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Le regard du fils

Le regard du fils

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Le regard du fils

Length:
191 pages
Publisher:
Released:
Sep 17, 2021
ISBN:
9781071501092
Format:
Book

Description

Paula est une institutrice de maternelle qui ne peut pas avoir d’enfant. Avec son mari, ils adoptent Dani, un bébé roux. Quelques années plus tard, la mère biologique fait soudain irruption dans cette scène idyllique, déchirant la tranquillité qui y régnait auparavant. À travers différentes étapes, depuis l’arrivée de l’enfant dans son nouveau foyer jusqu’à l’âge adulte, ce livre nous met en relation avec des personnages tels que : Grand-mère, femme intransigeante qui aime particulièrement son petit-fils, bien qu’elle et Paula soient l’exemple vivant des relations troublées entre mères et filles. Ou Sophie, jeune fille qui apparaît au tout début de la puberté du garçon.

Sur fond de danse classique, nous assisterons à une histoire d’amour qui constituera le tournant décisif, où tous semblent avoir plus en commun qu’il n’y paraît.

« Sa lecture est d’un grand intérêt qui ne nous laisse pas indifférents car c’est une invitation à la réflexion dans un monde où la banalité exerce son empire » ― L’Ull crític, revue d'études de langue et de littérature, 17-18

« Le lecteur y découvre un récit captivant, particulièrement ouvert aux ressentis des différents personnages et qui requière une certaine sensibilité pour appréhender toutes les vies qui se déroulent au cours de l’histoire » ― Dr. Alexandra Santos Pinheiro, Resonancias Literarias no. 153

« Une littérature intimiste, presque susurrée, qui parle plus des personnages et de leurs états d’âme que des faits » ― Justo Sotelo, Professeur

« Quête d’identité, sentiments de culpabilité enfouis - et parfois pas tant que ça -, l’angoisse omniprésente face à la possibilité de perdre cet amour qui va au-delà des liens du sang. Voici quelques-uns des thèmes que le lecteur découvrira dans ce roman. […] Des faits connus, du moins en apparence, que le récit révèle systématiquement au moment juste, donnant l’impression de lire une histoire écrite en patchwork, dans laquelle les événements s’imbriquent pour composer un tableau d’ensemble. […] Le Regard du Fils est un roman qui ne vous laissera pas indifférent, qui vous amènera à vous poser des questions et qui en laissera certaines en suspens, afin de vous permettre de méditer sur les thèmes abordés. Une œuvre complète, aboutie, dont nous ne pouvons que vous recommander vivement la lecture » ― Letralia, Tierra de Letras

Publisher:
Released:
Sep 17, 2021
ISBN:
9781071501092
Format:
Book

About the author

Núria Añó (1973) is a Catalan/Spanish novelist and biographer. Her first novel "Els nens de l’Elisa" was third among the finalists for the 24th Ramon Llull Prize and was published in 2006. "L’escriptora morta" [The Dead Writer, 2020], in 2008; "Núvols baixos" [Lowering Clouds, 2020], in 2009, and "La mirada del fill", in 2012. Her most recent work "El salón de los artistas exiliados en California" [The Salon of Exiled Artists in California] (2020) is a biography of screenwriter Salka Viertel, a Jewish salonnière and well-known in Hollywood in the thirties as a specialist on Greta Garbo scripts.Some of her novels, short stories and articles are translated into Spanish, French, English, Italian, German, Polish, Chinese, Latvian, Portuguese, Dutch, Greek and Arabic.Añó’s writing focus on the characters’ psychology, most of them antiheroes. The characters in her books are the most important due to an introspection, a reflection, not sentimental, but feminine. Her novels cover a multitude of topics, treat actual and socially relevant problems such as injustices or poor communication between people. Frequently, the core of her stories remains unexplained. Añó asks the reader to discover the deeper meaning and to become involved in the events presented.Literary Prizes/ Awards:2020. Awarded at International Writing Program in China.2019. Awarded at International Writers’ and Translators’ House in Latvia.2018. Fourth prize of the 5th Shanghai Get-together Writing Contest.2018. Selected for a literary residence in Krakow UNESCO City of Literature, Poland.2017. Awarded at the International Writers’ and Translators’ Center of Rhodes in Greece.2017. Awarded at the Baltic Centre for Writers and Translators in Sweden.2016. Awarded at the Shanghai Writing Program, hosted by the Shanghai Writer’s Association.2016. Awarded by the Culture Association Nuoren Voiman Liitto to be a resident at Villa Sarkia in Finland.2004. Third among the finalists for the 24th Ramon Llull Prize for Catalan Literature.1997. Finalist for the 8th Mercè Rodoreda Prize for Short Stories.1996. Awarded the 18th Joan Fuster Prize for Fiction.


