre tenue, il s’agit d’une… simple précaution.

Le nain grogna, mais parut accepter la situation. Croisant ses bras musclés devant lui, il resta immobile, tolérant à contrecœur les regards insistants qu’on lui jetait.

Le brouhaha général se tut soudain lorsque Coline émergea de la grande hutte centrale et se dirigea vers eux, voilée elle aussi. Voûtée par l’âge, elle avançait lentement, d’un pas mesuré mais digne. Elle attendit d’avoir examiné les trois étrangers pour formuler ses ordres.

— Installez les blessés chez moi. Qu’on m’apporte de l’eau fraîchement bouillie, des linges propres. Deux femmes pour m’aider, ni plus ni moins. Le nain peut venir s’il reste tranquille pendant que je travaille. Adhath, tu l’accompagnes.

Puis elle fit demi-tour sans attendre de réponse, chacun s’activant subitement dans son dos.

Xenophanes explosa une nouvelle fois de colère.

— Le nain ? C’est tout ce qu’elle trouve à dire en guise de bienvenue ?

Le jeune homme lui saisit le bras et indiqua la direction de la hutte d’un signe de tête.

— Coline a de bonnes intentions. Sa priorité, c’est de soigner vos amis. Venez…

Ils patientèrent quelques minutes devant la porte, attendant que les préparatifs demandés soient terminés. Quand ils entrèrent à leur tour, deux femmes agenouillées près des civières déshabillaient les blessés, sur les consignes de leur chef.

— Je veux vite voir l’étendue des plaies. Ne perdez pas de temps à retirer les vêtements de cet homme, déchirez-les. Il a déjà beaucoup trop saigné.

Adhath invita Xenophanes à s’asseoir dans un coin de la pièce principale, afin de ne pas gêner les soigneuses. Le nain le suivit, mais choisit de rester debout, contemplant la scène d’un air sombre et incrédule, comme s’il refusait d’en accepter la réalité.

Les minutes s’écoulèrent. L’eau bouillie fut apportée. De grandes quantités de linges souillés s’empilèrent rapidement sur le sol de terre battue. Les femmes travaillaient vite, sans parler. Seule Coline commentait certains de leurs gestes, avec précision et d’une voix neutre. Elle présenta une minuscule aiguille recourbée à la flamme d’une bougie, puis elle interpella Xenophanes :

— Vous n’êtes pas obligé de voir ça.

Il la défia du regard, sans rien répondre. Comprenant que l’étranger mettait un point d’honneur à ne pas quitter ses amis des yeux, Adhath se racla la gorge avant d’intervenir.

— Recoudre toutes ces plaies va prendre du temps. Nous pourrions aller vous chercher quelque chose à manger et revenir quand ce sera fini.

— Je ne pars pas d’ici.

Le jeune homme haussa les épaules et s’abstint de répondre. Xenophanes ne quitterait pas la hutte, de toute évidence. Il paraissait sculpté dans la pierre, incapable de bouger. Tous deux restèrent muets durant l’heure qui suivit, attendant que Coline en termine. Sous le tissu qui cachait son visage, Adhath avait la sensation de suffoquer.

Lorsque la vieille femme posa l’aiguille, elle se lava d’abord les mains avec soin, brossant le sang incrusté sous ses ongles. Elle enduisit les plaies d’un onguent épais qu’elle laissa sécher à l’air libre. Puis elle alla s’asseoir sur le siège le plus proche, un simple tabouret en bois de fabrication grossière. Ses deux aides recouvrirent chaque blessé d’un drap propre avant de quitter la hutte. Coline garda les yeux fixés sur les corps inertes, tandis qu’elle déclarait d’une voix plus douce :

— L’homme vivra sans doute. Il a perdu beaucoup de sang, mais il semble robuste. Et s’il est vraiment un Guérisseur, comme vous l’avez raconté à Adhath… qui sait ? Son sommeil prolongé est peut-être le signe qu’il combat son mal de l’intérieur. Les heures à venir nous le diront… C’est pour la jeune femme que je m’inquiète le plus.

Xenophanes s’approcha de Senbi et caressa ses cheveux.

— Elle a beaucoup moins saigné qu’Apis. Elle va se réveiller.

— Le coup qu’elle a reçu à la tête aurait pu la tuer. Elle vit, mais je suis bien incapable de dire par quel miracle et pour combien de temps. Son crâne est peut-être fendu, sous cette énorme bosse. Le sang s’est accumulé, j’en suis presque certaine. Je ne peux pas faire grand-chose pour elle, cela dépasse mes compétences… Le Guérisseur pourrait réparer ce qui est invisible pour nos yeux. Mais…

Adhath vit le nain passer une main tremblante sur la joue de Senbi.

— Mais ?

— Le problème est simple. Votre ami se réveillera-t-il avant qu’elle ne meure ?

2 – Naryë

Quarante ans plus tôt

Ils étaient cinq à attendre qu’on les appelle. Cinq seulement, quand la même cérémonie annuelle, trois ou quatre générations plus tôt, pouvait compter près d’une centaine d’enfants, d’après ce que racontaient les maîtres.

Trois garçons et deux filles. Tous conscients que leur existence prenait une direction nouvelle, définitive. Cinq têtes brunes baissées, les yeux fixant le sol. Aucun d’eux ne savait s’il devait se réjouir de faire partie des élus. Ceux que les ultimes évaluations avaient désignés comme étant les meilleurs de leur groupe. Ou plutôt comme les moins mauvais, juste assez doués pour ne pas faire honte à la guilde et se voir qualifiés de « prometteurs ». Ceux qui avaient accepté leur destinée, plus résignés qu’enthousiastes, sans même savoir que l’option du refus existait.

