Les légionnaires affectés à Faya-Largeau patrouillent dans le parking de l'aéroport quand un avion français y est stationné. Lors du poser, le contrôleur en tour est secondé par une équipe française positionnée en seuil de piste.

En marge de la Mission des Nations unies en République centrafricaine et au Tchad RCAT) et du bouillonnement permanent dés frontières du Grand Est tchadien, les éléments *—incais du théâtre continuent d'assurer une ission essentielle à la stabilité du pays.

Fin d'après-midi. Tandis que la base aérienne Sergent-chef-Adji-Kosseï émerge de sa léthargie, deux Mirage F1-CR se posent. Il a fait 45° aujourd'hui ; c'est le Tchad dans toute sa splendeur. Agitation chez les pilotes : le « Com Det » est là. Même si le colonel Christophe de Cugnac est un ancien pilote de chasse, il est assez inhabituel de voir le grand patron des éléments français au Tchad (EFT) se déplacer pour assister au débrief ing. Nous sommes le 30 avril. Dans l'Est, les rebelles se regroupent et passeront laf rontière dès le lendemain pour tenter l'offensive de la dernière chance avant la saison des pluies. Et ce remue-ménage n'a pas échappé aux yeux d'aigle, à la fois électroniques et humains, de la « reco » française. C'est l'un des leviers d'Epervier ; l'OPEX française la plus lourde après l'Afghanistan. Elle fonctionne sur la base d'accords de coopération qui remontent déjà à l'année 1976 (affinés en 1990 et 1998) et qui prévoient justement une mission d'aide à l'Etat tchadien, à la fois sur le plan logistique et celui du renseignement.

Les événements de février SOOS
Du 2 au 10 février 2008, lors des événements, l'évacuation des ressortissants français et étrangers a été déclenchée par le ministère des Affaires étrangères. Les éléments français au Tchad (EFT) ont mis en œuvre un centre d'évacuation de ressortissants (CENTREVAC) par lequel 1750 personnes de 78 nationalités différentes ont transité. 1400 personnes ont été évacuées vers Libreville (Gabon) par les avions de transport tactique Transall et Hercules de l'armée de l'air, en dix-neuf rotations. Pendant cette même période, le groupement santé des EFT a assuré un soutien santé sous des formes variées. Le soutien des forces EFT engagées sur le terrain s'est traduit par l'évacuation de deux blessés légers vers le centre médico-chirurgical (CMC). Celui des ressortissants s'est traduit par le déploiement d'un poste de secours, pour l'ambassade de France et pour deux points de regroupement. 123 d'entre eux ont bénéficié de consultations médicales au CMC, lors de leur arrivée au CENTREVAC, sur la base de Kosseï. 50 militaires et cinq civils tchadiens, blessés lors des combats, ont été opérés par la 7e antenne chirurgicale parachutiste. Les équipes médicales ont réalisé une mission EVASAN par hélicoptère, au profit de quatre blessés tchadiens. Lorganisation d'un rapatriement sanitaire médicalisé pour un enfant de ressortissant, sur un avion tactique de l'armée de l'air à destination de Libreville, a été la dernière action menée. Le 2 avril 2008, un des trois Transall de l'opération Eperviera évacué 35 blessés de l'armée nationale tchadienne (ANT) entre Abéché et N'Djamena. La veille, des combats avaient opposé TANT aux rebelles dans la ville d'Adé, à la frontière du Soudan, au sud-est d'Abéché. 29 blessés ont été transportés à l'hôpital de N'Djamena et six autres ont été pris en charge par l'antenne chirurgicale des EFT. Le 18 juin 2008, les EFT ont apporté un soutien médical à la suite des combats entre militaires tchadiens et rebelles dans l'est du Tchad. 66 blessés ont été évacués grâce aux hélicoptères Puma des EFT vers Abéché, où ils ont été pris en charge par les équipes médicales françaises du camp Croci. Neuf d'entre eux ont été transférés au groupe médico-chirurgical italien de l'EUFOR.