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Le regard du fils - Núria Añó

Le regard du fils

Núria Añó

Traduit par Lea Golder-Laude

Le regard du fils

Écrit Par Núria Añó

Copyright © 2019 Núria Añó

Titre original La mirada del fill © 2012

www.nuriaanyo.com

Tous droits réservés

Distribué par Babelcube, Inc.

www.babelcube.com

Traduit par Lea Golder-Laude

Dessin de couverture © 2019 Núria Añó. Photo Anna Jurkovska. Dessins Gordon Johnson

Babelcube Books et Babelcube sont des marques déposées de Babelcube Inc.

Table des matières

Title Page

Copyright

Le regard du fils

Première Partie

Deuxième Partie

Troisième Partie

Sur l’auteure

Du même auteur

L'écrivaine morte

Nuages bas

Le salon des artistes exilés en Californie

À propos de la traductrice

Le regard du fils

Núria Añó

PREMIÈRE PARTIE

La femme à la chevelure rousse s’éloignait, laissant derrière elle une série d’empreintes dans la neige. Depuis la fenêtre du premier étage à laquelle s’était précipité l’enfant, on ne pouvait plus distinguer les traces de pas du reste du paysage immaculé. Paula observait depuis le seuil, les bras croisés, emmitouflée dans sa veste épaisse à moitié boutonnée. C’était probablement le jour le plus sombre de sa vie. Il était déjà tard quand elle se tourna vers la fenêtre de Daniel, qui la salua d’un vif mouvement de main, comme si de rien n’était. Puis, le contact avec le regard du fils se perdit, à mesure qu’il s’éloignait de la vitre. Comme s’il avait été écrit que bientôt, il s’assiérait à la table où il fait ses devoirs, pour y esquisser ce profil au front légèrement bombé. En ajoutant une touche de rouge à ces cheveux entraperçus un après-midi, de l’autre côté du perron… Cet après-midi-là, Daniel jouait avec une balle en caoutchouc qui, en la sortant de sa poche, lui avait échappé des mains et avait rebondi jusqu’en bas de l’escalier. Cet après-midi avait perdu le nord, déboussolé à cause d’une couleur de cheveux. Au même moment, au lieu d’actionner la sonnette, elle s’agenouillait pour glisser une enveloppe sous la porte. Mais l’enveloppe s’était coincée, impossible de la tirer en arrière ni de la pousser de force. Une enveloppe sans adresse, si épaisse qu’elle passait à peine. C’est à cet instant précis que leurs mains s’étaient reliées, de chaque côté de la porte, telles deux pièces géométriques coulissant parfaitement, connectées par un fil invisible unissant pour de bon expéditeur et destinataire. Et lorsque Daniel avait ouvert la porte, la rousse avait levé la tête et simplement acquiescé, d’un regard à la fois profond et saisi d’étonnement. Car, désormais qu’il se tenait devant elle, perceptible malgré la pénombre, elle n’avait pu s’empêcher, dans un élan désespéré, de coller ses lèvres à sa joue. Et elle ne semblait plus pouvoir le lâcher. Plus jamais.

Dès lors, Daniel rêvait de la sentir tout près de lui, au point de se réveiller parfois, ne pensant plus qu’à elle, pendant de longues heures. Pas tant à elle en personne, mais plutôt à ces doux épisodes qui lui apparaissaient au milieu de cette songerie dans laquelle il s’immergeait. À l’image d’une mèche de cheveux tombant sur ce front, qu’il repoussait de sa main pâle, pour pouvoir contempler ses taches de rousseur logées au creux de ses oreilles. Elle n’avait pas eu l’idée qu’on l’observait, et sa jeunesse et son inexpérience s’étaient liguées pour oser déposer une enveloppe, au point de forcer dessus avec obstination, par les quatre coins. Il fallait qu’elle passe. Le temps semblait s’être figé d’un coup, et seule la buée qu’elle exhalait la devançait. Ce moment aurait pu naître n’importe quand, au milieu des arbres alourdis, sous le bruissement subtil d’une branche, d’où la neige vient de tomber, aussi lente qu’une seconde, aussi transparente et scintillante qu’un regard qu’on vient à peine de croiser. Tout avait commencé sur le plancher, dans ce ballet de papiers et de mains où tous les coups étaient permis. Ce moment était né quand Daniel avait ouvert la porte, dès qu’il avait aperçu ce visage qui le regardait d’en bas, avec tout ce que la beauté implique par sa spontanéité. Tout cela, initié par une grossière balle qui s’était échappée, et dont il avait suivi la descente, barreau par barreau. En toute logique, ça n’avait pas d’importance, sauf par ce que cela laissait présager.