L’un après l’autre, on allait leur demander d’avancer jusqu’à l’autel, de prêter serment devant la statue de Zepha, puis de tendre la main, pour recevoir la marque. Quelques minutes de douleur, leur avait-on annoncé. Un peu de sang en échange d’une empreinte indélébile qui les suivrait jusqu’à la mort et serait le symbole de leur condition.

Une vie de service, pour le bien de la République. Une existence consacrée à prédire l’avenir, à détecter les forces invisibles à l’œuvre parmi les hommes, à guider et conseiller ceux qui n’avaient pas le privilège de posséder le Don. Une destinée respectée, mais peu enviée.

Les Guérisseurs obtenaient la reconnaissance de ceux qu’ils soignaient. Les Manipulateurs inspiraient la crainte et la déférence. Les Ensorceleurs détenaient des connaissances mystérieuses, source de curiosité. Enfin, les Invocateurs suscitaient l’admiration et une grande fascination. Mais les Observateurs… Qui pouvait comprendre ce qu’ils faisaient, qui ils étaient, l’intérêt de cette manifestation abstraite et éthérée du Don ?

Agenouillée sur les dalles froides, ses jambes seulement protégées de la pierre par le fin tissu de sa longue tunique blanche d’apprentie, la petite fille luttait contre des sentiments contradictoires. Elle connaissait par cœur les phrases sacrées à prononcer, avait compris ce qu’on attendait d’elle et les sacrifices qu’elle devrait faire. Devant elle, ses compagnons accomplissaient le rite l’un après l’autre, énonçant les mots qui mettaient un terme officiel à toute forme d’égoïsme. Ces mots que l’enfant ne voulait plus entendre et regrettait déjà de devoir formuler.

« … et je renonce à la richesse matérielle, à la possession individuelle, aux désirs personnels. Pour mieux servir les hommes, je choisis le chemin tracé par ma guilde et éclairé par Zepha. Je choisis la pureté. Je choisis la spiritualité. Je choisis l’oubli de moi-même au profit du bien commun. Je choisis la devise qui gouverne les Observateurs. Nous voyons tout. »

Dans la bouche du garçon qui venait de prêter serment, les paroles trop sérieuses avaient quelque chose d’effrayant, de définitif. La fillette fut prise de frissons et sentit son cœur se serrer lorsqu’elle prit conscience que son tour arrivait. Elle serait la dernière appelée, en raison de ses résultats : les meilleurs de son groupe. Une façon de la mettre à l’honneur, en lui confiant la mission de clore la cérémonie par un discours supplémentaire.

Elle contempla la peau claire de sa main qui serait tatouée dans quelques minutes, essaya de trouver en elle la force de refuser son destin, mais les enseignements reçus durant cinq années pesaient bien plus lourd que ses doutes ou ses regrets larvés. Le Don l’avait choisie, elle se devait de lui répondre. Emprunter une autre voie était exclu.

Lorsque le moment fut venu, elle releva la tête, résolue à ne pas pleurer, à faire honneur à sa guilde.

— Naryë Valaster. Nous te prions d’avancer.

***

L’Observatrice soupira, inquiète et mécontente. Ses tentatives répétées se soldaient toutes par un échec complet. Elle ne parvenait à détecter aucun de ses compagnons disparus. Le Don ne lui renvoyait qu’un brouillard de sensations, dans lequel même Hedine et Caradog, pourtant assis à quelques pas d’elle, ressortaient à peine. Leur présence se matérialisait par de simples taches mouvantes sur la toile de sa vision intérieure, quand leurs deux silhouettes auraient dû paraître nettes et brillantes.

Quelque chose clochait, Naryë en était certaine, même si les conditions catastrophiques de leur arrivée sur la côte d’Undin l’empêchaient de mettre de l’ordre dans ses idées. Sa cécité n’arrangeait rien. La sensation de dépendance qui en résultait était insupportable.

Elle interpella Caradog, qu’elle entendait bouger sur sa gauche.

— Décris-moi les lieux. Il nous faut comprendre à quelle hauteur de la côte nous nous trouvons.

— Des cailloux, des cailloux… et encore des cailloux !

À côté de lui, Hedine gloussa. En temps normal, Naryë aurait souri devant cette tentative d’humour et la réaction enfantine qui en découlait. Mais la fatigue et l’angoisse avaient entamé sa patience. Elle répliqua, d’une voix agacée :

— Caradog, fais un effort !

L’ancien forçat se déplaça pour s’asseoir près d’elle. Son ton se fit plus sérieux.

— Nous sommes face au continent, je suppose, mais on ne le voit pas d’ici. Il y a comme du brouillard autour de nous. Gris sale. Pas très épais, mais assez pour cacher l’horizon. La plage remonte dans notre dos, sur une trentaine de pas, vers les terres. Elle continue sur notre droite, à perte de vue. Des galets, partout… À gauche, on dirait qu’elle tourne, un peu plus loin. Un grand virage vers l’intérieur, à moins d’une lieue, je pense.

Naryë hocha la tête.

— Derrière nous, que vois-tu ?

— Pas grand-chose à proximité. Beaucoup de rochers. Des arbres à moitié crevés. Et une espèce de montagne bizarre, très loin d’ici. Avec cette espèce de brouillard, ce n’est pas facile d’estimer sa taille, elle a l’air floue.

— Ce doit être le plus gros volcan, Jawah.