Une danse sur une pointe d'aiguille
En annexe, les EFT ont une mission de soutien aux populations par le biais des moyens de lutte anti-incendie de l'aéroport et des services de santé. De leur côté, agissant en profondeur, les acteurs des actions civilomilitaires œuvrent dans la cadre de leurs missions traditionnelles de contacts et de projets militaro-humanitaires. Mais pour tous ces hommes, 1 200 environ, Epervier, c'est une danse sur une pointe d'aiguille. Stationnés dans un pays qui compte parmi les cinq plus pauvres du monde et dont le gouvernement vit sous la menace permanente d'une rébellion unifiée abritée par le Soudan, les militaires français doivent aider, protéger... et tâcher de rester neutres. Pour le colonel de Cugnac, il s'agira, en cas d'invasion ou d'émeutes, de laisser passer la menace, tout en garantissant l'intégrité des empreintes militaires françaises et la vie des ressortissants tricolores présents sur le territoire. Pour un soldat, c'est un peu déroutant. « Je suis seulement là pour observer, affirme le colonel de Cugnac, conserver la situation la meilleure possible et donner aux décideurs français une vision affinée non seulement du Tchad, mais aussi de la "sous-région": la Libye, le Cameroun, le Nigeria, la République centrafricaine et le Soudan ; ces deux dernières nations étant intéressantes à suivre car on y observe des mouvements de rébellion. Mais en tout état de cause, je ne suis pas là pour mener une action à caractère offensif. D'autre part, il est bon de souligner qu'il n'y a pas d'accord de défense avec le gouvernement tchadien, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'automatismes qui peuvent jouer en cas de crise. C'est la raison pour laquelle le renforcement récent des moyens de l'aviation de combat tchadienne n'entraînera pas l'allégement du détachement Air français. Ce sont deux entités qui n'ont rien à voir. » En haut, à gauche. Abéché est une emprise d'importance, dont la garde est assurée par des postes fixes mais aussi par des patrouilles. Sur l'ensemble de l'effectif présent à Abéché, on peut compter une petite centaine de combattants. La compagnie Proterre vient du 3e RAMa et les éléments qui se relèvent viennent du 1" REG, du 1" Spahis ou du 2e REI.

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Passage d'un bac et reconnaissance d'un passage du Chari, par des élémentsdu 1" REG. Nous sommes dans le sud-est du pays, un secteur qui offre une possibilité de pénétration aux rebelles.
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Bien que faible, la menace existe néanmoins pour les éléments cŒpervier. Autour du bivouac d'une section du 1er REG en MR, la garde est assurée par des moyens de vision nocturne.

Dans certains cas pourtant, le renseignement fourni par les avions français peut bénéficier aux Tchadiens. « Cependant, là encore, il n'y pas d'automatisme, répète le colonel. Ils peuvent exprimer des demandes, auxquelles nous répondons au cas par cas ». Epervier n'est pas qu'une force à vocation intra-théâtre. Ce détachement agit comme un réservoir propre à soutenir les forces françaises présentes sur le pourtour africain du pays. « J'ai comme mission la stabilité de la sous-région. Je suis donc à même d'intervenir dans un pays frontalier. Exemple : s'il se passe quelque chose en RCA, Epervier peut recevoir des renforts sur sa plate-forme de N'Djamena. C'est très conjoncturel et ça dépend des accords de défense et de la situation. » Pour résumer, Epervier stabilise autant qu'il aide le Tchad, observe les pourtours instables et peut éventuellement se transformer en hub militaire destiné à défendre nos intérêts sur un point chaud voisin. Un volet de missions complexe et permanent dont le point central est la base aérienne de N'Djamena et le camp militaire attenant, deux entités séparées par un corridor de quelque 200 mètres. Le reste du décor est un pays grand comme deux fois la France : 1 284 000 km2. Relativement verdoyant, le Sud-Est fait l'objet d'une surveillance constante par missions de reconnaissance, un peu comme le faisait le Long Range Désert Group britannique au cœur du désert libyen lors de la Seconde Guerre mondiale. Les sections qui mènent ces missions à longue distance visent plusieurs buts : le contact avec les autorités locales et les ressortissants français perdus ça et là, mais aussi la reconnaissance des axes et des points de passage du grand fleuve
Suite page 32 Ci-contre. Reconnaissance dans le Sud-Est avec une section Proterre du 1er REG. Les pistes sont relativement bonnes sur la majorité du parcours.

