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Dossier Artistes - MI540_P28A31

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Confrontés à une quasi-démission des labels et des maisons de disques, qui les signent de moins en moins, de plus en plus d’artistes reprennent l’initiative et leur destinée en main, contre vents et marées, réinventant de nouveaux modèles, avec une forte dose d’autoproduction. Artistes entrepreneurs, artistes ouvriers, collectifs d’artistes, le monde d’après la crise est entre leurs mains.
Confrontés à une quasi-démission des labels et des maisons de disques, qui les signent de moins en moins, de plus en plus d’artistes reprennent l’initiative et leur destinée en main, contre vents et marées, réinventant de nouveaux modèles, avec une forte dose d’autoproduction. Artistes entrepreneurs, artistes ouvriers, collectifs d’artistes, le monde d’après la crise est entre leurs mains.

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DOSSIER

LES ARTISTES REPRENNENT LE CONTRÔLE DE LEUR DESTINÉE

Quand l’autoproduction professionnelle devient de plus en plus la règle (p. 29)

Music Unit, collectif musical mal identifié, mais redoutablement efficace (p. 29) De nouvelles aides à l’autoproduction au sein du CNM (p. 30)

Confrontés à une quasi-démission des labels et des maisons de disques, qui les signent de moins en moins, de plus en plus d’artistes reprennent l’initiative et leur destinée en main, contre vents et marées, réinventant de nouveaux modèles, avec une forte dose d’autoproduction. Artistes entrepreneurs, artistes ouvriers, collectifs d’artistes, le monde d’après la crise est entre leurs mains.
PAR PHILIPPE ASTOR

Didier Wampas : « Je me revendique artiste-ouvrier » (p. 31)

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Quand l’autoproduction professionnelle devient de plus en plus la règle
Alain Chamfort, Iggy Pop, Axel Bauer, Ibrahim Maalouf... l’autoproduction n’est plus l’apanage d’artistes en herbe mais devient le modus operandi d’un nombre croissant d’artistes établis, confrontés à la réduction drastique des opportunités qui se présentent à eux dans les labels et les maisons de disques, et confortés par l’émergence de nouveaux canaux de distribution qui leur permettent de tirer seuls ou presque leur épingle du jeu.
u fait de la crise du disque, le nombre d’albums commercialisés en France par les membres du Snep est passé de 3 314 en 2003 (dont 718 albums d’artistes francophones) à 946 en 2010 (dont 158 albums francophones). Et dans l’intervalle, le nombre de nouvelles signatures a nettement périclité, pour passer de 171 en 2002, point culminant de la décennie, à 88 en 2010. Quant aux investissements en marketing et en promotion, ils se sont sérieusement érodés, pour s’établir à 63,9 M€ en 2010, contre 177,6 M€ en 2004. « Nous ne sommes plus à l’époque où les maisons de disques produisaient 70 % des artistes à perte et où elles pouvaient se permettre de développer un artiste sur deux ou trois albums sans gagner d’argent. Aujourd’hui, elles mesurent beaucoup plus le risque et cherchent un retour sur investissement très rapide. Du coup, beaucoup moins d’artistes ont réellement accès au marché », observe Pascal Bittard, fondateur de l’agrégateur numérique Idol. Cette situation, les artistes, pour qui la perspective de signer avec un label ou une maison de disques relève de plus en plus du mirage, y sont confrontés de manière extrêmement préoccupante aujourd’hui. Au point d’être de plus en plus nombreux, à défaut d’obtenir le soutien d’un label pour produire leur disque, à se tourner vers des formes de plus en plus professionnelles d’autoproduction.

D

C’est l’option qu’a choisie Iggy Pop, artiste international pourtant bien établi, suite au refus de sa maison de disques EMI de sortir son dernier album Après : un recueil de chansons sentimentales, pour moitié composé de monuments de la chanson française réinterprétés par le rocker francophile, et plus particulièrement destiné au marché français. « Quand j’ai parlé de ce projet, les maisons de disques ont été effrayées. Elles ont estimé qu’elles n’allaient pas faire d’argent avec ce disque. Mais comme ce projet me tenait à cœur, j’ai décidé de le produire moi-même », confiaitil lors de la conférence de presse organisée à Paris à l’occasion de la sortie de l’album, d’abord distribué en exclusivité sur le site

