fyin OLEXANDRE DOVJENKO

MA DESNA ENCHANTÉE
Nouvelle-Scénario

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Traduit de l ' u k r a i n i e n par G e n e v i è v e KOFFMAN Illustré par Olexandre IVAKHNENKO

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« Molod », 1976

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Traduction française. Les E d i t i o n s • D n i p r o », 1981

OLEXANDRE DOVJENKO
(1894—1956)

La culture soviétique en général, et la culture ukrainienne en particulier se manifestent brillamment sous tous leurs aspects. Depuis la Révolution d'Octobre jusqu'à nos, jours, d u r a n t les orages et le feu de la lutte contre les ennemis de la révolution, contre les envahisseurs étrangers, au cours des exploits au travail et de l'édification d'une vie nouvelle, notre peuple a créé des valeurs culturelles qui sont venues enrichir l'humanité entière. Le cinéma soviétique, notamment, a acquis une renommée mondiale, et parmi les noms de nos cinéastes, celui d'Olexandre Dovjenko est l'un des plus éclatants. J e parle de lui comme d'un maître du cinéma, car c'est précisément dans cette b r a n che de la culture qu'il a fait le plus, c'est dans le cinéma qu'il voyait la vocation de sa vie, c'est ici que s'est manifesté le mieux son talent extraordinaire; c'est dans le cinéma que se sont justifiées les paroles que j'ai entendu dire plus d ' u n e fois, et que j'ai dites moi-même : cet homme porte le sceau du génie._ Mais Dovjenko n'était aucunement l'homme qui peut s'enfermer dans le cercle d ' u n e seule profession, ou se restreindre à une profession en général. C'était une puissante individualité à l'esprit créateur, mais il était homme avant tout. Son travail vigilant, son travail de grand artiste, il le mettait au service du peuple. Il écrivait dans l'un de ses articles : « La passion de l'artiste-citoyen, son inspiration qui lui vient des intérêts de la vie du peuple, sa faculté d'aimer ou de détester de compagnie avec son peuple,— voilà la première et l'infaillible condition, sans laquelle l'artiste ne peut trouver son thème et sa manière ». Olexandre Dovjenko était un homme r e m a r q u a b l e m e n t doué ; il rappelait en cela les maîtres de la Renaissance. Ce qui le rapprochait d'eux et des artistes de l'école romantique ou de caractère romantique, c'était l'amour des tons vifs et des contrastes expressifs, l'amour du monde avec son jeu infini de couleurs et de clairs-obscurs, avec sa beauté, chaude et palpitante. Il écrivait lui-même la m a j o r i t é des scénarios de ses films. Rien d'étonnant à cela, car il était aussi un grand écrivain, possédant profondément le sens de la dramaturgie. Dovjenko était un artiste accompli et un novateur des pieds à la tête ; il n'avait pas besoin de faire d ' e m p r u n t s à d'autres individualités, si talentueuses fussent-elles. Il percevait le monde à sa manière, et il désirait le r e n d r e aussi à sa 5

manière. C'est ce qu'il faisait comme auteur de ses scénarios et réalisateur de ses films. Mais il attirait t o u j o u r s les écrivains vers le cinéma, cet art qui est le plus accessible aux larges couches du peuple, et qui exerce sur elles le plus d'ascendant. J e me souviens cependant que Dovjenko, qui avançait par des chemins encore non battus, ressentait fortement — ne prenez pas cela pour une contradiction — le souffle des traditions du temps passé. Il aimait apprendre, et parmi ses maîtres, je voudrais nommer tout d'abord Gogol dont l'oeuvre a laissé une empreinte profonde sur les contemporains et amis d'Olexandre Dovjenko, Youri Yanovsky et Ostap Vychnia. Il est vraiment bien dommage que Dovjenko n'ait réussi à réaliser son rêve: porter à l'écran son cher « Tarass Boulba». Le « Tarass Boulba » de Dovjenko aurait été certainement une oeuvre indépendante sur un thème de Gogol. Tout ce que faisait Dovjenko était l'objet de discussions animées, de disputes parfois, que seules, les oeuvres sérieuses et de grande portée sont susceptibles de faire naître. Dovjenko ne laissait personne indifférent. Son « Arsenal », son « Chtchors », sa « Terre » sont des hymnes à l'héroïsme h u main, au travail, à la p r o f o n d e u r et à la force des pensées h u maines, aux sentiments et aux passions de l'homme. Sa « Desna enchantée », c'est un récit sincère et lyrique, empli d'amour pour le pays natal, pour le peuple laborieux, pour l'Ukraine au glorieux, mais tragique passé et à l'avenir, glorieux et radieux. Son « Poème de la Mer », c'est un poème sur la mer infinie des caractères humains dans toute leur complexité, sur la vie et l'activité des Soviétiques, ces gens nouveaux sur une t e r r e rénovée. Dans son « Poème de la Mer », dans ses autres scénarios et films, dans ses nouvelles et ses récits, Dovjenko ne recherche pas la vraisemblance extérieure dans laquelle on doit observer les indices infaillibles du réalisme. Hardiment et sans hésiter, Dovjenko écarte les murs du prosaïsme ; il connaît parfaitement et utilise à merveille le pouvoir du fantastique ou de tout ce qui nous paraît l'être. Il ne s'arrête nulle part, même devant la vérité amère sur la n a t u r e humaine. Il aime les gens, et il est impitoyable envers toute manifestation de vilenie, d'improbité et de sordidité. Dovjenko dépeint en couleurs violentes et brutales tous ceux qui tirent la vie en arrière, qui amoindrissent la grandeur de nos jours ; il se révolte contre tout ce qui fait preuve d'esprit étroit et mesquin, d'égoïsme, de platitude et de lâcheté. P e n d a n t la guerre, Olexandre Dovjenko déploya tout son talent : il n'était pas seulement un maître reconnu du cinéma, il était aussi un prosateur et un dramaturge. On lui doit également des articles sur la vie sociale et politique. J e me souviens de son allocution au second meeting antifasciste des représentants du peuple ukrainien qui se déroula à Saratov, 6

le 30 août 1942. Les discours des participants étaient transmis par radio en Ukraine Soviétique, occupée alors par les nazis. Celui de Dovjenko commençait ainsi : « J e suis ici parmi mes f r è r e s mais un désespoir profond et un courroux terrible se sont emparés de mon âme. J e me tiens, face à l'Occident, face à l'Ukraine, ma Patrie réduite à l'esclavage. Triste et angoissé, je vois l'Ukraine, toute en feu, qui s'étale devant moi ». Dovjenko aimait passionnément sa Patrie soviétique. Il était r a r e de trouver, même chez les artistes et les personnalités publiques les plus remarquables, une telle sincérité et une telle intégrité. Dovjenko était homme, artiste et citoyen : il formait un tout harmonieux qu'il n ' a r r i v e pas souvent de rencontrer. Dans la vie quotidienne, dans ses relations avec ses amis, Dovjenko était un personnage aussi brillant que dans son oeuvre. Dovjenko aimait la nature, il adorait surtout le jardinage. Il aimait tout travail humain, toute création humaine en général. La construction des villes, la transfiguration et la conquête de la nature, sa sauvegarde et sa protection, les beaux-arts, la littérature, les chansons populaires, le théâtre, les écoles, l'éducation des enfants,— de toutes ces choses Dovjenko parlait non seulement avec a r d e u r et enthousiasme, mais aussi en vrai connaisseur. A l'entendre émettre ses réflexions sur l'utilisation de l'énergie des fleuves sibériens ou sur la reconstruction de Kiev et d'autres villes de l'Ukraine, on sentait que Dovjenko, remarquable m e t t e u r en scène et écrivain, aurait très bien pu être ingénieur ou architecte. Il avait le don — d'après sa propre expression — de «penser en grand ». Quand une idée lui venait en tête, il s'en enflammait jusqu'au bout. Il écrit dans son autobiographie qu'étant e n f a n t il rêvait de devenir capitaine au long cours. Eh bien, on peut dire qu'il le f u t réellement d u r a n t toute son activité créatrice. Nos archives conservent son projet de scénario fantastique sur un vol jusqu'à Mars et des voyages dans les espaces cosmiques. Nous savons maintenant que l'humanité, et notamment son avant-garde — la société soviétique — sont tout près de réaliser ce projet fantastique. Dans une note biographique Dovjenko écrivait, se souvenant des jours de sa jeunesse : « J'étais un être droit, généreux et audacieux ». Ce ne sont pas des propos de vantard, comme on aurait pu le penser si ceci avait été dit par quelqu'un d'autre. C'est la pure vérité. Droit, généreux et audacieux, tel f u t Dovjenko, l'homme et le créateur, tel f u t le Dovjenko que nous garderons pour toujours dans nos coeurs.
1956 — 1958 Maxime RYLSKY