Maman ! criait-il en pleurs, désorienté au beau milieu de la nuit, et la voilà qui apparaissait. Avec un peu de chance, Daniel l’appelait à une heure où elle était encore debout. Paula allumait la lampe de chevet, et cela suffisait à donner plus de vie qu’il n’en fallait aux jouets, et à cette frise couleur pastel qui était censés lui rendre l’existence plus supportable ; à moins que ce ne soit le rôle de ce nombre incalculable de wagons en bois qu’il avait peints un jour. Pardon, un jour ! Des tonnes de jours ! Trop de temps à attendre, tellement que ça faisait des embouteillages. Certains allaient, d’autres venaient, annonçant une collision inévitable. Mais pas ici, pas entre ces murs. Et encore moins dans cette chambre à la couette bleu ciel si moelleuse et duveteuse, avec laquelle Paula bordait Daniel dès que ses paupières s’alourdissaient, prêt à s’assoupir. Bref, comment décrire ce moment-là ? On ne pouvait y ajouter plus de tranquillité et de silence. La nuit offrait cela, apportant dans son sillage un livre abandonné sur la table de chevet. Les histoires prenaient véritablement corps à travers sa voix, s’épanouissant entre ses lèvres telle une rose qui éclot, adaptant ses modulations à son auditoire. En l’occurrence Dani, dont la seule présence lui faisait plisser les yeux de plaisir, lui qui ravivait sans relâche cette étincelle dans son regard, le responsable de tant de bonheur ! Même les jours où le bonheur semblait déguerpir à peine après avoir frappé à la porte, et dont on ignorait s’il reviendrait, bientôt ou jamais… Peut-être ne fallait-il pas ingurgiter le bonheur tel que Paula le faisait, à le dévorer si goulûment que ça éclaboussait partout, imaginez le tableau. Que d’allégresse dans cette chambre, impossible d’y échapper ! Mais le voilà le coupable, le véritable coupable, qu’elle avait glané au pas de sa porte et qui depuis la faisait bien marcher : le bonheur ! À dénouer les nœuds, à en défaire les boucles, à la faire virevolter comme on fait onduler un drapeau dans les airs, avant de disparaître au loin. Paula en avait un, de nœud, dans la gorge, comme on dit, rien qu’à y songer : et à partir d’aujourd’hui, on va bien s’éclater ! Daniel, à son tour, dans cette chambre qui sent bon le bois, ouvre les yeux avant de les refermer d’instinct, comme s’il n’y avait plus une lueur d’espoir. Ici-même où, encore récemment on lisait des histoires, et que les images défilaient sous les yeux attentifs de l’enfant. Il se concentrait en fronçant les sourcils, semblant douter de tout, capable de déclarer à tout moment : « ce n’est pas possible ». Paula baissait la garde en tournant la page et il écarquillait alors les yeux comme pour signifier : « quoi d’autre ? ». Simultanément, sans raison valable, son regard s’emplissait à en déborder et il suppliait : « encore ! ». Elle se laissait prier, et pouvait ainsi s’infiltrer à la dérobée dans son esprit, jusqu’à lire dans ses pensées. C’était sa récompense, la connaissance presque absolue de ce petit bout, à peine plus grand que les statues de porcelaine qui décoraient l’entrée. Et au lieu de ça, que s’était-il passé cette nuit ? Le silence de Daniel la transperçait. Même une caresse sur la tête ne pouvait pas le faire descendre d’où il était. Va savoir où exactement, mais sûrement enveloppé dans une de ces mèches rousses le long de laquelle il se laissait glisser sur le dos, un peu à la manière de ses cousins descendant à califourchon sur la rampe d’escalier. Oui il s’y agrippait, quitte à se perdre, totalement absent, fasciné par le rebond de la balle, comme s’il pouvait prédire où elle allait atterrir. Finalement, cet après-midi, qui sait ce qui aurait pu arriver si la femme aux cheveux roux ne l’avait pas lâché ? Et si Paula n’avait pas été là, l’aurait-elle enlevé ? De nouveau, cette impression d’être agitée comme un drapeau se manifeste, mais ça semble différent. Cette fois un frisson glacé lui parcourt l’échine, sans qu’elle ne s’y attende.