Les équipes cynophiles de l'armée de l'air détachées pour Epervier font partie des éléments les plus sollicités de l'OPEX.

La criminalité qui sévit à N'Djamena est une constante étonnante. Lorsque l'on quitte les camps, les consignes parlent d'elles-mêmes : verrouillage des portières et remontée des vitres, pas de marche à pied dans les rues de la capitale, ne jamais descendre de son véhicule en cas d'accident, etc. Entre le poste de garde de l'aéroport et le camp français, 200 mètres d'une route bordée de casernes tchadiennes. Il est interdit d'y marcher à pied le soir, viols et attaques y sont fréquents. Lenceinte gardée de la base militaire n'est donc pas chose à impressionner toute cette « faune criminogène ». Les Français ont déjà été victimes de vols à l'intérieur même des bâtiments ; il arrive que plusieurs dizaines de mètres de grillage disparaissent de temps à autre par magie, dans la nuit. Les malandrins doivent toutefois compter avec un adversaire de qualité : les chiens du groupe de protection et d'intervention. Travaillant de concert avec les commandos de l'Air, les équipes cynophiles protègent non seulement l'enceinte militaire, mais elles pourraient aussi prendre en charge l'aéroport civil si la situation obligeait à l'évacuation générale des ressortissants français. En cas d'intrusion, les chiens se transforment en pistards, et pour les voleurs, gare aux crocs de ces mâchoires non muselées ! Issues des escadrons de protection de toutes les bases aériennes ou CPA, les équipes cynophiles sont spécialisées dans la patrouille/éclairage et le pistage sommaire. Elles sont indissociables : si un chien est rapatrié, le maître rentre avec lui ; et maître comme chien prennent leurcachet « antipalu » tous les jours. Contrairementàce que l'on pourrait penser, les chiens s'adaptent assez rapidement au climat, en perdant leurs sous-poils en moins de huit jours. Malgré tout, leur régime de travail exige au moins trois douches par jour et des baignades ... parfois en compagnie de leur maître. Le détachement de protection affecté à Epervier compte 95 personnels répartis sur N'Djamena, Faya-Largeau et Abéché. A leur crédit : cinq individus interpellés du début janvier à la fin avril 2009.

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Le voile atmosphérique de la saison chaude constitue un handicap assez net qui diminue les capacités des capteurs.

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Ravitaillement en point central pour cette patrouille de Mirage F1 en mission de reconnaissance dans l'Est. Nous sommes le 30 avril, et ces avions décèleront les mouvements rebelles à la frontière du Soudan.

