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Octave MIRBEAU

LA FIN D’UN HOMME

C’est de M. Émile Zola qu’il s’agit.
M. Émile Zola fut puissant par le talent et par la force morale. Il nous donne l’exemple –
aujourd’hui trahi – d’un homme courageux dans sa vie, indompté dans sa foi, conquérant tout seul,
malgré les cris, les insultes et les haines, une large place au soleil de la gloire et de la fortune.
Attaqué dans ses idées, méconnu jusque dans ses intentions d’artiste, chansonné au café-concert
devant des foules ivres de sottise et d’ordure, couvert de la vomissure immonde des couplets de
revue, où son nom était devenu le synonyme d’une obscénité ; harcelé sans cesse par la glapissante
meute des aboyeurs, il ne se découragea pas, ne se rebuta pas, se défendit âprement. Loin de
trembler et de fuir devant l’insulte grandissante, il fonça sur elle, tête basse, poings fermés, avec une
vaillance superbe, et l’obligea, victorieux, à reculer et à se taire. Il n’était d’ailleurs plus, à ce
moment, un isolé.
À l’appel de cette voix mâle, qui formulait si crânement, en de telles bravoures de pensée,
bien des aspirations latentes, qui donnait un corps vivant, palpitant, à bien des enthousiasmes
impatients de prendre des ailes, des jeunes gens étaient accourus, qui combattirent avec M. Zola,
pour M. Zola. ; les mêmes que, dans ses expansions récentes et ses publiques confidences, M. Zola
traite amèrement de « bons petits jeunes gens » , sans doute parce que quelques-uns d’entre eux sont
sans doute ses égaux, sinon en renommée, du moins en talent. Enfin, depuis douze ans M. Zola
possédait l’universel respect ; il avait l’une des popularités les plus étendues que puisse rêver un
écrivain que cela amuse d’être populaire ; des amis groupés en école retentissante ; toutes les
formes, toutes les caresses, toutes les ivresses, tous les orgueils du succès – du vrai. Que voulait-il
encore ? Libre, consacré, glorieux , riche, sans une tache, sans une défaillance dans sa vie de luttes,
semée d’obstacles franchis et féconde en dégoûts surmontés, à quoi pouvait-il encore aspirer, sinon
à jouir des délices d’une fortune et d’une gloire si justement, si vaillamment acquises ?
Aujourd’hui, pour un bout de ruban que peut obtenir, en payant, le dernier des escrocs ; pour
une broderie verte que peut, en intriguant, coudre à son habit le plus navrant des imbéciles, M. Zola
renie tout : luttes, amitiés anciennes, indépendance, œuvres. Prêt aux plus fâcheuses humiliations,
décidé à s’en aller, la corde au cou, pieds nus, quémander d’une voix repentie la bienveillance de M.
Camille Doucet, qui le nargue, de M. Sardou, qui l’outrage, de M. Claretie, qu’il assomma jadis à si
formidables coups de massue. On le sent prêt à la pire des apostasies : l’apostasie de soi-même. Il
peut mieux encore. Si un duc l’exige, il crachera sur l’œuvre admirable qui lui a coûté tant de dures
peines, tant de douloureux efforts, tant de labeur prodigieux ; il la brûlera sur le seuil fermé de cette
Académie qui, désormais, va rouler, dans la boue de ses intrigues et le ridicule de ses pichenettes, ce
magnifique talent dévoyé, ce haut caractère découronné. Une âme noble peut regretter
publiquement un passé douteux, des opinions irréfléchies et condamnables. À cela, il n’y a que de
l’honneur.
Mais ce n’est point le cas de M. Zola. Son passé à lui est pur, ses opinions furent ardentes,
utiles et sincères. Il a mis, sur la dernière moitié de ce siècle, la triomphale empreinte de sa large
main. Après Flaubert, après les Goncourt, trop sensitifs, trop dégoûtés, trop nerveusement artistes,
pour se jeter dans les ennuis et les écœurements de la bataille d’au jour le jour, M. Zola, plus
vulgarisateur, plus conquérant, diffusa la lumière qu’ils avaient allumée, montra les horizons
élargis, détermina les courants nouveaux. Et on l’admira, non seulement pour la beauté de son
œuvre, mais surtout pour la virile et inaltérable fierté avec laquelle il avait imposé au public cette
œuvre contestée, honnie, calomniée. Qu’avait-il donc à désavouer, puisque tout ce qu’il a fait était à