C'est par un aveu que je voudrais commencer ce petit récit sur ma vie écrit pour le cinéma : de plus en plus souvent, les souvenirs de mon enfance viennent m'assaillir dans la réalité de ma vie quotidienne. A quoi sont-ils dus? Est-ce à une séparation de longue durée avec la t e r r e de mes aïeux, ou bien en estil ainsi avec chaque être humain, qu'à un certain moment, les contes et les prières de son plus jeune âge lui reviennent à la mémoire et l'envahissent tout entière. Peut-être est-ce les deux à la fois, et dans la même mesure que le désir irrésistible que nous éprouvons, nous remémorant nos précieux jouets d'enfant, qui d'une façon ou d'une autre sont toujours présents à notre esprit, de remonter aux toutes premières sources de notre n a t u r e et à l'aube de notre vie: à nos premières joies, à nos premiers chagrins, au charme de nos premiers transports... Comme on était bien dans notre potager ! Comme il était joyeux et a t t r a y a n t ! On s'engouffrait dans un flot de v e r d u r e à peine avait-on franchi le seuil du portillon. Et le jardin en fleurs aux premiers jours de printemps ! Et en été, quand se mettaient à fleurir les concombres, les citrouilles et les pommes de t e r r e ! Tout cela en même temps! Et puis après, c'était le tour des framboisiers, du cassis, du tabac, des haricots... Elle semait de tout, notre maman, elle était infatigable pour ça : des tournesols et des pavots, des betteraves et des arroches, du fenouil et des carottes... — Ce que j'aime le plus au monde, c'est planter quelque chose, disait-elle souvent. Cela me fait un tel plaisir de voir toutes ces petites herbes sortir de terre. Vers le milieu de l'été, le potager était à un tel point envahi par les plantes, qu'elles n'y avaient plus assez de place. Elles grimpaient les unes sur les autres, s'entrelaçant, s'étouffant mutuellement ; les unes montaient
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jusqu'au toit, les autres s'accrochaient à la palissade d'où les citrouilles pendaient en pleine rue. Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir de framboises ! Et des rouges, et des blanches ! Et les cerises, les poires sucrées ! On en mangeait tant toute la journée, que le soir on avait le ventre comme un tambour. Je me souviens que nous avions aussi une grande plantation de tabac. Tout petits, nous nous y promenions comme dans une forêt vierge, et c'est là que nous nous sommes fait nos premiers durillons sur nos mains d'enfants. Le long de la claie, derrière une vieille remise poussaient d'épais buissons de cassis, de sureau, et un tas d'autres plantes dont le nom m'était inconnu. Les poules venaient y 'pondre en cachette, à l'insu de maman. Nous n'osions pas nous y a v e n t u r e r trop souvent, dans ces parages, car, même en plein jour, il y faisait tout noir, et nous avions peur des vipères. Lequel d ' e n t r e nous n'a-t-il pas eu peur des vipères dans son enfance, sans jamais d'ailleurs n'en avoir vu une seule de toute sa vie ? Derrière la maison, située au milieu du jardin et entourée de fleurs, s'était conservée, à côté des cerisiers, une vieille cave, couverte d'absinthe d'où s'exhalait toujours, à travers la t r a p p e ouverte, une odeur de moisi. Des crapauds y sautaient dans la soirée et c'était aussi probablement le refuge des vipères. C'est là, sur la cave, qu'aimait à dormir grand-père. Grand-papa ressemblait beaucoup au Bon Dieu. Quand je faisais ma prière, je regardais toujours, accroché dans un coin, le portrait du vieillard, vêtu de vieux habits pailletés d'argent, tandis que lui, à ce momentlà, couché sur le four, écoutait, en toussotant, les prières que je lui adressais. Le dimanche, on allumait devant les images saintes une petite veilleuse bleue, qui était toujours pleine de mouches. Saint Nicolas, lui aussi, ressemblait à g r a n d père, surtout les jours où celui-ci buvait avant le dîner un verre de vodka poivrée. Ces jours-là m a m a n ne se fâchait pas. Saint Théodore ressemblait plutôt à papa. Ce saint-là, je ne lui adressais pas de prières. Sa barbe était encore noire, et il tenait en main un bâton,
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recouvert, j'ignore pourquoi, d ' u n mouchoir blanc. Quant au Bon Dieu qui ressemblait à grand-père, il tenait dans une main une salière ronde, tandis que de l'autre, ses trois doigts joints, on aurait dit qu'il avait l'intention de p r e n d r e une gousse d'ail. J'ai appris plus tard que mon grand-père s'appelait Sémione. Grand et maigre, le f r o n t découvert, il avait de longs cheveux gris ondulés et une grande barbe blanche. Il souffrait d'une hernie qui datait du temps, où, encore jeune, il avait été tchoumak*. Il sentait la terre chaude et un petit peu aussi le moulin. Il connaissait les livres religieux, et le dimanche, il aimait lire solennellement le psautier. Personne n'y comprenait un mot, lui non plus d'ailleurs, et nous en étions fort affligés, car nous sentions bien dans toutes ces choses un charme particulier et mystérieux. Maman détestait grand-père, le tenant pour un nécromancien, liseur de « livres noirs». Nous ne la croyions pas et défendions grand-papa, car à l'intérieur le psautier n'était pas noir du tout, mais bel et bien blanc, et sa grosse couverture en cuir était marron, comme du miel de sarrasin ou une vieille botte. D'ailleurs maman réussit tout de même à le d é t r u i r e ; elle brûla ses pages une à une, craignant de le jeter dans le feu tout entier : il aurait pu exploser et le four se serait effondré. Grand-père aimait bien faire la causette, et quand quelqu'un lui d e m a n d a i t le chemin de Borzna ou de Batourine, il restait longtemps planté sur la route, son fouet en mains, criant dans le dos du passant : — Allez tout droit, t o u j o u r s tout droit, ne tournez nulle part! C'est un b r a v e homme, que Dieu le protège, disait-il avec bienveillance q u a n d l'inconnu avait enfin disparu dans les buissons. — Qui est-ce, grand-père ? D'où vient-il, cet homme? — Mais je ne sais pas, moi, je ne l'ai jamais vu... Eh bien, tu vas bouger, toi, s'adressait-il à son cheval, en s'asseyant sur le chariot. Hue, hue donc... Il était le bon esprit des prairies et des eaux. Il n'avait pas son pareil parmi nous pour ramasser les
* Tchoumak — Ukrainien qui autrefois faisait le négoce du sel, l ' a p p o r t a n t de Crimée dans des c h a r r e t t e s attelées de boeufs. (N. du T.)

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champignons et cueillir les baies des forêts et il savait causer avec les chevaux, les veaux et les herbes, avec le chêne et le vieux poirier, avec tout ce qui vivait, qui poussait et qui remuait tout autour. Et quand, de temps en temps, nous attrapions du poisson au filet ou à la senne et que nous le rapportions dans la hutte, il hochait la tête d'un air r é p r o b a t e u r et disait avec un sentiment à peine avoué de pitié et de résignation pour le temps qui passe : — C'est du poisson, ça? C'est une honte! De mon temps, le poisson, vous savez, c'était v r a i m e n t du poisson ! Quand nous allions à la pêche, avec feu Nazare, que Dieu le protège, quand on... Et grand-père nous emmenait alors dans les profondeurs du temps passé, empYeint d'une telle féerie, que nous en restions bouche bée, et que nous en oubliions de tuer les moustiques qui nous piquaient les jambes et le cou, et qui en profitaient pour nous dévorer des pieds à la tête, se délectant de notre sang. Le soir tombait, sous les étoiles, de gros silures faisaient la culbute dans les flots de la Desna, et nous étions là, les yeux g r a n d ouverts à écouter grand-père, jusqu'à ce que nous nous endormions enfin dans le foin odorant, sous les chênes, au bord de la Desna enchantée. De tous les poissons, c'est la tanche que g r a n d - p è r e estimait le plus. Pour la pêche, il ne se servait ni du filet ni de la senne. Il a t t r a p a i t les poissons avec ses doigts, comme un prestidigitateur chinois, et ils avaient l'air de nager d'eux-mêmes droit dans ses mains. Les gens disaient que grand-père savait des mots secrets qui avaient le don d ' a t t i r e r le poisson. En été, grand-père s'allongeait souvent sur la cave, surtout vers midi, alors que le soleil dardait des rayons d'une chaleur telle, que nous nous sauvions tous, les enfants, le chat, le chien et les poules, à l'ombre des livèches, des groseilliers ou du tabac. C'était là son plus grand plaisir... La chose qu'il aimait le plus au monde, c'était le soleil. Il vécut sous le soleil pendant près de cent ans, sans jamais se mettre au frais. Et quand son heure sonna, c'est sous le soleil, couché sur la cave auprès du pommier, qu'il rendit son dernier soupir.
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Grand-père était un gros tousseur. Il pouvait tousser si fort et si longtemps, que malgré tous nos efforts nous ne parvenions pas à le singer. Sa toux se faisait ent e n d r e dans tout le voisinage, et à sa manière de tousser, les vieilles gens pouvaient même prédire le temps qu'il ferait le lendemain. Parfois, couché sous le soleil ardent, il était pris d'une quinte si violente, qu'il se mettait littéralement à hurler comme un loup ou rugir comme un lion. Il devenait cramoisi, et se t e n a n t sa hernie à deux mains, il gigotait de ses jambes en l'air comme un tout petit enfant. Alors, le chien Pirate, qui dormait sur l'herbe à côté de lui, se réveillait en sursaut, et, effaré, s'enfuyait dans la livèche, d'où il se mettait à aboyer furieusement.