Vente-privée.com. L’opération a été montée de toute pièce par son tourneur français Alain Lahana (le Rat des Villes), avec l’aide de Guy Messina, ancien directeur commercial chez EMI et BMG, passé par la Fnac et Virgin Stores, avant de créer sa propre société de conseil en stratégies de développement des ventes. « Iggy a trouvé le montage très cool, avec une exclusivité d’un mois sur Vente-privée suivie d’une exclusivité d’un mois avec la Fnac. Pour créer le buzz en amont de la sortie sur Vente-privée, nous avons lancé une opération avec l’agrégateur Believe sur les plateformes de téléchargement, et l’album s’est classé n° 1 chez Amazon et n° 2 sur iTunes le jour du lancement. Sur Vente-privée, il s’est vendu

à 15 000 exemplaires la première semaine, et s’est classé 3e dans le Top des ventes physiques », explique Alain Lahana.

Des projets à l’équilibre avec 25 000 ventes
« Vente-privée nous a permis de créer le buzz auprès de ses 15 millions d’utilisateurs inscrits, via sa newsletter et une mise en avant sur la page d’accueil du site pendant deux semaines, avec des petites pastilles vidéo tournées chez Iggy à Miami pour expliquer le concept de l’album. Lui qui ne reçoit jamais personne chez lui pour filmer s’est montré très disponible, ce qui a permis de créer une plus grande proxi-

mais redoutablement efficace
C’est un collectif musical d’un nouveau genre qui s’est créé à Montreuil en 2009, dans un complexe de 300 m2 qui héberge un studio d’enregistrement, deux labels indépendants et une structure d’édition musicale, à l’initiative de trois musiciens professionnels désireux de développer un modèle économique à contre-courant des logiques de précarisation de l’artiste à l’œuvre au sein d’une industrie musicale qui peine à se renouveler. « Ce qui a motivé la constitution de Music Unit à l’origine, c’est la volonté de mettre l’artiste au centre de tout, du disque, de la scène, etc. », confie Issam Krimi, jeune pianiste, compositeur, arrangeur et producteur de musique, qui fait partie du trio fondateur et compte déjà trois albums à son actif. Le collectif

■ Music Unit, collectif musical mal identifié,
nous permet de partager un studio, un outil de travail, mais aussi de créer d’autres dynamiques, et un autre style de rapport avec les maisons de disques. On peut se positionner comme co-producteurs, ce qui est pour elles une sorte de gage de professionnalisme. Et d’un point de vue artistique, elles nous voient prendre les choses en main, en termes de réalisation, d’enregistrement, au sein d’une structure qui aide au développement de l’artiste derrière. C’est assez apprécié. » Lieu d’émulation et de mutualisation, où une quinzaine d’artistes de tous horizons travaillent au développement de projets internes, mais aussi en partenariat avec des majors, des productions audiovisuelles, des labels indépendants et des associations culturelles, Music Unit a vu plusieurs albums sortir de ses murs depuis sa création, sur des labels comme Bee Jazz, Le Chant du Monde, Atmosphériques, ou sous l’étiquette des deux labels maisons, voire même, pour la première fois l’an dernier, sous celle de Music Unit, pour celui de la chanteuse Niuver, en licence et en co-édition chez Sony Music. Ni association, ni SARL, et ne bénéficiant d’aucune aide structurelle, parce que trop hybride pour entrer dans une case identifiée, le collectif Music Unit se sent parfois un peu isolé. « Nous ne connaissons aucune structure semblable à la nôtre, et devons parfois expliquer très longtemps qui nous sommes et ce que nous faisons », confie Issam Krimi. L’initiative, pourtant, mériterait d’être largement imitée.

Iggy Pop

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■ De nouvelles aides à l’autoproduction