Un « Det Air » de première importance
Le détachement Air rattaché à Epervier est l'un des plus importants déployés par la France en OPEX. Selon les circonstances, il est bien souvent LE plus important. C'est cette touche « aviation » qui place Epervier sous le commandement d'un aviateur.
« COTAMXX, vous ne faites pas ce qu'on vous dit de faire ! » A bord du Transall qui vient de quitter la piste de N'Djamena, le commandant de bord proteste mollement : « Vous m'avez demandé de faire un virage à gauche après le décollage pour éviter la présidence, et c'est ce que je viens de faire... » Au Tchad, le contrôle aérien est un poil folklorique. .. quand il y en a. Mis à part les approches, la navigation au-dessus du territoire se fait surtout en « auto-info » avec les yeux grands ouverts. Le transport tactique prend ici toute l'importance dont on a l'habitude de le parer. Avec des distances courantes de plus de 600 km entre les principales implantations françaises, les avions-cargos ne cessent de tourner, et lorsque l'un d'entre eux est immobilisé, cela pose de vrais problèmes. C'était le cas en avril quand un Transall fut sérieusement endommagé par un coup de vent magistral sur le parking de N'Djamena. Si l'on ne cesse de pointer le vieillissement du biturbopropulseurfranco-allemand, on ne cesse pas non plus de louer ses qualités. « Ce que j'observe sur ce théâtre, c'est la force de nos moyens de projection, et du Transall, en particulier. Il se pose sur des pistes en latérite de 1000 mètres, Ci-contre. Le retrait de l'EUFOR oblige à un rapatriement de fret très important. Les parkings de l'aéroport de N'Djamena en témoignent : Antonov 124 etAntonov 12, Hercules et C-135 FR français. c'est une qualité considérable par rapport aux autres nations ; nous l'avons d'ailleurs constaté durant l'EUFOR. Les Espagnols ont déployé leurs avions de transport tactique sur des terrains sommaires après un cycle de discussion particulièrement long. Les Hercules grecs ou autrichiens n'y sont jamais allés. Seul le Transall français allait dans tous les coins. Ce n'est pas seulement l'avion, mais les vingt ans d'Epervier qui amènent cette compétence », souligne le grand patron d'Epervier, le colonel Christophe de Cugnac. Le colonel David Desjardins, commandant du groupement air, confirme : « On n'a pas encore trouvé de remplaçant dans sa capacité "terrains sommaires", et sa soute est plus moderne que celle du Hercules. Dans un C-160, on fait entrer des charges qui n'entrent pas dans un C-130. » D'ailleurs, la perspective de l'éventuelle acquisition de C-130J laisse froide la majorité des aviateurs concernés. Ceux-ci voient d'un œil plus favorable le prolongement de la flotte Transall, annoncé dans l'attente éternelle de l'Airbus A400M.

Poing armé du « Det Air >> : les Mirage F1. Détail amusant, on les considère désormais comme de « vieux africains », alors qu'il fut une époque où les pilotes de Jaguar voyaient d'un œil amusé l'arrivée de cet élégant chasseur-bombardier sur un théâtre aussi rigoureux. Il faut se méfier des préjugés technologiques. « Nous n'avons pas plus d'indisponibilité qu'en / métropole, constate le colonel Desjardins, l malgré des contraintes très difficiles. Les mécanos travaillent par 40° à l'ombre et nous n'avonsque 140 personnels pour faire tourner le détachement, même si nous avons un bon soutien logistique de métropole. » Outre leur mission de « reco », les F1 sont suscep-

tibles d'appuyer les troupes au sol, françaises ou autres, selon les demandes et ordre de Paris. Ils délivrent des bombes lisses ou guidées laser par le biais de contrôleurs aériens avancés.

CAS ou « reçu » ?
Fin avril, le rythme des sorties était plutôt soutenu, activité rebelle oblige. Pour les pilotes, il s'agissait de veiller au point de rupture. « Normalement, nous tournons avec huit pilotes pour six avions. En ce moment, nous sommes cinq, ce qui est un peu tendu. Au sol, et dès que nous atteignons les 40°, c'est assez pénible, et nous veillons à bien gérer l'aspect résistance physique. D'autre part, et c'est nouveau, les pilotes savent désormais dire non et ils se font remplacer en cas de fatigue excessive », souligne le commandant par intérim du détachement F1, le capitaine Nicolas Marsault. « II n'y a pas de menace aérienne, poursuit le capitaine Marsault à propos des missions vers l'est, sauf une menace potentielle qui pourrait venir de l'aviation soudanaise si nous nous approchons trop de la frontière, laquelle est assez floue. Celle-ci vient d'ailleurs de tirerdeux pick-up de l'EUFOR, chacun prétendant être du bon côté de la barrière... La seule menace à prendre en compte est celle des Kalachnikov ou des armes de 12,7 mm ou 14,5 transportées sur certains pick-up rebelles. A priori, // n'existe pas actuellement de missiles sol-air.
Ci-contre et ci-dessus. Certes, le Transall vieillit, mais est-il vraiment remplaçable sur les terrains sommaires qui ne supportent guère les trains monotraces des Hercules ? Ci-contre, au centre. Largage de petits colis pour le ravitaillement d'une section de légionnaires en mission de reconnaissance.