son honneur, et puisque chaque désaveu sera un ravalement de son œuvre, un abaissement de sa
dignité d’écrivain, et presque une trahison envers ceux qui l’ont suivi, soutenu, aimé ?
Je ne prétends point qu’il est criminel d’ambitionner l’Académie. Il faut croire que les
baisers de la Vieille ont d’assez puissantes caresses, pour que tant de gens qui, jeunes, les
repoussaient, s’y soient, l’âge venu et l’organisme affaibli, précipités avec furie. M. Zola eût dit
carrément : « Eh bien, oui, l’Académie me tente… Au fond de mon indépendance, il y avait un
vieux germe de servitude. Il me faut une étiquette, une discipline, des maîtres, le coup de fouet des
honneurs officiels. Je veux figurer dans les cortèges et, dans les salons où l’on cause encore, traiter
le duc d'Aumale de “cher collègue”, goûter aux joies inconnues que versent sur les élus de M.
Camille Doucet les orléanistes prunelles de Mme Eviza. » Ces désirs eussent paru mesquins, et
voilà tout. L’on pouvait regretter qu’un homme de cette trempe, de cette carrure, qu’on croyait
supérieur à ces petits préjugés, inaccessible à ces petites vanités, n’eût point le cœur assez haut
placé pour demeurer intact dans sa belle indifférence, et pour ne point comprendre que, voulant se
grandir et monter plus haut, il se rapetissait à la taille commune, et descendait au niveau de l’idéal
vulgaire.
Mais là se bornaient les droits du critique, parce que chacun, en définitive, est le maître de
diriger sa vie comme il l’entend. Il n’en a point été ainsi. M. Zola, qui eut tous les courages, n’eut
point le courage d’avouer naïvement cette faiblesse, moins tardive, moins imprévue qu’on ne le
pense, car j’en retrouve les premiers symptômes dans L’Œuvre, où il sacrifie ses camarades de
jeunesse ses amitiés de combat et, dans une conversation d’art, publiée il y a trois ans, où l’ancien
défenseur de Manet souriait galamment à la peinture académique. Conscient de son ridicule, et
s’imaginant y échapper, M. Zola a tenté de “sauver les apparences” par une suite d’inacceptables et
romanesques raisons dont M. Albert Wolff, ici même, a très bien démontré le jésuitisme et l’inanité.
M. Zola parle du triomphe de son art, et il sait qu’il entrera à l’Académie, non point avec les
honneurs du conquérant, mais avec les humiliations du vaincu. Son art, frémissant des audaces du
verbe et de la pensée, triomphe partout, excepté là où il veut le conduire, repentant et soumis.
Et comme il se rend compte que cette raison burlesque ne peut suffire à convaincre le public,
il s’en prend à son entourage, il rejette l’anormal de sa décision sur le dos de ces « bons petits
jeunes gens » qui l’encourageaient, dit-il, dans son dédain des récompenses officielles. Et, avec la
mine contristée, pleurarde, d’un enfant qui vient de briser un joujou, il gémit : « Et eux, tous les
ans, on les décorait ! » Est-ce M. Huysmans, qui travaille dans un mépris souverain de toute
réclame et de toute vaine notoriété ? Est-ce M. Guy de Maupassant, dont on raconte qu’il a refusé la
croix ? Est-ce M. Hennique, dont je connais les hautes visées et l’horreur du charlatanisme ? Est-ce
M. Céard ? Est-ce M. Paul Alexis ? À moins que ces bons petits jeunes gens ne soient M. Edmond
de Goncourt et M. Alphonse Daudet ?
Le spectacle de cet écroulement, de cette fin d’un homme admiré entre les plus admirés, est
douloureux, même à ceux-là qui, comme moi, n’ont jamais été de ses familiers, mais qui l’aimaient
jusque dans les écarts de son mâle génie, les brutalités de sa force et la farouche indépendance de
son caractère. Et je ne puis m’empêcher de penser, avec un redoublement de respect, à M. Barbey
d’Aurevilly, qui donne à M. Zola l’exemple d’une fierté invaincue, d’une indépendance continuée
jusque dans l’extrême vieillesse, à M. Barbey d’Aurevilly sur l’âme de qui, jamais, rien n’a mordu
de ces ambitions séniles, et qui préservera sa mémoire immaculée d’une de ces attristantes
faiblesses qui marquent, chez ceux qui en sont atteints, l’heure de l’irrémédiable décadence.