De toute évidence, elle s’y attendait. Dès que Paula sortait, elle scrutait des deux côtés en allongeant son cou tel un cygne, d’abord à gauche, puis à droite. La danse classique lui servait finalement à quelque chose. Ça commençait à dater. Pourtant, du fond de son regard embrumé, on pouvait lire qu’elle n’avait pas effleuré autant la barre qu’elle ne l’aurait souhaité, tout comme sa mère. Pour laquelle des deux cela comptait plus, quelle différence ? Les blessures ne cicatrisent jamais totalement. Daniel l’imitait, parfois. La mère regardait à gauche, puis à droite, avant d’expirer profondément la tension accumulée, et lui, à force d’observation et d’écoute, faisait de même à l’occasion. Notamment pendant les visites de la grand-mère qui revenait de la ville, après lui avoir donné deux bises, l’avoir couvert de cadeaux et porté un instant sur ses genoux. Avant qu’elle ne se lasse de lui. Il y a des jours où Daniel s’ennuyait, et faisait rebondir sans cesse cette balle contre le sol, comme obnubilé par ce son qui colonisait sa tête. Si seulement elle avait pu la jeter. La perte de ce jouet n’aurait pas été un drame, pas plus que de se sentir isolé ou rejeté de nouveau.

Subrepticement, la respiration de Daniel semblait asphyxier, comme si ses poumons se refermaient, comme s’il n’avait encore rien appris, à part le mouvement de tête que faisait maman, gauche-droite, gauche-droite, et un et deux. Ainsi ouvrait-elle la danse : le dos raide comme une marionnette, dépérissant après avoir regardé au-dessus, d’où quelqu’un avait coupé les fils, et qu’elle n’avait plus rien à quoi s’agripper, nulle part où s’accrocher. C’est l’image que lui inspirait aussi parfois le garçon, lorsqu’il était allongé sur le tapis, à vérifier si la balle n’était pas tombée de sa poche après une quinte de toux. Avant les visites de la grand-mère, il la lançait sans relâche, comme pour la faire venir via ce rebond répété. Plusieurs fois, il avait essayé d’en faire de même avec papa, quand il était à proximité du salon, mais sans succès. L’homme en question ouvrait soudain la porte de son bureau en tirant sur le fil du téléphone, avec cette raideur qui le caractérisait. Il prenait l’air égaré de quelqu’un pris en faute, au moment où la grand-mère chuchotait : « à qui parle-t-il ? », sans pour autant attendre de réponse. Voilà à quoi cet homme ressemblait, au moment de mûrir sa décision, avant qu’une tornade dévastatrice ne se forme, pour ne laisser que des débris. Elle était loin l’époque où tout était si doux à entendre, et que les mots coulaient naturellement : « Dani, mon Dani, il n’y a personne que je ne chérisse plus au monde ! », disait-il en portant l’enfant en l’air, tel un trophée. Simplement un jour, quelque chose est apparu de nulle part, comme une vacillation discrète et contenue, à faire perdre le souffle, et aussi patience à tout le monde, excepté à Papa. Pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Lui qui semblait déjà affligé avant de l’avoir rencontrée, probablement à cause de ces incessants « quand on cherche on trouve ! ». Même si trouver n’était pas le mot, avoir non plus, ni même posséder, si tant est qu’on sache de quoi il s’agit. Cette créature était tellement difficile à décrire ! Et la voilà, qui se tient debout au milieu de l’allée. Tout comme lui, rentrant un peu les épaules, comme s’il se méfiait d’elle. Trop de formes, mais en même temps trop bien portées, d’aucuns se demanderaient comment on peut avoir une telle allure, impensable. « J’ai de la visite », notifiait aussitôt le père, en fermant la porte sans ménagement, avant de descendre avec elle au garage. En ce lieu dont l’humidité était palpable, il appuyait sur l’interrupteur au moment où sa virilité recouvrait la vigueur d’un océan tempétueux. Il semblait ne pouvoir la posséder qu’à base de vêtements malmenés, de suçon sur la peau, de bretelles de soutien-gorge arrachées, de morsures depuis les tétons jusqu’à l’entrejambe. Et rapidement il la ramenait à hauteur de son membre, et il allait et venait, à l’agripper de toutes parts. Puis, en la saisissant à pleines mains par les hanches, comme une vache, il la marquait du sceau de la maison, la tirant par les cheveux à la faire gémir et la secouant jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à ajouter, excepté l’orgasme final.