au sein du CNM

Le futur Centre national de la musique devrait débloquer 1 M€ d’aides à l’autoproduction, avec des critères d’éligibilité plus souples que ceux de l’Adami, mais moins souples que ceux de la Sacem.
Un million d’euros, c’est le montant des aides que le futur Centre national de la musique devrait consacrer à l’autoproduction. « Ils viendront s’ajouter aux 400 K€ de la Sacem et aux 600 K€ de l’Adami, ce qui va multiplier leur montant global par deux. Mais il n’est pas exclu d’augmenter cette enveloppe », précise Catherine Ruggeri, vice-présidente de l’association de préfiguration du CNM, qui souligne : « Les données disponibles sur l’autoproduction sont peu satisfaisantes. L’étude de l’Adami sur le sujet, qui est la plus précise et la plus documentée, n’est pas à jour. On manque cruellement d’informations, sur le montant moyen des productions, sur leurs destinées, etc. Nous sommes dans le flou total. » Dans l’expectative, de nombreux points restent donc encore à arbitrer. La finalité de ces aides sera de servir intelligemment, avec des critères de pré-professionnalisation. Elles devraient cibler des artistes, auteurs, compositeurs ou interprètes qui se retrouveraient dans la nécessité de produire eux-mêmes car ils ne trouvent pas de label. Elles seront ouvertes à toute personne morale ou physique qui a déjà réalisé un enregistrement ayant fait l’objet d’une diffusion physique ou numérique et répondront également, dans le lot, à des nouveaux talents qui démarrent, avec une limite pouvant reposer sur un critère du type pas de disque d’or au cours des quatre ou cinq dernières années. D’une manière générale, les aides à l’autoproduction du CNM s’efforceront de favoriser la diversité (nouveaux talents, redémarrage de carrière, bonifications pour le répertoire francophone et les répertoires les moins exposés). « Les dépenses de promotion et de management seront également éligibles, en sus des dépenses de production, car ce sont des coûts légitimes dans les projets, qui doivent être suffisamment professionnels », confie Catherine Ruggeri. « Il y aura une politique propre au CNM, ajoute-t-elle. Nous avons beaucoup travaillé avec la Sacem et l’Adami pour que nos critères s’emboîtent assez bien. Ceux du CNM seront moins ouverts que ceux de la Sacem, mais plus ouverts que ceux de l’Adami. »

Pascal Bittard

Alain Chamfort

mité avec l’artiste », poursuit Alain Lahana. Cerise sur le gâteau : « Vente-privée étant présent sur d’autres territoires, des disquaires indépendants nous ont appelés de Scandinavie et d’ailleurs, pour faire des commandes fermes de 250 ou 300 exemplaires », ajoute-t-il. Et de se féliciter déjà de la rentabilité du projet : « Avec le reste de l’opération, à la Fnac et en digital, nous seront à l’équilibre avec un peu plus de 25 000 ventes, et vu les cadences actuelles, nous devrions en vendre 40 000. » « L’autoproduction devient intéressante quand vous êtes à la fois producteur, auteur-compositeur et que vous conservez les droits d’édition. C’est l’accumulation de tous ces droits qui fait qu’elle peut être rentable, avec des volumes de ventes très inférieurs à ceux des majors », indique Alain Chamfort, qui a connu un succès similaire sur Vente-privée.com il y a deux ans, avec un album concept consacré à la vie du couturier Yves Saint Laurent. « Nous n’avons pas autoproduit cet album par choix. Nous aurions préféré le faire

avec une maison de disques. Mais faute de pouvoir compter sur ce partenaire naturel, nous avons essayé de faire vivre ce projet qui nous plaisait et méritait d’exister, indique le chanteur français. Nous avons vendu 30 000 exemplaires de l’album sur Vente-privée. Les éditions Albin Michel ont sorti un livre-CD qui s’est vendu à 15 000 exemplaires. Et nous avions ensuite un accord de distribution exclusif avec la Fnac, qui a vendu 5 000 exemplaires du CD avec un DVD. Au final, nous avons fait plus de 50 000 ventes. » L’équivalent d’un disque d’or qui ne sera malheureusement jamais officialisé, Vente-privée n’ayant pas, à l’époque, d’accord avec le Snep pour la prise en compte de ses ventes dans les classements officiels. « Cela nous a pénalisés, explique Alain Chamfort, car n’apparaissant pas dans les classements, nous n’étions pas diffusés en radio. » L’autoproduction, c’est également le chemin qu’a choisi d’emprunter Axel Bauer pour la sortie de son prochain album, dont il achève le mixage, après avoir travaillé quatre années dessus. « J’étais sous contrat avec Polydor lorsque j’ai commencé. Jean-Philippe Allard, qui était directeur général du label à l’époque, avait aimé les maquettes, nous partions sur un nouvel album, quand son successeur a pris la décision de tout arrêter », explique le chanteur. Son contrat lui sera rendu peu de temps après : « C’était une situation nouvelle pour moi. J’avais signé mon contrat chez Universal en 1989, j’y suis resté 19 ans. Je l’ai vécu comme un vrai licenciement. Les choses se sont passées de manière un peu sèche, brutale, sur un coup de téléphone un vendredi soir. C’est une tranche de vie qui s’arrêtait tout d’un coup. » Passé ce coup de massue, le chanteur rebondit cependant très vite : « Au début c’était même exaltant, explique-t-il. Tout n’était pas rose chez Universal non plus. J’ai pris le bon côté des choses et ça m’a épanoui artistique-