— Mais qu'est-ce qui te prend? marmonnait le pauvre vieux. Veux-tu bien te taire. — Oua, oua, s'entêtait Pirate. — Oh, si seulement tu pouvais t'étrangler avec un os! Khe, khe... Quand grand-père toussait, on aurait dit des milliers de petites flûtes qui jouaient dans sa poitrine. D'abord la toux grondait longtemps et sourdement, pareille à la lave d ' u n volcan, mais après les notes les plus aiguës, quand grand-père devenait bleu comme une fleur de liseron, le volcan se mettait en action; alors nous n'avions plus qu'à détaler à toute vitesse, poursuivis par des bruits de t o n n e r r e qui faisaient place à des geignements d'accalmie. Un jour que je me sauvais de ces hurlements, je sautai de dessous un buisson de groseille en plein dans

le tabac. Il était très haut et très touffu, et au-dessus de ses fleurs, de ses grosses fleurs d'or, pareilles à celles qu'ont les popes sur leurs chasubles, des nuées d'abeilles tourbillonnaient. Je me couchai dans la v e r d u r e épaisse, et caché par les larges feuilles de tabac, je me mis à r a m p e r vers les concombres. Là aussi il y avait plein d'abeilles. Elles s'affairaient autour des fleurs, volaient du tournesol au pavot et du pavot à leur ruche avec une telle agilité et un tel empressement, que malgré tous mes efforts et toutes mes taquineries, pas une seule ne me piqua. Ce n'est pas que le dard d'abeille ne fit pas mal, bien au contraire, mais c'est que, piqué, je me mettais à pleurer, alors grand-père ou maman me donnaient un kopeck qu'il fallait appliquer à l'endroit douloureux. Le bobo s'en allait bien vite, et pour un kopeck je pouvais m'acheter chez Massi q u a t r e bonbons — pensez donc! — que je suçais jusqu'au soir. Après m'être gorgé de bourgeons de concombres dans la compagnie des abeilles, je tombai soudain sur les carottes. J e ne sais pourquoi, mais c'est justement elles que je préférais. Elles poussaient entre les concombres en petites rangées frisées. J e regardai tout autour pour m'assurer de n'être point surveillé. Il n'y avait personne. Il n'y avait qu'une forêt épaisse de tabac et de pavots, des maïs hauts comme des peupliers, et des tournesols. Le ciel pur de midi était sans tache et un calme tel régnait à l'alentour qu'on aurait cru le monde endormi. On n'entendait que le léger bourdonnement des abeilles, et au loin, venant de la cave, les rugissements de g r a n d père. Accompagné de Pirate, je me jetai donc sur les carottes. J ' e n arrachai une, elle était trop petite. Sa fane était très longue, mais la carotte elle-même était toute mince, à peine rose, et sans aucun goût. J ' e n att r a p a i une autre, elle était encore plus petite. Ce f u t la même chose avec la troisième. J'avais tellement envie de carottes que j'en tremblais! Je passai en revue toute la rangée, mais je n'en trouvai aucune qui me convînt. Quand je me retournai, je f u s pris d'horreur. Que faire avec toutes ces carottes que je venais d'arracher? J e les replantai en t e r r e pour qu'elles continuent à pous14

ser et je t o u r n a i dans le potager en quête de quelque chose de bon. J ' e r r a i ainsi assez longtemps. Je suçai le miel des fleurs de tabac et des citrouilles qui poussaient sous la palissade, je goûtai des mauves et des grains de pavots encore laiteux, je mâchonnai la résine gluante des cerisiers, j'entamai une dizaine de pommes, vertes et acides. Je me décidai enfin à r e n t r e r à la maison, quand j'aperçus soudain mon arrière-grand-mère, la m è r e de grand-papa, qui allait et venait au milieu des carottes. Je m'enfuyai, mais elle courut après moi. Complètement effaré, je me mis à a b a t t r e les tournesols les uns après les autres. — Ah, te voilà, garnement ! Si seulement tu pouvais te casser les jambes ! Je fis un saut dans le tabac. « Je vais aller me cacher dans les framboises », me dis-je. Pirate galopait derrière moi. — Pourquoi abîmes-tu le tabac, espèce de fou ? Il vaudrait mieux que tu te casses les bras et les jambes, et que tu restes ici jusqu'aux calendes grecques. Je te souhaite d'y faner, ignare, comme sont fanées maintenant les pauvres petites carottes que tes mains de bagnard viennent d ' a r r a c h e r de t e r r e ! Sans pénétrer p r o f o n d é m e n t dans l'analyse historique de certaines survivances, il faut dire que chez nous, en Ukraine, les simples gens ne croyaient pas beaucoup en Dieu. On croyait plutôt à la Sainte Vierge et aux saints : saint Nicolas, saint Pierre, Elie, Pantélémon. On croyait également au malin esprit. Quant à Dieu, ce n'était pas qu'on ne voulût le reconnaître : simplement, par délicatesse, on n'osait pas le déranger directement. Les petites gens bien élevés, auxquels appartenait notre famille, étaient trop modestes pour faire intervenir Dieu en personne dans les événements insignifiants de leur vie quotidienne. C'est pourquoi, les prières étaient adressées en bas lieu — à saint Nicolas, à saint Pierre, etc. Les femmes, elles, confiaient leurs plaintes à la Sainte Vierge, qui, à son tour, devait les t r a n s m e t t r e à son Fils ou auSaint-Esprit.
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On croyait également aux fêtes. Je me souviens que grand-mère me disait souvent : « Que Noël te terrasse ! » ou bien « qu'il soit terrassé par les saintes Pâques ! » C'est ainsi que, courant après moi dans le potager, mon aïeule tomba à genoux au milieu des plants de tabac. Autant g r a n d - p è r e aimait le soleil, a u t a n t sa mère,— j'appris plus tard qu'elle s'appelait Maroussyna,— aimait les malédictions. Elle maudissait tout ce qui lui tombait sous la main : les porcs et les poules, les petits cochons qui piaillaient, Pirate qui aboyait, les enfants, les voisins. Le chat était maudit deux ou trois fois par jour, si bien qu'il en tomba malade et finit par crever quelque part dans le tabac. C'était une petite vieille toute menue, très vive, au regard si perçant que rien au monde ne lui échappait. On pouvait la laisser trois jours sans rien lui donner

à manger, mais elle n'aurait pu passer une seule journée sans maudire quelque chose. Les malédictions étaient sa nourriture spirituelle. Il suffisait du moindre prétexte, pour qu'elles s'écoulent de ses lèvres en un courant ininterrompu, comme les vers d'un poète inspiré. Ses yeux lançaient des éclairs, ses joues s'enflammaient, u n feu sacré envahissait alors son vieux coeur, ardent et ténébreux : — Sainte Mère de Dieu, reine céleste, invoquait-elle directement le ciel, ô douce colombe, sainte m a r t y r e , frappez-le, cet ignorant, de votre voile sacré ! De même qu'il a arraché de terre ces pauvres petites carottes, arrachez-lui, ô reine de miséricorde, et tordez-lui les bras et les jambes, broyez-lui, ô Mère de clémence, tous les petits os des doigts. Reine des cieux, ma protectrice divine, ayez pitié de moi, exaucez mes prières,

faites qu'il ne grandisse, mais qu'au contraire il rapetisse, faites qu'il n'entende plus jamais le chant du coucou et le tonnerre des cieux. Saint Nicolas, venezmoi en aide, saint Georges, et vous, saint Grégoire, qui chevauchez sur votre coursier blanc, de blanc sellé, châtiez-le de votre dextre, afin qu'il n'en goûte plus jamais, de ces petites carottes, faites qu'il soit accablé de maux, qu'il a t t r a p e la gale, et qu'il soit rongé par les vers... Tremblant d'indignation, la vieille accompagnait sa prière de larges signes de croix. P e n d a n t ce temps-là, couché dans les framboises, un p a u v r e petit ange déchu pleurait sans larmes. Il était tombé d'un ciel d'azur sans tache et ses ailes fragiles s'étaient brisées près des carottes. Ce petit ange, c'était moi. Tapi sous les framboisiers, derrière les buissons de groseilles, j'écoutais, fasciné, les supplications de grandmaman. J'avais peur de r e m u e r ne fut-ce qu'un doigt, pour que la Sainte Vierge ne s'aperçoive que j'étais là, caché dans les framboises. Même Pirate, de dessous les groseilliers, regardait g r a n d - m è r e avec effroi. J e ne sais comment se seraient terminées ces prières, et peut-être, en effet, aurais-je eu à jamais les membres tordus, si à ce moment-là, on n'eut entendu, v e n a n t du côté de la cave, la voix douce de grand-père que les invocations de sa mère avaient réveillé. — Dites, maman, vous ne pourriez pas m ' a p p o r t e r un bol de compote ? J'ai quelque chose au v e n t r e qui me brûle si fort ! — Ah, tu es là, toi ! Eh bien, que tu ne te relèves jamais ! Et l'orage s'abattit sur la cave. — Tout de suite, je te l'apporte, ta compote. Bon Dieu, que tu en sois gavé, et que tu ne sois jamais rassasié ! Que tu attrapes la gale ! Que n'as-tu été mis en pièces quand tu étais encore tout petit!... Elle se dirigea vers la maison, et le Bon Dieu la suivait des yeux en riant tout doucement. J e n'entendais pas ce qu'ils disaient en b u v a n t leur compote. Vraiment, je n'avais pas la tête à cela. J e me traînai sans bruit jusqu'à l'endroit le plus t o u f f u , presque à côté des vipères, ne sachant que faire et où aller.
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«Ah, si seulement je pouvais mourir ici. Us se mettront tous à me chercher, ils me pleureront, et ils regretteront alors le gentil petit garçon, la sainte petite âme que j'étais. Après cela, ils iront me porter dans une fosse, mais là, près de la fosse, je ressusciterai, non, pas près d'elle, mais un petit peu avant ; je bondirai, et la vieille aura tellement peur, qu'elle se sauvera à toutes jambes, et elle ne reviendra plus jamais, et nous, on r e n t r e r a tous à la maison pour manger la koutia * ». J e l'aimais beaucoup, la koutia. J ' e n avais mangé souvent, car on avait déjà p e r d u dans la famille cinq garçons et deux filles. Us étaient morts tout petits. Tout de même, j'avais bien envie de r e n t r e r à la maison. J e me glissai donc sous la palissade, d e r r i è r e le tas de fumier, près des citrouilles, j'atteignis l'antichambre et je m ' a r r ê t a i d e v a n t la porte. «Bon, je vais e n t r e r et je vais tout v o i r » . J'étais transi de froid, comme si j'avais mangé de la menthe. J'ouvris la porte. Je ne sais pas quand et p a r quels artisans avait été construite notre maison. Il nous semblait que jamais personne ne l'avait bâtie, mais qu'elle avait poussé d'elle-même comme un champignon, entre le poirier et la cave : d'ailleurs, elle y ressemblait en effet, à un vieux champignon blanc. Elle avait quelque chose de très pittoresque. Le seul inconvénient,— pas pour nous, en somme, mais pour notre mère,— c'était que les fenêtres s'enfonçaient en terre, et qu'il n'y avait nulle p a r t aucun verrou. Pas une porte ne fermait. « Entrez, pas besoin de f r a p p e r , soyez tous les bienvenus ! » Maman se plaignait qu'on était à l'étroit, mais nous, les enfants, nous avions largement assez de place, tout nous paraissait très joli, et quand nous regardions p a r la fenêtre, nous voyions les tournesols, les poiriers, et le ciel. Et sur le m u r blanc, e n t r e les icônes et le b u f f e t , de jolis tableaux étaient accrochés, qui représentaient la Laure de Potchaïev et celle de Kiev, ainsi que les monastères de Novy-Afon et de saint Simon, non loin de la ville de Soukhoumi, au Caucase. Au-dessus des Laures flottaient des Saintes Vierges qui tenaient
* Koutia — plat de graines de blé, de miel et de raisins secs que l'on mange après les e n t e r r e m e n t s . (N. du T.)