Tout à coup, un silence glacial. On entendait bientôt la voiture démarrer et on ne comptait plus les mots, seuls demeuraient les regards, dont celui de la grand-mère en direction du sol. Papa revenait à son tour du garage, et il avait soudain l’air de monter les escaliers avec plus d’énergie, car cette femme était l’opposée de Paula, et qu’il était un homme de contraste. Rien à voir avec la boîte à musique de maman où une ballerine faisait des pirouettes sur la même ritournelle, au rythme de la manivelle. C’était tellement agréable d’observer la position de cette ballerine, pesant de tout son poids sur une jambe, qui ne fatiguait jamais, ne baissant jamais son port de bras, elle qui tournait et tournait encore, sans jamais se lasser : ¡ qué maravilla ! Voilà l’attitude qu’il fallait adopter, et qui manquait tant à cette famille, mais pourtant si simple : il suffisait de s’entraîner, encore et encore. Ça se remarquait même dans la gestuelle de la grand-mère, lors de ses visites. Souvent, quand elle arrivait, elle avait l’air de ne pas se rappeler de Daniel, ce garçon qui, quand on le croisait dans la maison, avait pour habitude de se cacher derrière l’escalier. Mais il finissait par se lasser, à l’instar de la grand-mère, à force de porter le sac de cadeaux, tout en bavardant dans l’entrée avec le gendre. Il demeurait là, à attendre sa valise, similaire à celle que le gendre montait dans la chambre d’amis. Elle ouvrait alors la marche, non sans avoir jeté un œil entre les barreaux de rampe, d’où on pouvait croiser le regard concentré du petit-fils, pour qui le moment semblait venu de sortir de sa cachette. Daniel s’asseyait dans le canapé pour la divertir, un réflexe appris auprès des adultes. De son père notamment, qui ce jour-là passait furtivement devant eux, à la recherche de quelconque manuel technique, et qui leur adressait un hochement de tête, l’air de rien. Grand-mère et petit-fils saluaient à l’unisson. Personne n’avait une grand-mère telle que celle de Daniel ; non, une grand-mère comme elle, il n’y en avait qu’une. Et Daniel de se coller à ses jupes. Il agissait comme s’il l’aimait beaucoup, il donnait assurément plus qu’il ne recevait. Car bien sûr, la grand-mère avait plusieurs petits-enfants, dont certains plus proches que Daniel, mais on remarquait avec lui un mécanisme étrange, qui le distinguait des autres. On pouvait, en le regardant, ne plus du tout le considérer comme un enfant. Même Paula quand elle l’observait, ne voyait rien au-delà de cet enfant, son enfant, à elle. Et pour peu que le père s’approchât par pur plaisir de le contempler, car c’était aussi son Daniel, sa cause inébranlable de fierté.

Paula était une femme aux lèvres fines et au nez légèrement pointu, qui avait appris à cohabiter avec son mari. Même si elle tirait souvent les rideaux, fermait les volets, elle ne pouvait se résoudre à dormir, et se sentait toujours à l’affût… Tout le monde était au courant, mais tout le monde se taisait. Cette nuit-là, Paula était rentrée, et son portefeuille avait été abandonné sur le canapé ; plus tard en cherchant, elle le trouvait sur la table dressée. Parfois les personnes s’unissent de force, elle et lui, mari et femme, et même s’ils n’ont pas faim, ce sont leurs chairs, l’une à côté de l’autre, qui se passent le vin ou le sel. Puis, ce sont mère et fille qui s’unissent, tels des points de suture en surface, ça coud, ça coud toujours. Au bout d’un moment, on ne sait plus où l’une termine, où l’autre commence, et les voilà toutes deux cousues par une extrémité, à nouveau unies pour le désastre. C’est alors que la voix de Paula se fait grognonne : « maman, qu’est-ce que tu dis ? Tu parles toujours à voix basse… ». On pourrait en dire tellement, tant de choses, et pourtant il n’y a pas grand-chose à échanger.

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