Ravitaillement d'un Mirage F1-CR équipé de la nacelle PRESTO.

Théoriquement, nous n'entrons jamais dans le domaine des armes légères, sauf pour faire des show of forces ou mieux appréhender ce que l'on doit observer. » Le pod PRESTO permet à la fois de ne pas descendre trop bas et de couvrir une grande parcelle de terrain. Mais, dès que les rebelles entendent un aéronef, ils se cachent. « La meilleure parade pour eux est de s'arrêter de bouger, et ça marche relativement bien. C'est la raison pour laquelle la photo est essentielle. » L'armée de l'air française est l'une des dernières travaillant encore avec un support argentique. Le numérique n'arrivera qu'avec le Rafale F3, car le Mirage F1 est un vecteur en fin de vie pour lequel on n'engagera pas de rétrofit. On parle maintenant de lui comme on parlait jadis du Jaguar. « Je ne sais pas si un Rafale bourré d'électronique supportera aussi bien l'humidité et les écarts de température que nous subissons ici, s'interroge le capitaine. En haute altitude, nous descendons à - 50°, soit des écarts de parfois 100 degrés. » La mission « reco » est très particulière et demande des qualités à part. Y ajouter le CAS est-il un bon choix ? « Le CAS est compliqué, explique la capitaine, car il évolue constamment. Il est déjà très différent de ce qui se passait il y a un an, et je suis certain que, dans un an, ce sera encore autre chose. Les standards évoluent avec les menaces, le cas type étant l'Afghanistan. La "reco" est une science constante, avec un matériel qui n'évolue pas énormément. Si le pilote de "reco" a tendance à voir plus rapidement certains détails, il se focalisera peut-être un peu trop dessus, tandis que le pilote CAS restera en éveil; il verra l'arbre
Ci-contre. Pour les mécanos, le travail par 45° à l'ombre est un challenge constant.

en boule avec la maison et la patte d'oie, mais identifiera le vrai objectif, un peu plus loin, et qui présente les mêmes caractéristiques visuelles. En revanche, il fera une "reco" moyenne. » Au Tchad, les distances sont énormes. A chaque mission, c'est comme si les pilotes traversaient la France. Constamment « bidonnés », les Mirage F1 peuvent assurer seuls mais avec des limites. La présence d'un Boeing C-135FR est plus que souhaitée. Mais pour celui-ci, les contraintes liées aux températures ne sont pas à négliger. « Nous décollons le matin à 40°, cela nous oblige, pour une mission dans le Sud-Est, à un emport de carburant limité à 55 tonnes au total pour trois ravitaillements de deux avions, soit 12 tonnes livrées environ », explique le capitaine Jean-Yves Pacalet, navigateur com-

mandant de bord du « Vautour novembre »1, rencontré après une mission. Le C-135 FR n'est pas fait pour cela, mais son plancher renforcé - contrairement au modèle américain - l'amène souvent à assurer des missions de transport de fret, parfois des missions allers-retours vers la métropole ou les pays voisins. Vétéran de la guerre froide, il est encore loin de la retraite : « // est donné pour durer jusqu'en 2025 avec quelques rétrofits : planche de bord, moyens de communication, etc. Certains sont déjà en cours.» Les tankers restent environ quarante jours sur le théâtre. Les équipages arrivent et repartent avec leur avion.
1. Tous les tankers sont des « vautours » à la radio.

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Soldats du 1" régiment étrangers de génie en mission de reconnaissance dans le Sud-Est tchadien.

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Même si elles sont équipées de téléphones satellites, les sections en grande reconnaissance restent attachées aux jjÊfsmissions par graphie. Le fffbrse demeure un moyen de communication quasiment infaillible.