* * *

Il y a, dans L’Œuvre, des confidences autobiographiques qui expliquent la nature intime de
M. Zola et montrent, sous un jour parfois pénible, le parvenu qui est en lui. Sandoz, en qui M. Zola
s’est personnifié, a enfin vaincu, à force de volonté, de travail, de courage, la sottise et la haine qui
entravèrent ses débuts. Il est presque illustre ; il commence à être riche. Toutes les semaines, il
invite à dîner ses amis pauvres, attardés dans la malchance ou la bohème. Et il éprouve une joie
immense, non à les voir réunis autour de sa table, mais à les écraser de son luxe naissant ; il mesure
son bonheur d’homme bien nourri, bien vêtu, aux visages maigres, aux habits râpés de ses hôtes. En
termes blessants, il insiste sur l’abondance du menu, sur la variété des plats rares et compliqués.
Ah ! ce n’est plus les misérables dîners d’autrefois, dans la petite chambre à peine meublée, où ils
étouffaient autour d’un pot-au-feu morose. Et Sandoz rappelle les plus lointains souvenirs des
dèches anciennes, anciennes pour lui, toujours présentes pour eux. « Mangez donc, leur dit-il,
emplissez-vous, mes vieux ; profitez de mes largesses… Demain, ce sera le ventre serré, ou bien la
nausée de l’infâme crémerie... Tenez, un homard !… et du kilkis !... Vous ne savez pas ce que c’est,
vous autres, que du kilkis ! » Il leur met des morceaux dans la bouche, en leur disant ce que cela
coûte.
M. Zola a été un fort ; mais il lui a manqué, comme à Sandoz, ce qui fait l’esprit et le sourire
de la force : la bonté ; tout son malheur vient de là. Tant que dura la lutte, son implacable volonté de
parvenir, sa fièvre de créer l’œuvre glorieuse suffirent à remplir sa vie, donnèrent une constante
activité à ses constants besoins de victoires et d’égoïsme. La tête en feu laissait le cœur glacé.
Aujourd’hui que l’heure bien gagnée du repos a sonné, il regarde autour de lui. Son œuvre est
immense, toujours debout en son bloc de lumière ; mais les amis d’autrefois ne sont plus là. Écrasés
dans la bataille, ou bien chassés par les kilkis, ils sont partis. À mesure que les hospitalières et
accueillantes maisons de M. de Goncourt et de M. Daudet s’emplissent d’amis, la sienne se vide. Il
a peur de la solitude pour sa vieillesse, il redoute de devenir une sorte de vieux Fouan, errant à
travers les plaines glacées de la littérature, si durement, si sauvagement, si superbement labourées
par lui. Alors, il cherche, il espère que l’amitié des académiciens comblera le vide laissé par les
artistes, camarades des premières luttes, des premiers espoirs.
« Celui qui n’a pas d’amis, dit Saint-Just, sera mis à mort » . M. Zola a compris ce que, sous
sa forme fantaisiste, cette parole contenait de profonde psychologie humaine. Il s’exécute.
Le Figaro, 9 août 1888

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