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des serviettes brodées et des anges blancs ailés qui ressemblaient à des jars. Mais le roi des tableaux était celui du Jugement dernier, que notre mère avait r a p p o r t é de la foire en échange d'une poule. Il était destiné à épouvanter ses pires ennemis : arrière-grand-mère, grand-père et papa. Il était si horrible, et d'un caractère si sentencieux, que même Pirate avait peur de le regarder. Sa partie supérieure était occupée par grand-père et tous les saints. Au milieu, des morts sortaient de leurs cercueils : les uns s'élevaient jusqu'au paradis, tandis que les autres descendaient jusqu'aux enfers. A t r a v e r s tout le tableau, du haut jusqu'en bas, se tortillait u n e énorme couleuvre bleue. Elle était beaucoup plus grosse que celles qu'il nous était arrivé parfois d'écraser dans les citrouilles. Sous la couleuvre, tout était en flammes, comme dans un incendie : c'était l'enfer. C'est là que brûlaient les pécheurs et les diables. Tout en bas du tableau étaient dessinées quelques scènes qui représentaient, en quelque sorte, des exemples des châtiments ; c'est ainsi que les menteurs et les taquins étaient suspendus par la langue à des crochets, juste au-dessus du feu. Ceux qui n'avaient pas voulu jeûner étaient accrochés par le ventre. Ceux qui, pendant le carême, avaient mangé en cachette du lait caillé ou une omelette au lard étaient assis, le derrière nu, sur une poêle chauffée au rouge, tandis que ceux qui juraient vilainement étaient obligés de la lécher. Il y avait beaucoup de péchés et beaucoup de pénitences, mais personne chez nous n'avait l'air de les craindre. Tout au début, j'avais une peur a f f r e u s e de ce tableau, mais petit à petit, je m'y habituai, comme à la guerre, le soldat s'habitue au grondement du canon. Dans la famille, presque tous étaient des pécheurs : les revenus n'étaient pas bien gras, les coeurs étaient ardents, on avait beaucoup de travail et de désagréments de toutes sortes, et de plus, ce penchant commun pour les mots mordants. C'est pourquoi, bien que parfois on pensât tout de même un peu au paradis, on comptait plutôt qu'on irait dans la fournaise, tout en bas du tableau. Chacun y avait sa place.
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Les diables versaient dans la bouche de papa de la poix bouillante, pour qu'il ne boive plus de vodka et qu'il ne batte plus maman. Grand-mère léchait une poêle brûlante, parce qu'elle avait la langue trop bien pendue, et qu'elle était une vraie sorcière. Le diable en personne tenait grand-père dans ses bras. Maman jurait que c'était vrai, car grand-père était nécromancien et le dimanche, disait-elle, quand il lisait son psautier enchanté, il l'exorcisait, c'est pourquoi elle était malade depuis trois ans. Il paraît que de temps en temps, elle déchirait ce livre magique en petits morceaux qu'elle jetait dans l'étable, dans la bergerie, parmi les citrouilles et les framboisiers ; mais les pages revolaient d'elles-mêmes sous la couverture de cuir. Quant au père de grand-père, le vieux Tarass qui n'était plus, eh bien, p e n d a n t la nuit, un serpent lui apportait de l'argent par la cheminée. En effet, tout en bas du tableau, dans l'angle droit, un vieillard était assis d a n s les bras du diable. Il est vrai qu'il ne ressemblait pas beaucoup à grand-papa, car il était tout nu, comme au bain, et sa b a r b e n'était pas blanche, mais roussie par les flammes, et ses cheveux, qu'on entendait grésiller dans le feu, étaient dressés sur sa tête. Il tenait en mains une bourse pleine d'argent. Mon f r è r e aîné Ovram avait été cent fois maudit par grand-mère, et il y avait beau temps que son âme dénudée volait à toute allure du haut de l'angle gauche en plein dans la fournaise pour avoir dévasté des nids de pigeons sur le toit et pour avoir mangé du lard, volé du garde-manger, pendant le carême. En plus de cela l'âme d'Ovram avait aimé la peau du lait bouilli, et elle avait été plus d'une fois dans la cave pour s'en régaler. Ma mère, elle, assurait qu'elle irait au paradis et qu'elle y serait assise p a r m i les saints, pour avoir été toute sa vie une grande malade, et une m a r t y r e qui avait tout fait pour contenter et nourrir ses ennemis : grand-père et grand-mère. Elle priait saint Georges le Victorieux dont le cheval piétinait le Démon, et l'implorait d'écraser aussi mon père, grand-père et grand-mère qui lui avaient gâché la vie.
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Elle jurait qu'une nuit, quand elle était encore jeune fille et qu'elle dormait dans le débarras, saint Georges lui était apparu, armé d'une lance, monté sur un cheval blanc et tout de blanc v ê t u ; et quand, prise de peur, elle commença à gémir, il s'adressa à elle : — C'est toi, Odarka ? — Oui. — Ne crains rien, c'est moi, saint Georges. Ton rêve est un présage : dès lors, petite Odarka, en mon nom, tu feras du bien autour de toi... C'est pourquoi, au bout d'une dizaine ou une vingtaine d'années, m a m a n se déclara guérisseuse, et elle se mit à soigner les gens du mal de dents, des sortilèges et de la peur, ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs d ' ê t r e toujours malade elle-même. — Regardez, me voilà, montrait-elle une sainte âme

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auprès de la Sainte Vierge, tout en haut du f a m e u x tableau. Vous me voyez? Elle la touchait si souvent du bout des doigts, cette âme juste, qu'il ne lui restait à la place du visage qu'une vague tache marron, comme une capitale sur les cartes de géographie. Cependant, un beau jour, les affaires de maman t o u r n è r e n t mal. Elle avait laissé un certain temps grand-mère sans rien lui donner à manger. Alors la vieille alla à l'église acheter des cierges, et elle les plaça la tête en bas, devant l'image du Bon Dieu : après cela, la personne visée ne pouvait aller au paradis. En effet, à partir de ce moment-là, maman se fit maladive et la nuit il arrivait même que le domovoï, le génie familier de la maison, l'étouffât. Il vivait dans la cheminée. Il paraît qu'il ne disait jamais un mot