ment. Dès la semaine suivante, je me suis senti pousser des ailes grâce à cette liberté retrouvée. Mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit si difficile ensuite de retrouver une signature. »

Les agrégateurs en partenaires particuliers

10 000 exemplaires vendus, on commencera à faire la bascule, en incluant les droits voisins, la radio, etc. Si on en vend 40 000, on sera les rois du pétrole », indique Jérôme Scholzke, qui est également manager d’Anaïs et, à ce titre, n’en serait pas à son premier coup de maître en matière d’autoproduction. « Pour Anaïs, j’étais producteur par défaut. En 2005, nous étions en autoproduction à 100 %, puis nous sommes passés en licence quand le projet nous a dépassés, alors que nous commencions à devoir faire des dizaines de milliers d’envois par la poste. J’en ai vendu 500 000. À l’époque, j’étais à la fois manager, producteur, chef de projet… Et j’ai réalisé qu’on pouvait faire les choses en dehors de toute structure. Le dernier album d’Anaïs est sorti chez Universal. Nous sommes très contents du travail de promotion qui a été fait, ils mettent les moyens et disposent d’une véritable force de frappe en la matière, mais dès le départ, le côté artisanal nous a manqué. »

Un premier projet de co-production avec Artisanat contraint l’éditeur Crysalis n’aboutira pas, suite au rachat de ce dernier par BMG deux mois Ce côté artisanal, c’est celui que cultive après la signature. « C’était compliqué, un également le trompettiste de classique, de peu comme faire affaire avec l’épicier du jazz et de musique arabe franco-libanais coin et se retrouver ensuite dans une Ibrahim Maalouf, qui a autoproduit ses grande surface », confie Axel Bauer, qui fitrois premiers albums sur son propre label, nira par financer lui-même l’enregistreMi’ster Productions, et s’apprête à sortir ment de son album. Commence alors une lui-même le quatrième. Après avoir détournée des popotes pour essayer de troumarché plusieurs maisons de disques pour ver un label. L’album va remporter de son premier album, le jeune soliste, pournombreux suffrages et susciter un réel intant déjà auréolé de nombreux prix intertérêt, mais cela n’ira jamais jusqu’à la sinationaux et de participations aux enregnature. « Du côté des labels, l’attente était gistrements d’une multitude d’artistes trop longue. Axel n’était plus sous contrat (d’Amadou et Mariam à Sting, en passant depuis deux ans et demi et il était temps par Mathieu Chedid, Vanessa Paradis et de l’exposer de nouveau au public. C’est Vincent Delerm), ne reçoit que deux propourquoi nous avons décidé d’y aller en positions qui n’aboutiront pas. « Au final, direct », explique son manager Jérôme avec mon manager Jean-Louis Perrier, Scholzke. Et c’est finalement l’agrégateur nous avons décidé d’y aller seuls et de Idol qui va distribuer l’album. « Les agrémonter mon propre label, que Discograph gateurs deviennent des partenaires pour a accepté de distribuer, explique-t-il. pas mal d’artistes, comme Believe pour La Depuis que j’ai compris comment un label Rumeur, par exemple. Je travaillais depuis fonctionne, je n’ai plus l’impression que deux ans avec Idol. Ils sont très sérieux. Ils c’est très compliqué. Je le gère avec mon n’ont pas un catalogue immense, mais du coup il est mieux travaillé. Et ils ont un accord avec Pias qui nous permet de bénéficier aussi d’une distribution physique, avec une avance de 60 000 euros sur les frais de fabrication », confie le manager du chanteur. Le tandem a recruté trois attachées de presse (télévision, radio et internet) pour assurer la promotion de l’album, et il compte bien obtenir un retour sur invesAxel Bauer tissement : « À partir de