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Chari qui court de Centrafrique au lac Tchad, au nord-est de la capitale. Débutant vraiment aux environs de la ville de Kyabé, un axe routier constitué aux trois quarts d'une piste relativement bonne peut vite devenir un moyen de pénétration valable vers N'Djamena. Le Sud-Est ne possède pas d'emprises françaises. On y trouve des militaires et gendarmes tchadiens dans la plupart des grandes villes - au Tchad, il faut utiliser ce terme avec circonspection -, allongés dans leur caserne ou patrouillant à toute allure, juchés sur des pick-up avec de l'armement léger. Il est difficile de se faire une idée précise de leur valeur guerrière tant les histoires qui courent sur leur compte sont multicolores1. Cela dit, suite au coup d'Etat de février 2008 durant lequel les rebelles avaient bien failli repartir avec sa tête, on parlait beaucoup de la défense en profondeur établie par le président Idriss Déby, et il semble que celle-ci ait bien fonctionné lors de l'attaque avortée de début mai. Nous serions donc avisés de ne pas porter de jugements trop caricaturaux sur les stratèges de ce pays. N'oublions pas non plus qu'ils sont soutenus par des mercenaires payés pourtenir les commandes d'une demi-douzaine d'aéronefs de combat expressément conçus pour la contreguérilla (Mi-35, Mi-171 et Su-25).

Un point d'ancrage sensible
Si le Sud demeure un secteur sensible sur lequel il faut garder un œil à tout hasard, ce n'est rien en regard de la zone qui fait face au Soudan, pays où s'abrite la rébellion de l'Union

1. Par exemple, l'une des rumeurs prétend que les grades se gagnent au combat... en ramassant les galons d'un mort.

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des forces de la résistance (UFR). Située plein est, c'est le point délicat du moment. C'est par là que les rebelles ont attaqué en février 2008, puis en mai dernier. Deuxième ville, en importance, du Tchad, Abéché est plantée à 130 km environ de la frontière. L'aéroport possède une piste en dur capable d'accueillir des gros-porteurs, mais aussi des avions de combat. Abéché est un verrou qui, s'il saute, ouvre la route menant directement à N'Djamena à 700 km à l'ouest. Cerise sur le gâteau : le président Déby est originaire du coin. C'est à partir d'ici qu'opèrent la MINURCAT et la plupart des organisations humanitaires agissant sur les camps de réfugiés venus du Darfour. Dès l'arrivée sur le parking, changement d'ambiance : des hélicoptères tchadiens armés dorment au soleil, tandis que l'Hercules de l'aviation gouvernementale débarque des « huiles » venues haranguer une troupe alignée sous le soleil. Il s'agit de motiver ceux qui devront faire face, dès le lendemain, à la nouvelle attaque rebelle - qu'ils mettront en déroute en quatre jours. Au milieu de ce chaudron en puissance, des éléments français sont postés sur l'aéroport même ; le camp Capitaine-Croci. On y compte 270 personnels. A leurtête (au moment du reportage) : le lieutenant-colonel Christophe Roux ; en France, commandant en second du premier régiment de spahis de Valence, un régiment qu'il connaît depuis 1993. « En réalité, si l'on considère le détachement permanent d'Abéché, nous sommes moins de 30, précise le lieutenant-colonel Roux. Le reste est constitué d'éléments de renfort venant par rotation de N'Djamena pour des périodes de six à douze jours ; une durée à privilégier car

Ci-contre et page de droite. La présence de nombreux vecteurs dans un théâtre relativement calme permet de monter des exercices qui seraient difficiles à mettre sur pied en France. Ici le débarquement d'une section de tireurs d'élite du 1" REG, par un hélicoptère Puma, bête de somme étemelle de l'ALAT en Afrique.

les consignes sont particulièrement délicates à appliquer : qui entre, qui n'entre pas, dans quelles conditions, etc. Les procédures sont complexes. Sur l'ensemble de l'effectif, on peut compter une petite centaine de combattants. La compagnie Proterre vient du 3? RAMa et les éléments qui se relèvent viennent du 1er REG, du 1er Spahis ou du 2e REI ; trois unités de la & brigade légère blindée. Notre situation est complexe, car nous avons 21 civils de l'économat des armées, tandis que 80 personnels civils de recrutement local (PCRL) viennent travailler tous les jours, auxquels il faut ajouter de petits artisans qui proposent leur production locale sur le camp. » Pour ajouter à la difficulté, un régiment tchadien est stationné, lui aussi, sur l'aéroport.