et qu'il ressemblait à une pelisse doublée de f o u r r u r e noire et mise à l'envers. En somme, le seul saint de la maison, c'était moi... Et voilà qu'il en était fini de ma sainteté. J'avais bien besoin d'aller arracher ces carottes! Maintenant j'étais un pécheur. Qu'est-ce qu'il allait m'advenir ? J ' e n t r a i donc dans la maison et je me dirigeai tout doucement vers le Jugement dernier. Là, je me mis à examiner attentivement et d'une façon tout autre qu'aup a r a v a n t , les châtiments de l'enfer représentés en bas du tableau. Je n'osais lever les yeux vers la partie supérieure : je savais que je n'y étais plus. Qu'est-ce que je pouvais bien mériter pour ce péché que je venais de commettre ? Sans doute que pour la première fois, ça ne devait pas être bien terrible : peutêtre que les flammes ne m'arriveront que jusqu'à la cheville, comme ici, dans le coin gauche. Oh, là là ! Pour la dernière fois, je regardai le haut du tableau, là où étaient rassemblés tous les saints et où siégeait leur Comité, et une telle tristesse m'envahit à la pensée que je n'étais plus des leurs, que j'étais condamné à l'enfer pour l'éternité, j'éprouvai un tel désespoir, que, n'en pouvant plus, j'appuyai la tête sur les flammes, juste au-dessous de la bourse de grand-père et j'éclatai en sanglots. A force de contempler les châtiments de la géhenne, je sentis soudain une espèce de brûlure dans les talons. Traversant rapidement l'entrée et la cour, j'atteignis la grange en sautant sur la pointe des pieds, comme si j'avais à marcher sur la poêle brûlante que léchait grandmère. A cette époque-là, les j o u r n a u x ne parlaient pas encore de ma conduite amorale, et pourtant je me r a p pelle très bien que la société à laquelle j'appartenais alors avait vivement réagi aux hurlements que je poussais : b a t t a n t des ailes, les pigeons s'envolèrent par dessus le toit, les pourceaux se mirent à grogner, et les poules caquetaient comme des folles. Pirate se réveilla et aboya d'une voix ensommeillée : « qui est-ce qui se balade là-bas dans la cour ? » Après tout cela, la porte de la grange s'ouvrit avec fracas et, dans l'embrasure, la silhouette de mon arrière-grand-mère apparut. — Mais qu'est-ce qui te prends, de hurler comme ça!
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Pourquoi ne pourrais-tu t'étrangler avec un os et crier toute ta vie sans jamais t ' a r r ê t e r ! — Et tout aussitôt, s'adressant à la Sainte Vierge : — Sainte Marie, Mère de Dieu ! Cet enfant, qui jamais ne me laisse en repos, faites que lui aussi ne connaisse jamais le repos, ni en ce monde, ni dans l'autre!... Puis, apercevant les pigeons qui volaient au-dessus du toit, elle continua : — Jolis pigeons, saints protecteurs ! Faites qu'il ne voit plus jamais votre saint plumage et qu'il n'entende plus vos tendres roucoulements ! Qu'il ne devienne ni tailleur ni cordonnier, ni batteur ni menuisier... Puis elle improvisa à mon sujet une mélopée traînante, à la manière des chansons rituelles :
Qu'il ne soit ni laboureur dans les champs, ni faucheur dans les prés, Au grand j a-a-mais ! Ni faucheur dans les prés, ni marchand sur les routes, Ni marchand sur les routes, ni pêcheur dans les mers.

Ensuite, quand les pigeons retournèrent sur le toit, grand-mère se remit à une prose solennelle : — Saints petits pigeons, et VQUS, Vierge Marie, punissez-le ! Faites qu'il n'ait dans son travail ni trêve, 'ni répit. Je vous en supplie, donnez-lui un chef qui soit... Je n'entendis pas l'attestation de mon f u t u r supérieur. J'étais préoccupé par autre chose : filer au plus vite. Je me f o u r r a i prestement dans une vieille b a r q u e abandonnée dans la grange et j'examinai les possibilités que j'avais de recouvrer ma sainteté. C'est précisément ce jour-là, que pour la première fois de ma vie, je pris la résolution de faire du bien. « Je ne mangerai pas de viande de toute la semaine ! Quand grand-père sera couché sur la cave, je lui apporterai de l'eau autant de fois qu'il m'en demandera, et puis, dès lors, j'irai à l'église!» Et regardant les hirondelles, je songeais : « Si seulement les hirondeaux pouvaient tomber de leur nid! Je leur donnerais aussitôt à becqueter des mouches et des miettes de pain. Seule leur mère verrait à quel point je suis bon et elle le dirait au Bon Dieu ». Mais les hirondeaux ne tombaient pas. Leurs becs grand-ouverts, ils piaillaient plaintivement et, juste
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au-dessus de moi, leurs parents tournaient sans cesse autour du nid et leur apportaient des moucherons : « Qu'est-ce que je pourrais bien faire ? » me demandaije, laissant tranquille les hirondelles. Bon, je vais aller dans la rue témoigner mon respect aux gens de bien. D'après grand-père, il paraît que cela faisait pardonner beaucoup de péchés dans l ' a u t r e monde. Je leur dirai « b o n j o u r » en ôtant mon chapeau. Il y en avait un justement dans la barque. Un vieux chapeau de grand-père. On n'en fait plus maintenant de chapeaux comme ça. Il était très épais, et ressemblait à un chaudron en cuivre. Et il était aussi lourd q u ' u n chaudron. Il était resté longtemps dans l'antichambre sous le mortier. La chatte y avait fait ses petits, mais grandmère les avait noyés dans le réservoir et elle avait jeté le chapeau dans la barque. L'odeur de grand-père en avait disparu et maintenant il sentait le chat. D'ailleurs je n'avais pas le temps d ' e n t r e r dans tous ces détails. Le principal, c'était d'avoir quelque chose à me mettre sur la tête pour pouvoir l'enlever et témoigner par là mon respect. J'enfonçai donc ledit chapeau jusqu''à la bouche et je franchis la porte cochère. La rue était déserte. Toutes les grandes personnes travaillaient aux champs, sauf Massi, qui était assis sur le perron de sa boutique, juste en face du puits. Il était vêtu d'une j a q u e t t e noire et ressemblait à une hirondelle. Mais je ne voulais aucunement enlever le chapeau de grand-père devant Massi, car Massi, disait grand-papa, n'avait pas d'âme, mais simplement un peu de v a p e u r à sa place, et c'est pour ça qu'il dupait tous ceux qui venaient dans sa boutique pour acheter quelque chose. D'ailleurs, Dieu l'avait bien puni, lui ayant envoyé des malfaiteurs qui paraît-il lui avait volé près de dix roubles, après quoi sa f e m m e et ses enfants avaient pleuré et crié pendant longtemps, et lui aussi déplorait à haute voix sa p a u v r e t é et souhaitait le choléra à tous ses voisins. Quoiqu'il se moquât de Massi comme d'un pitre, mon père, lui, en avait pitié, et il l'aidait comme il pouvait. Jamais il ne lui chercha chicane, même quand il avait bu un coup. Il me fallait donc trouver quelqu'un d'autre. Après avoir erré désespérément dans plusieurs petites ruelles,
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où je ne rencontrai personne, je compris enfin que j'aurais dû commencer par notre voisin, le vieux Zakharko. Sûrement qu'il était d é j à assis auprès de sa maison. Zakharko était forgeron. Il est vrai que de ma vie, je ne l'avais vu forger quelque chose. Par contre je l'entendais passer le long de notre maison avec toute une gerbe de cannes à pêche, et il tapait si fort de ses bottes, que la nuit nous nous réveillions comme sous l'effet d'un bruit de tonnerre. Ses bottes étaient énormes, et ses pieds si lourds, que la terre semblait s'enfoncer sous son poids. Sa barbe était toute blanche, comme celle de g r a n d - p è r e ; à l'exception d'une petite tache rousse qui apparaissait juste au milieu, à l'endroit de la bouche. Après la pêche, le vieux Zakharko allumait une cigarette, s'asseyait sur la margelle du puits auprès de la maison, et regardait fixement un point, comme s'il guettait le flotteur. Son tabac avait une odeur si âcre que personne ne pouvait rester à côté de lui quand il fumait. Même les poules et les petits cochons ne pouvaient le supporter. Les chiens, eux aussi, s'enfuyaient dans les j a r d i n s ; q u a n t à sa bru, Galka, elle était obligée de coucher dans le débarras et elle se plaignait souvent à ma mère, que le vieux la faisait é t o u f f e r avec son sale t a b a c ; la nuit, elle jetait sa bure dans la cour. On disait que même le poisson suffoquait, et c'était à cause de cela qu'il mordait si mal. On le sentait de loin, le vieux Zakharko. Après son passage, un nuage de f u m é e planait encore longtemps dans la rue, auprès de chez nous. Ce nuage, j'aurai encore à le représenter un jour dans mes films sur ma terre natale, là où il y aura mon aïeul couché pour la dernière fois sous le pommier, ses mains calleuses jointes sur sa chemise blanche, et il y aura des pommes et des poires dans mes films, il y aura des carottes, et des péchés, et les malédictions de grand-mère ; mais en attendant, je n'étais q u ' u n petit gars affligé, qui se dirigeait vers le vieux forgeron pour expier son premier péché. — Bonjour, g r a n d - p è r e ! lui dis-je en passant rapidement devant lui et en ôtant mon chapeau des deux mains. Aucune réponse. Il ne m'avait pas remarqué.
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— Il ne m'aura pas entendu, pensai-je. Je vais repasser devant lui et je lui dirai « b o n j o u r » un peu plus fort. — Bonjour, grand-père ! répétai-je d'une voix tremblante, enlevant encore une fois mon gros chapeau et attendant anxieusement qu'il me dise quelque chose pour qu'une partie au moins de mes péchés me soit remise. Mais le vieux se taisait. Que faire, mon Dieu? Où aller? Je sortis de la ruelle et rejoignis la grand-rue dans l'espoir d'y trouver quelqu'un à qui je pourrais faire preuve de mon respect. Hélas, il n'y avait personne. Même Massi avait disparu. Ma gorge se serra ; et puis il y avait ce malheureux chapeau qui me faisait mal au cou. Je restai sur place quelques instants et je retournai pour la troisième fois vers le vieux Zakharko pour faire le bien. — Bonjour, grand-père ! lui dis-je en m ' a r r ê t a n t devant lui. — Mais vas-tu me ficher la paix à la fin des fins ? s'écria le vieux, exaspéré. Qu'est-ce que tu me veux à tourner autour de moi et à m ' e m b ê t e r ? Ces mots m'épouvantèrent à un tel point, que je me mis à trembler. Je souffrais atrocement. Envahi par un désespoir sans borne, oubliant pour un moment le salut de mon âme, je m'enfuis à la maison. Ayant traversé la cour sans faire de bruit, j'entrai dans la grange et je me jetai de nouveau dans la b a r q u e sur la vieille f o u r r u r e de grand-père. « Oh, mon Dieu, si seulement j'avais pu ne jamais venir au monde ! Pourquoi suis-je né ? » Puis je me calmai et je décidai de m'endormir pour grandir, car, affirmait grand-père, je poussais pendant mon sommeil. Après avoir pleuré un peu en pensant au jugement dernier, je regardai les hirondelles, et me roulant en boule, je poussai un gros soupir. J'étais là, couché dans la barque de grand-papa, si petit encore, mais je connaissais déjà tant de choses tristes et désagréables. Comme c'est désagréable quand grand-mère me maudit ou qu'il pleut sans arrêt toute la journée. C'est désagréable quand une sangsue s'enfonce dans ton jarret, ou quand les chiens des voisins te courent après en aboyant, ou bien quand une oie tourne autour de tes jambes et t ' a t t r a p e le bout de ton pantalon avec son petit bec
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rouge. Comme c'est désagréable de porter d'une seule main un grand seau plein d'eau, ou de sarcler et d'éclaircir le tabac. C'est désagréable aussi quand papa revient ivre à la maison et qu'il se bat avec grand-père et maman ou qu'il casse la vaisselle. C'est désagréable de marcher pieds nus sur du chaume ou de rire à l'église quand on en a envie. C'est désagréable d'être couché dans un chariot sur une botte de foin, alors que le chariot est sur le point de se renverser dans la rivière. C'est désagréable de r e g a r d e r un grand feu ; un petit feu, ça, c'est agréable. Ce qu'il y a aussi d'agréable, c'est de passer ses bras autour du cou d ' u n poulain. Ou bien de se réveiller au petit jour, et de découvrir dans la maison un petit veau qui vient de naître. C'est agréable de barboter dans l'eau tiède des flaques après l'orage, d ' a t t r a p e r des brochets avec les mains, après avoir agité l'eau, ou bien de regarder tirer les sennes. C'est agréable de t r o u v e r dans l'herbe des nids d'oiseaux. C'est agréable de manger à Pâques le pain bénit et les oeufs peints. C'est agréable quand, au printemps, l'eau inonde la maison et l'antichambre, et que tout le monde se bouscule. C'est agréable de dormir dans une b a r q u e ou sur le four, dans un tas de grains d'orge, de seigle on de millet. Toutes les graines ont une odeur agréable. Il est agréable aussi de traîner les gerbes jusqu'à la meule et de marcher sur les grains répandus autour d'elle. Il est agréable qu'une pomme, qu'on croyait être acide, se révèle sucrée. C'est agréable quand grand-père se met à bailler et quand, en été, les cloches sonnent pour les vêpres. Ce qui était agréable également, et ce que j'aimais beaucoup c'était quand grand-père b a v a r d a i t avec les chevaux et les poulains, comme avec des gens. J'aimais quand, la nuit, quelqu'un, passant sur la route près de notre maison, nous disait «Bonsoir». Et j'aimais entendre g r a n d père lui répondre « Que Dieu te protège ». J'aimais voir les gros poissons sauter dans le lac ou dans la Desna, au coucher du soleil. Allongé dans un chariot qui nous ramenait du pré, j'aimais contempler le ciel étoilé. J'aimais m'endormir dans le chariot, et, quand il s'arrêtait dans la cour auprès de la maison, j'aimais qu'on me transporte, tout ensommeillé, dans mon lit. J'aimais le
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crissement des roues qui ployaient sous le poids des chariots pendant la moisson. J'aimais le gazouillement des oiseaux dans le j a r d i n et dans les champs. J'aimais les hirondelles dans la grange et les bécasses dans la prairie. J'aimais le clapotement des eaux printanières. J'aimais aussi le doux coassement des grenouilles au printemps, quand l'eau baissait dans les marais. J'aimais les chansons que chantaient les jeunes filles à Noël, au Nouvel An, au printemps, et pendant la moisson. J'aimais le bruit sourd que font les pommes quand elles tombent tout à coup dans l'herbe au crépuscule du soir. J ' y trouvais toujours quelque chose de mystérieux, quelque chose de triste et d'inévitable à cette chute des fruits. Et le tonnerre, quoique ma mère en eût peur, je l'aimais aussi, et la pluie, et le vent ; je l'aimais pour les cadeaux qui restaient après lui dans le jardin.