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manager et ça se passe plutôt bien. Pour l’instant je ne vois pas de raison de le laisser tomber. » Même si sa petite entreprise a connu un succès relatif, « j’ai eu la chance que mes albums aient été très bien reçus par la critique, ce qui a produit un effet de bouche à oreille, confie-t-il. Étonnamment, j’ai pu rentrer dans mes frais et produire l’album suivant, et ce, deux fois de suite. J’ai également déjà pu produire mon prochain album, et je travaille actuellement sur le suivant. Tout ceci est une économie assez risquée et fragile. Je marche sur des œufs. Mais j’ai l’habitude de marcher doucement, et de ne pas courir... Et puis je suis très bien entouré. Cela aide beaucoup. » Ibrahim Maalouf privilégie également l’artisanat pour sa distribution numérique, via la plateforme low-cost Zimbalam de Believe, qui ne parvient pas à le convaincre de passer à la vitesse supérieure. « J’utilise en effet Zimbalam, car cela me permet en fait de garder un œil sur les ventes et de comprendre de façon ludique comment fonctionne le marché, explique-t-il. Je suis assez content de leur manière de fonctionner. Les avantages sont la transparence absolue. Pour ce qui est de passer à la vitesse supérieure, je m’y refuse tout simplement parce qu’absolu-

suit-il, l’EP de Lussi s’est hissé en tête du classement VF sur iTunes et 7e au général, et le téléphone a commencé à sonner immédiatement, mais les discussions sont toujours en cours. » Aussi, pour la sortie de son album, qui est déjà presque prêt, Laurent Cléry prépare un plan B, tout en continuant à frapper aux bonnes portes. « Comme il y a de moins en moins de signatures et de plus en plus de projets, on est obligés de s’organiser en indépendants, explique-t-il. À un moment donné, il faut se lancer. Il y a un timing à respecter. L’objectif est de ne pas se retrouver le bec dans l’eau quand l’album sera prêt. Donc on organise en premier lieu le plan B, et si une maison de disques veut récupérer le projet en cours de route, on discutera volontiers. » Le positionnement stratégique d’un agrégateur comme Idol, en partenariat avec Pias, ne le laisse d’ailleurs pas insensible : « Aujourd’hui, il n’y a plus de différences entre un distributeur et un autre, sauf entre un petit distributeur et une major. Du coup le digital devient très

important, ainsi que le fait de bénéficier d’un reporting transparent et clair, ce qui n’est pas le cas avec les majors, dont les reportings sont nébuleux et illisibles, et qui appliquent tout un tas d’abattements injustifiés. Mais le cœur du problème reste d’arriver à sortir en indé. » Avec d’autres artistes, dont il détient les droits d’édition, ce qui n’est pas le cas avec Lussi, Laurent Cléry envisage de sortir luimême des disques. « Sortir un disque en indépendant en tant qu’éditeur peut avoir un intérêt sur le long terme, même si je ne vais peut-être pas m’y retrouver sur le master. » D’autant que sa licence d’entrepreneur de spectacle peut également lui permettre de dégager d’autres sources de revenus. Reste un écueil à franchir, et de taille : l’autoproduction se marie très mal, en général, avec les aides à la production. « Les artistes avec lesquels je travaille sont tous autoproduits, indique Laurent Cléry, et on se retrouve avec des galettes déjà finies qui ne sont plus éligibles aux aides, parce que la plupart du temps, le studio a

été prêté sur la base d’un échange de service, on a produit avec des bouts de ficelles, et la convention collective n’a pas été respectée. Dans le cas d’une autoproduction finie, il peut aussi y avoir rachat de bande, et ce n’est pas pris en compte. Or ce sera de plus en plus fréquent. » ■