Le lieutenant-colonel Roux doit organiser la défense de la plate-forme de concert avec lui. « Des patrouilles sortent régulièrement pour prendre la température de la ville en temps réel, explique Christophe Roux. S'il y a des montées en pression, si les gens changent d'attitude, nous le notons immédiatement. En cas de crise, les secteurs sont répartis. Je me défends sur le camp Capitaine-Croci et les Tchadiens ne doivent pas entrer sur mon entité pour y faire la guerre. Je dois préserver la zone de transit [le parking de l'aéroport] avec des plans de feu qui complètent ceux de la MINURCAT, implantée au bord de celui-ci dans sa partie nord. Le régiment tchadien protège la piste elle-même [2 800 mètres] et la tour de contrôle. On se parle et on établit la

Les effectifs Cavril 20093
Epervierse compose d'un état-major interarmées, d'une base de soutien et de trois groupements : Terre, Air, santé. Le groupement Terre comprend 350 personnels et près de 70 véhicules répartis, comme suit : - à N'Djamena, un état-major tactique, une compagnie motorisée (COMOTO), deux compagnies Proterre à deux sections chacune ; - à Faya-Largeau, un détachement autonome ; - à Abéché, une unité Proterre à deux sections. Les unités présentes au moment du reportage, en avril 2009, étaient les suivantes : - 2e régiment étranger d'infanterie ; - 1er régiment de spahis ; - 1er régiment étranger de génie ; - 3e régiment d'artillerie de marine. Composé de 140 aviateurs, le groupement Air se déclinait comme suit : - six Mirage F1 (3 CT et 3 CR) des bases aériennes 132 (Colmar) et 112 (Reims). Un format ramené fin avril à quatre F1-CR ; - trois C-160 Transall, dont un ravitailleur (BA105 Evreux et BA123 Orléans) ; - quatre SA 330 Puma (5e RHC de Pau et 3e RHC d'Etain) ; - un C-135 FR (BA 125 Istres). On y ajoute des aéronefs de passage selon la demande : principalement Hercules C-130 ou Breguet Atlantic. Fort d'une cinquantaine de personnels, le groupement « santé » compte un centre médicochirurgical, un laboratoire et une section de ravitaillement sanitaire, à N'Djamena, ainsi qu'un poste de secours, à Abéché, et un dispensaire, à Faya-Largeau.

protection au mieux. J'organise beaucoup de patrouilles mobiles avec des postes de combat prêts à être mis en œuvre au moyen de sacs de sable prépositionnés. Nous avons aussi une QflF[Quick Reaction Force] et quatre mortiers de 120mm. Mais, encore une fois, tout emploi est délicat, car nous n'avons pas d'officier de liaison avec les Tchadiens. En revanche, nous en avons un avec la MINURCAT car nos secteurs de tir s'opposent. Le reste, c'est de la conduite. » Et toute cette imbrication se fait sur une surface de 20 hectares de terrain pour 1 600 mètres de clôture. Lors de la dernière attaque rebelle réussie (celle de février 2008), ceux-ci étaient parvenus à la porte du camp pour signifier aux Français qu'ils n'avaient rien contre eux et ne faisaient que passer. La situation sera-t-elle la même en cas de récidive ? Nul ne peut le dire.