Mais ce que j'aimais le plus au monde c'était la musique. Et si quelqu'un me demandait a u j o u r d ' h u i quel genre de musique ou quel instrument je préférais dans mon enfance, je répondrais sans hésiter que c'était le bruit du marteau sur la faux. Quand, par une soirée tranquille quelques jours avant la Saint Pierre et la Saint Paul, j'entendais mon père affiler sa f a u x dans le jardin, c'était là pour moi la plus belle des musiques. Il me semble que même maintenant, si q u e l q u ' u n se mettait à affiler une f a u x sous mes fenêtres, je rajeunirais aussitôt, je deviendrais meilleur et je me mettrais immédiatement au travail. Le tintement sonore et clair de la f a u x m'annonçait un de mes plus grands plaisirs : la fenaison. J e m'en souviens de ce bruit depuis mon plus jeune âge.

— Chut, Sachko, ne pleure pas, me disait mon arrière-grand-père, quand je versais des larmes, ne pleure pas, petit bêta. On va affiler la faux, et puis on va aller faucher au bord de la Desna, on va pêcher du poisson, et puis après on se fera cuire une bonne bouillie. Alors, je m'apaisais, et le vieux Tarass, le père de grand-père, me prenait dans ses bras et me racontait toutes sortes de choses sur la Desna, sur les herbes, les lacs mystérieux Dzioubiné, Tserkovné, Tykhi, sur la rivière Seïme. Et sa voix était si tendre, et ses yeux aussi, et ses énormes • mains velues pareilles à des racines étaient si douces... Elles n'avaient certainement jamais fait de mal à personne, ces mains-là, elles n'avaient ni volé, ni tué, elles n'avaient jamais fait couler le sang. Elles vivaient pour le labeur et pour la paix ; elles étaient bonnes et généreuses. — Voilà, on va couper du foin, et on va se faire une bonne bouillie. Ne pleure plus, mon petit. Je m'arrêtais de pleurer, et puis, tout doucement, je me détachais de la t e r r e et je me trouvais transporté sur le Tykhi, le Tserkovné ou sur la Seïme. C'étaient les rivières et les lacs les plus merveilleux au monde. Il n'y en a plus à présent de lacs pareils, et il n'y en aura plus jamais nulle part... C'est ainsi que, pensant à toutes ces choses-là tapi dans ma barque, je f e r m a i les yeux. Ma tête restait lucide. Même maintenant, quand mes yeux sont clos, mon âme n'est pas pénétrée par les ténèbres. Elle continue à éclairer sans cesse une infinité d'images qui se confondent, se superposent et se déroulent en désordre, les unes après les autres. Les images défilent devant moi, les flots coulent, les flots de la Desna et du Danube, les eaux printanières. Libres et fantasques, les nuages flottent dans le bleu du ciel, se livrant à une telle infinité de batailles et de jeux les plus bizarres, que si seulement il m'était donné de n'en dompter, pour la faire entrer dans mes livres ou mes films, ne serait-ce que la millième partie, ce n'est pas en vain que j'aurais vécu sur terre, et ce n'est pas en vain que j'aurais excédé mes chefs et leurs mouchards. Innombrables étaient les choses que je voyais, rien que dans le ciel ! Le monde des nuées était habité par
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des géants et des prophètes. Us n'arrêtaient pas de comb a t t r e et, troublée de tristesse, mon âme d ' e n f a n t ne les comprenait pas. Le mouvement, l'inquiétude et la lutte, je les découvrais partout : dans l'écorce du chêne et dans celle du saule, dans les vieilles souches, les creux d'arbres, dans l'eau des marécages et sur les murs décrépis. Où que se pose mon regard, je vois toujours et partout des choses qui ressemblent à des gens, à des chevaux, à des loups, à des vipères ou à des saints ; des scènes qui rappellent la guerre, un incendie, un combat ou une inondation. A mes yeux, tout vivait d'une vie double. Tout appelait à être comparé, tout évoquait quelque chose que j'avais déjà vu et vécu quelque part depuis longtemps. Mais qu'est-ce que je fais ? Il me f a u t parler de la barque, et voilà que je m'oublie et que je parle des nuages ! De cette vieille petite barque, abandonnée là-bas dans la grange... Tout en rêvassant, je fermai les yeux tout doucement et je sentis alors que je commençais à grandir. Peu à peu la b a r q u e se mit à remuer, puis, sortant de la grange, elle vogua sur l'herbe à travers le jardin, contournant les arbres et les buissons ; elle passa près de la cave et des livèches, près de grand-père. Seulement grand-père était tout petit, plus petit que moi. G r a n d - m è r e le tenait dans ses bras ; il était en chemise blanche et il me souriait tendrement. La b a r q u e continua son chemin à t r a v e r s le jardin et les pâturages, passa près des métairies juchées au bord de la rivière, et se jeta dans la Desna. Retentis musique, chantez anges dans les cieux, moineaux dans les bois, grenouilleaux dans les herbes, jeunes filles sous les saules, chantez ! Je vogue au fil de l'eau ! Je vogue au fil de l'eau et l'univers vogue audessus de moi, et les nuages printaniers s'amusent dans le ciel. Sous les nuages planent les oiseaux migrateurs : les canards, les mouettes et les cigognes... Le courant m'emporte le long des osiers, des saules et des ormes, le long des peupliers et des ilôts verts. ...Quel beau rêve j'avais fait dans la b a r q u e ! Hélas, je l'ai oublié. Mais, au fait, était-ce vraiment un rêve ?
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Peut-être que tout cela s'est réellement passé ? Mais, bien sûr, que cela s'est passé, seulement il y a beau temps que j'ai tout égaré, que tout s'est dissipé sur les chemins de ma vie, et jamais plus ne me reviendra la p u r e t é du petit loupiot que j'étais. Le tabac ne fleurira plus pour moi en chasubles de pope, et le jugement dernier, celui de Dieu, ne peut plus me faire peur, puisque je n'ai pas eu peur devant celui des hommes. La seule chose qui m'est restée pour toute la vie, c'est le désir de faire du bien. Le soir tombe, le brouillard s'étale sur les champs, et, inquiet, je regarde tout autour : il f a u t me dépêcher. Mes souvenirs voguent sur des barques en saule, les vagues de la Desna se r a t t r a p e n t l'une l'autre, mes pensées m'emportent qui viennent d'un doux pays du temps jadis... Que v e u x - t u ? Que désires-tu, dis?