Laurent Cléry

« Je me revendique artiste-ouvrier »
On peut faire carrière pendant trente ans dans la musique sans chercher à en faire son gagne-pain. C’est ce qu’illustre le parcours de Didier Chappedelaine, leader des Wampas, à l’exact opposé du profil de l’artiste entrepreneur autoproduit qui émerge sur les ruines de l’industrie musicale après dix ans de crise du disque.
« Depuis le début, on savait qu’on ne faisait pas de la musique grand public et qu’on n’allait pas vendre plein de disques, donc dans ces conditions, ou tu travailles à côté, ou tu montes ton label, ta boîte, etc. Mais je n’avais pas envie de me prendre la tête, de rentrer en studio en ayant à l’esprit ma comptabilité, ou le crédit à rembourser à la banque à la fin du mois. Je trouve que ce n’est pas compatible avec le fait de faire du rock ‘n’ roll », confie ce tout jeune retraité de la RATP de 50 ans, après 28 ans de bons et loyaux services en tant qu’électricien. « À part au xxe siècle, il n’y a pas beaucoup d’artistes qui sont devenus milliardaires. Ça n’a duré que cinquante ans. Est-ce que c’est très sain de n’avoir que des Madonna et des Metallica ? On peut se poser la question. Il vaut mieux 1 000 artistes qui vendent 1 000 disques qu’un seul qui en vend des millions. Pour en vivre, c’est autre chose. Mais au départ, on ne fait pas de la musique pour gagner de l’argent », déclare celui qui s’est toujours arrangé pour prendre des congés quand il devait partir en tournée, parfois tous ses congés sur plusieurs années d’un seul coup. « J’en ai vu des gars qui se sont dit “Allez, on arrête tous de bosser, on se consacre à la musique à temps plein”. Mais à 30 ou 35 ans, ils ont des enfants, et ils sont toujours dans leur camion, à tourner sans arrêt pour gagner 800 € par mois, et ça le fait plus, observe-t-il. Je ne voulais pas me retrouver à arrêter de faire du rock ‘n’ roll pour des questions d’argent, ce qui est quand même un comble. »

■ Didier Wampas :

Lussi in the Sky

ment rien n’est proposé en termes d’investissement promotionnel. Et tant que je peux assurer moi-même la promotion, je n’ai pas réellement besoin de céder une partie de mes droits pour une promo dont j’ignore complètement la teneur... » Pour de nombreux artistes en développement, l’autoproduction reste cependant un artisanat contraint. « Pour moi, c’est devenu un choix par défaut, puisque je n’avais pas de partenaire pour le disque », reconnaît la chanteuse Lussi in the Sky, qui, après être sortie 4e de la Nouvelle Star en 2010, n’a pas donné suite aux propositions de Sony Music pour la sortie de son premier album, en raison de profonds désaccords artistiques. « Avec la Nouvelle Star, j’ai été très médiatisée, j’ai pu donc continuer à avoir une actualité sans disque. Je ne me suis pas arrêtée, je suis allée tout de suite sur scène, et un an après l’émission, j’ai sorti un EP en digital, raconte-telle. En décembre 2011, j’en avais vendu 3 000, et je continue d’en vendre beaucoup. Mais deux ans après l’émission, je dois proposer autre chose. Et sortir un album autoproduit en distribution physique, c’est beaucoup plus compliqué. » « Un EP autoproduit c’est bien, mais uniquement en digital, même avec un bon score sur iTunes, ça ne dure pas longtemps et c’est difficile à transformer », renchérit son manager Laurent Cléry. « La semaine de sa sortie, pour-

La musique n’a jamais fait que rajouter un peu de beurre dans ses épinards : « J’ai gagné un petit peu d’argent au début des années 2000 avec Manu Chao, mais avec les Wampas, ce n’est jamais allé bien loin, explique-t-il. Il faut voir que quand on jouait dans un festival comme les Vieilles Charrues, on touchait 150 € net chacun. Quant aux ventes de disques, ça ne rapporte rien. On ne touche que 10 % du prix de gros, et il faut se les partager à cinq. En sortant un album tous les deux ans, si on s’est partagé 2 000 € à cinq à chaque fois, c’est déjà bien. La seule chose qui rapporte, c’est de passer à la radio. Mais ils ne passent plus de rock ‘n’ roll. » Celui qui se revendique haut et fort

« artiste-ouvrier » dispose aujourd’hui de suffisamment de temps libre pour aller défendre son album solo, fraîchement sorti chez Atmosphériques, sur les scènes de France et de Navarre avec les Rennais de Bikini Machine : sans rogner sur ses congés, désormais. « Mon message, c’est qu’il ne faut pas désespérer si on ne parvient pas à vivre de sa musique, on peut toujours travailler à côté. D’ailleurs les 35 heures devraient servir à ça, à libérer du temps libre pour se consacrer à ses passions. Si de plus en plus d’artistes suivent cette voie, cela permettra d’assainir un peu le marché. » Et certainement aussi le régime de l’intermittence, par la même occasion...

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