Un lieu chargé

d'histoires endormies

Plus calme est la situation dans le deuxième poste d'importance qu'Eperw'ercompte sur le théâtre. Il s'agit de Faya-Largeau, très au nord du pays, face à la Libye. En pleine zone désertique, Faya est un endroit chargé d'histoires endormies. La plus belle reste sans nul doute la victoire de Koufra, puisque c'est de ce trou perdu que partit le général Leclerc pour conquérir l'oasis alors italienne et prononcer son fameux serment. Lieu plus qu'agité dans les années 1980 (lors de l'occupation libyenne), Faya-Largeau retrouva son calme à la reprise des relations diplomatiques entre le Tchad et la Libye, en octobre 1988. Mais, même si le colonel Kadhafi est aujourd'hui blanchi de ses crimes par la scène internationale, « la confiance n'exclut pas le contrôle » et Faya reste un point

d'ancrage certes minuscule, mais bien réel des troupes françaises d'Epervier. Le fort crénelé aux allures coloniales abrite neuf personnels permanents (soldats du 1er REG, plus un officier administratif, un médecin et un transmetteur) complétés d'une équipe de protection de six ou sept personnels qui viennent en rotation d'environ dix jours à partir de la capitale. Comme cadre, rien de moins qu'un commandant de Légion, le commandant Ronan Quiniou, issu du 1er REG. « Oui c'est un peu spécial, reconnaît-il. // ne s'agit pas d'une question de commandement, mais de rang, vis-à-vis des autorités locales. » En fait, il est indispensable de posséder l'entregent suffisant pour comprendre et discuter avec les responsables autochtones. Et au Tchad, ce n'est pas une mince affaire, comme le souligne le colonel Jean-Philippe Artur, second du dispositif Epervier, en visite à Paya pour l'occasion : << Passer quatre mois dans ce poste confirme une aptitude au commandement dans une situation très particulière. C'est un poste isolé, à 10OOkmdeN'Djamena, avec une représentation que l'on peut presque qualifier de diplomatique. Posséder cette représentation nous donne l'ambiance générale du Nord tchadien. » Avoir le diplôme d'état-major augmenté d'une expérience « Afrique >> est un minimum pour assurer cette tâche inattendue. Elle ne sera que de trois mois pour le commandant Quiniou, car au moment où seront publiées ces lignes, ce dernier sera déjà transféré à l'état-major OTAN de Naples. Beau parcours pour un homme qui avait commencé sa carrière comme sous-officier dans les batteries « Roland ». A Paya, ses hommes ne patrouillent pas à l'extérieur et se contentent de garder la « concession » (partagée avec la direction locale du matériel de l'armée tchadienne) ou le parking de l'aéroport lors des passages

d'avions. Ils assurent, en outre, des tâches de formation et de soutien logistique au profit des Tchadiens. Autre officier supérieur affecté à Faya-Largeau : le médecin-colonel Bruno Sicard. Seul toubib à des centaines de kilomètres à la ronde, sa tâche est énorme : il lui faut veiller tant bien que mal sur une population qui s'étend sur un secteur de 80 km2 de désert, une étendue sans rien en matière de soins, ou presque. « J'ai remarqué des brûlures sur le dos de certains enfants. En fait, il s'agit de traitements "thérapeutiques" infligés par des marabouts. Cela ne semble pas très efficace, car les gens viennent me voir après ça, constate le médecin-colonel Sicard. Dans la saison chaude, les scorpions constituent de

loin la menace principale ; cinq morts rien que la semaine dernière ! Quinze minutes après la piqûre, c'est le coma et l'état de choc, tandis que la température peut chuter à moins de 34 °. Les autochtones ont des traitements traditionnels. Ils font des lacérations et appliquent des pierres ponces pour absorber le venin. Pour ma part, j'ai réussi à sauver plusieurs enfants piqués, mais c'est difficile. » Ce tour de piste rapide d'Epervier donne le ton sur la mission : elle reste sur le mode dormant avec un volet de surveillance et de remontée de renseignements vitaux, soutenues pas des forces toujours prêtes aux coups de chaud. Et ceux-ci restent, et pas seulement au Tchad, le trait commun du continent africain. O

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