Quatre bonnes m'ont surveillé quand j'étais tout petit ; c'étaient mes f r è r e s Lavrine, Sergui, Vassylko et Ivan. Ils ont vécu très peu de temps ; c'est parce qu'ils se sont mis à chanter trop tôt, disait-on. En effet, ils grimpaient sur la haie, s'asseyaient l'un à côté de l'autre comme des moineaux et se mettaient à chanter. Où prenaient-ils leurs chansons ? Je l'ignore. En tout cas, je sais que personne ne leur avait jamais rien appris. Ils sont morts tous les q u a t r e le même jour, d'une épidémie, et les gens disaient alors : « C'est le Seigneur qui les a pris pour son choeur d'anges ». Et réellement, comme s'ils pressentaient que leur p a u v r e vie serait si courte, ils se hâtaient de chanter tout ce qu'ils savaient. Ce n'était pas en vain, que quelques femmes à l'âme trop tendre ne pouvaient supporter leurs concerts. Hochant tristement la tête, elles les regardaient en se

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signant, et pleuraient sans savoir pourquoi : « Ces pauvres petits, ils n'en ont pas pour longtemps... » C'est juste à la fête de la Trinité que le malheur s'effondra sur notre petite maison blanche. Je n'avais pas encore un an. Ayant appris à la foire de Borzna, que ses enfants étaient sur le point de mourir d'une maladie inconnue, mon père fouetta ses chevaux. Longtemps après, les badauds racontaient encore comme il galopa bride abattue près de t r e n t e kilomètres, fouettant ses chevaux sans pitié, pour nous sauver au plus vite, comment, arrivé au bord de la Desna, il héla le passeur du bac et comment il continua à voler jusqu'à la maison ; là, les chevaux en sueur brisèrent la porte cochère et, épuisés, s'abattirent dans la cour dans une mousse de sang. Papa se précipita vers nous, mais il était trop tard : nous étions déjà morts, sauf moi. Que lui restait-il à faire? A b a t t r e maman ? Elle-même était déjà à moitié morte. Père se mit à pleurer amèrement : — Oh ! mes enfants, mes fils ! Mes petits rossignols!... Est-ce possible que vous ayez déjà cessé de chanter... Plus tard, il nous appelait ses aiglons, et ce n'était que pour maman que nous étions les rossignols. Les gens pleuraient tout autour et regrettaient que nous ne serions jamais ni pêcheurs, ni faucheurs dans les prés, ni laboureurs dans les champs, ni glorieux soldats. A quoi comparer le chagrin de mon père, sa douleur profonde ? A la nuit noire, peut-être ? Poussé par un désespoir sans bornes, il maudit le Seigneur ce jour-là, et le Seigneur f u t contraint de se taire. Si celui-ci lui était a p p a r u à ce moment-là dans toute sa puissance, mon père l'aurait certainement transpercé de sa fourche ou abattu à coups de hache. Il mit le pope à porte et lui déclara qu'il enterrerait ses enfants lui-même. Il éprouva pareil transport de désespoir et de colère,— pas contre Dieu, cette fois, mais contre nous, les hommes,— un demi-siècle plus tard, quand il pleura pour la seconde fois de sa vie sur les monts abandonnés de Kiev, au-dessus du Dniepr, nous accusant tous, jusqu'au dernier. Avait-il raison ou non, ce vieillard asservi par
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les envahisseurs, ce n'est pas à nous de juger. Une chose est certaine en tout cas : ce n'est pas tellement l'oppression des circonstances extérieures, mais la p r o f o n d e u r des émotions éprouvées, qui détermine l'intensité de nos souffrances. Et lequel d ' e n t r e nous a-t-il été épargné au cours de son existence ? J'ai vu beaucoup de b e a u x hommes dans ma vie, mais jamais je n'ai vu quelqu'un d'aussi beau que mon père. Sa tête était forte, pourvue d'épais cheveux noirs ; il avait de grands yeux gris intelligents, mais toujours voilés d'une brume de tristesse, due sans doute aux chaînes de l'esclavage et de l'ignorance. Prisonnier des ténèbres, abattu et découragé, il faisait preuve en même temps d'une haute culture spirituelle dans ses sentiments et ses pensées. Que de terre il a labouré, que de blé il a moissonné ! Comme il était adroit au travail, comme il était fort, et propre. La peau de son corps était toute blanche, sans une seule petite tache, ses cheveux, brillants et ondulés, ses mains, larges et généreuses. Avec quel soin il portait sa cuillère à la bouche, la soutenant avec une croûte de pain, pour ne pas tacher la nappe de grosse toile étendue sur l'herbe au bord de la Desna. Il aimait les plaisanteries, les bons mots qui portent. Il avait du tact, de la déférence pour autrui. Mais il méprisait les autorités et le tsar. Il était offusqué de la méchante petite barbe rousse du souverain, de sa triste mine, et de ce qu'il avait, paraît-il, un grade inférieur à celui de général. La seule chose que mon père avait de laid, c'était ses vêtements. Il était a f f u b l é d ' a f f r e u x habits, si ternes, si misérables ! On aurait dit que des êtres impudents, voulant humilier la personnalité humaine, avaient revêtu une statue antique de haillons et de vieux chiffons. J'avais envie de pleurer, quand, caché dans les f r a m b o i ses avec Pirate, je le voyais, ainsi vêtu, r e n t r e r du cabaret, traînant les pieds, la tête basse, en proie à un profond désarroi. Mais il était beau tout de même, tant on sentait en lui de richesses : qu'il fauchât ou qu'il semât, qu'il criât après m a m a n ou grand-père, qu'il sourît aux enfants, qu'il battît son cheval ou qu'il f û t battu lui-même sans pitié par ceux qui s'étaient vendus à la
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police allemande, peu importe. Et lorsque, resté tout seul au monde et abandonné de tous, esclave des nazis, il se tenait sur la place du village, ce p a u v r e vieillard de quatre-vingts ans, et que les gens lui fourraient un kopeck le prenant pour un mendiant, il restait beau tout de même. Il aurait pu servir de modèle pour peindre un chevalier ou un dieu, un apôtre ou un grand savant... Il aurait convenu à tout. Il moissonna beaucoup de blé dans sa vie, il sauva et il nourrit beaucoup de gens, et il laboura beaucoup de terre, avant qu'il ne se délivrât de sa tristesse... Par respect à la loi éternelle de la vie, inclinant et découvrant ma tête grisonnante, je me recueille dans un profond silence qui sanctifie mon âme : c'est à lui que j'adresse mon talent, opprimé par les souffrances — qu'il me dicte lui-même son dernier commandement. Le voilà devant moi, là-bas, sur les monts de Kiev. Son beau visage est m e u r t r i par les coups des fascistes. Ses mains et ses pieds sont enflés, les larmes de l'angoisse lui ont voilé les yeux et sa voix est près de s'éteindre pour toujours. Et je discerne à peine son lointain: « Mes petits enfants, mes rossignols... » Un jour, ou plutôt une nuit, deux événements se produisirent dans notre petite maison. M'étant réveillé sur le four où je dormais dans le millet ou le seigle, ah non, pardon, dans l'orge ; m'étant réveillé donc dans les grains tièdes et odorants, je compris qu'il se passait chez nous quelque chose d'extraordinaire qui ressemblait à un conte : grand-père pleurait, m a m a n aussi, une poule caquetait dans l'antichambre et il flottait dans l'air une odeur d'église. Dans la cour, Pirate enrageait contre de vieux mendiants. Bientôt je les entendis farfouiller dans l'entrée et t â t e r les portes pour trouver le loquet. J'écarquillai les yeux, et à peine m'étais-je réveillé, que ma mère s'approcha du four et y posa une auge dans laquelle, emmailloté dans des langes blancs, un bébé reposait. — Tu ne dors plus, mon petit ? Et moi, je t'ai apporté une poupée. Tiens, regarde-la ! Je jetai un coup d'oeil sur la poupée. Je ne sais pas
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pourquoi, mais elle me déplut du premier coup. Elle me fit même un peu peur, avec sa petite frimousse toute bleue, fripée comme une pomme cuite. — Comme elle est jolie, notre poupée, s'attendrissait ma mère d'une voix douce. Tu vois, comme elle baille ? Mon petit pigeon blanc, ma fleurette... Je distinguai des larmes sur le visage h e u r e u x de ma mère qui rayonnait de bonheur. Qu'elle avait les larmes faciles, ça, nous le savions bien. « Mais pourquoi pleure-telle a u j o u r d ' h u i ? » me demandais-je. — (Qu'est-ce qu'il y a, m a m a n ? Pourquoi pleures-tu ? — C'est pour grand-père que je pleure, pour qu'il ne s'offense pas, me chuchota-t-elle joyeusement. Tu sais ce qui s'est passé cette nuit ? — Quoi ?... — Me voilà perdu maintenant, p a u v r e orphelin ! Khe, khe... On entendit soudain le cri désespéré de grandpère, qui f u t pris après cela d'une quinte de toux si épouvantable, que la craie du plafond se répandit sur le plancher. Mais dans le son des flûtes et des cocoricos qui jouaient dans sa poitrine on discernait une douleur profonde. Alors je me levai rapidement et je regardai par-dessus le four. Oh ! Mon arrière-grand-mère, la mère de grand-papa, était couchée sur la table, sous les icônes. Ses mains étaient croisées, un vague sourire de contentement flottait sur son visage : personne ne la taquinerait plus, personne ne lui reprocherait plus de vivre si longtemps. Pendant plus de cent ans elle s'était affairée, elle avait m e u r t r i ses pieds nus à la besogne, et maintenant voilà qu'elle reposait là, paisible, la tête auprès des tsars, des princes et du Jugement dernier. Ses yeux omnivoyants se sont fermés, sa n a t u r e passionnée s'est éteinte, et toutes ses malédictions se sont envolées de notre maison en même temps que son âme. Oh ! si vous saviez la joie qu'on éprouve quand meurent les arrière-grands-mères, surtout en hiver, dans une vieille petite maison ! Quel bonheur ! Aussitôt, la maison devient plus vaste ; l'air y est plus pur et il y fait aussi clair qu'au paradis. Vite, je dégringole du poêle, je saute en plein dans les bottes de feutre de grand-père, et passant près des vieux mendiants, je file à toutes jambes dans la cour. Le soleil est déjà chaud. Les pigeons
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volent, et personne ne les maudit. Pirate est gai : il joue avec sa chaîne et le fil de f e r auquel elle est attachée. Sur le toit délabré, un coq chante. Les oies et le porc mangent dans la même auge, en parfait accord. Les moineaux pépient. Papa rabote le cercueil. La neige fond. L'eau coule des toits goutte à goutte, l'eau coule des toits... Et me voilà perché tout en haut d'un osier, d'où je me mets à me balancer, me balancer, me balancer... Deux seaux en mains, le vieux Zakharko va à l'eau, le vieux forgeron Zakharko, le vieux Zakharko... — Oh, père Zakharko, vous savez la nouvelle ? Grand-mère vient de mourir. C'est vrai, je vous jure que c'est vrai ! lui criai-je et je me mis à rire aux éclats. — Veux-tu bien te taire, mauvais garnement ! se fâcha Zakharko. Tu n'as pas honte de rire comme ç a ? Juste à ce moment-là a p p a r u t on ne sait d'où le petit boeuf Mina, très excité, car ses jeunes cornes qui poussaient le démangeaient terriblement et, par-dessus le marché, il avait des brins de fumier collés aux flancs, qui lui chatouillaient le ventre. Ayant ouvert le portillon à coups de cornes, il fonça sur Zakharko. Le p a u v r e vieux tomba à la renverse dans une mare en hurlant : « A u secours, il me défonce les entrailles». Comment notre fidèle Pirate aurait-il pu résister à un tel spectacle : Mina se bat avec Zakharko, les seaux font un vacarme du diable, les poules caquètent, papa martèle le cercueil, l'eau dégouline des toits... Il aboya furieusement. Alors, les canards de cacarder, les oies de siffler, les poules de s'affoler et les moineaux effarés de s'envoler de tous côtés ! Et Pirate, bondissant comme un fou, et oubliant sans doute qu'il était attaché, se lança à la poursuite de Mina et exécuta le long de son fil de fer un crescendo si aigu, que celui-là se rompit ! Le calme ne se rétablit que pour quelques instants. Les pigeons s'élevèrent, dans le ciel au-dessus de la maison, précurseurs de paix et de félicité. J'exultais de bonheur et j'avais tellement ri que je n'ai plus la force de continuer mon récit dans un genre pareil. Et puis, pour ne pas verser dès l'enfance dans le symbolisme ou le biologisme. il vaut mieux que je passe à la prose ordinaire, d ' a u t a n t plus Qu'elle s'approche déjà. De derrière la grange, conlournant le puits des deux
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côtés, a p p a r u r e n t de nouveaux mendiants aveugles rangés en vol de cigognes. Ayant déjà flairé la mort de grand-mère, ils q u i t t è r e n t la grand-rue et s'engagèrent sans hésiter dans notre petite ruelle, où aussitôt ils se mirent à chanter :
Vos corps seront man-an-angés par les vers, Vos os repo-ose-ront en terre, Alors ne vous aideront ni vos amis, ni vos frères, Seule, votre aumône pourra vous sau-au-ver !

De grands sacs jetés sur leurs épaules, les taies de leurs yeux levées vers le ciel comme pour lui sourire, ils traînaient leur sinistre chanson, se tenant les uns aux autres et s ' a p p u y a n t sur leurs bâtons. C'est alors qu'aboyant avec rage, Pirate se jeta sur eux. Il détestait les tire-sous, et puis, il voulait être dans les bonnes grâces de papa, qui, lui aussi, ne pouvait les voir. Seulement, notre p a u v r e chien avait oublié que les mendiants peuvent être très perfides, et il devait s'en assurer sur-le-champ sur son propre dos. — Oh, là là, gémit-il douloureusement, quand le chef des mendiants, Bogdane Kholod, lui eut asséné un bon coup de bâton sur l'échiné. Il n'y en a plus à présent de tels mendiants. Et les pauvres n'ont plus ni prières ni sacs. Il n'y a plus d'aveugles, il n'y a plus de ces horribles taies aux yeux, ni de jambes tordues, ni de bossus... Tout cela a disparu avec les koulaks. Ma mère avait peur des mendiants, et elle les haïssait ; cependant, elle les gratifiait toujours très largement, car elle était vaniteuse et elle voulait faire la riche, ne fut-ce que devant eux. Les vieux bonshommes avaient envahi toute la cour. Leur chef, Bogdane Kholod, personnage robuste et déjà d'un certain âge, n'aimait pas aller mendier dans les maisons. Il n'estimait ni les gens ni les chiens, et on ne savait pas au juste s'il était réellement aveugle ou non. Il tenait constamment sa tête baissée, et ses sourcils étaient si touffus, que, même s'il avait des yeux, il ne pouvait guère voir que la t e r r e sous ses pieds. Il était si a f f r e u x , que toutes les portes se fermaient devant lui, et le silence régnait dans les entrées et les
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maisons jusqu'à ce qu'il ne s'en aille. C'est pourquoi il n'allait nulle part, ou presque, et il recueillait les o f f r a n des assis au coin de la rue, près du marché. Il ne mendiait pas : il exigeait. Sa voix, retentissante et féroce, n'était pas faite pour implorer. — Donnez-moi quelque chose! Un kopeck!... Ou un craquelin!... Ou une pomme!... lançait-il de sa voix de basse, enrouée et menaçante, chargée d'irritation et de dépit. Allez, allez, les gens, donnez-moi l'aumône ! Allez, vite, n'importe quoi !... Et quand on restait longtemps indifférent à ses appels, il f r a p p a i t furieusement la t e r r e de son bâton. — Oh ! Que le diable vous emporte, que les loups vous dévorent... Donnez-moi l'aumô-ô-ne !!! Une fois, il donna un coup de bâton si violent, qu'il en fit mourir de peur la fille du chef des gendarmes Konachevytch, qui allait, toute rêveuse, à un rendez-vous avec son amoureux. Le lendemain même, le policier Ovramenko abaissa Bogdane dans ses droits : il lui défendit de mendier près du marché. Kholod s'installa à la lisière peu f r é q u e n t é e du village auprès d'une vieille étable, où il f u t peu à peu martyrisé par les cruels e n f a n t s du faubourg. — Il l'a bien mérité, le f r i p o n ! Au moins, il ne fera plus peur aux gens, déclara mon père en crachant par terre. C'est pas un mendiant, ça, c'est un chêne, foudroyé par l'éclair. Sans savoir au juste pour quelle raison, mon père méprisait Bogdane : était-ce parce que celui-ci avait gaspillé en vain sa force d'hercule et sa voix de tonnerre, qui plongeait toujours mon parent dans la tristesse. En général, mon père détestait à un tel point toute insuffisance, qu'il n'employait jamais le mot « pauvreté » à son propre égard. Au lieu de dire « ma pauvreté », il préférait dire « ma f o r t u n e » ; par exemple « ma f o r t u n e ne me permet pas de m'acheter — p a r d o n ! — une paire de bottes neuves ». De tous les mendiants, papa ne tolérait que Koulyk. Et bien que celui-ci dans son dolman et ses bottes inusables, eût l'air beaucoup plus riche que lui, jamais mon père ne lui a refusé l'aumône et jamais il ne lui a rien dit de désobligeant. Il respectait les arts, et Koulyk qui
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été, on pataugeait dans la boue en automne ; au printemps, on était inondés, et ceux qui n'ont pas connu ce plaisir n'ont jamais joui pleinement de l'existence. C'est du côté de la Desna que le printemps nous arrivait, et comme à cette époque-là on n'avait pas encore en tête de t r a n s f o r m e r la nature, les eaux coulaient de tous les côtés à tort et à travers. Il y avait des années où la Desna débordait à un tel point, que l'eau inondait non seulement les forêts et les prés : des villages entiers appelaient au secours, noyés sous les flots. C'est alors que nous nous couvriions de gloire. Comment grand-père, papa et moi nous sauvions les gens, les vaches et les chevaux, ça, on pourrait en faire un livre ! Je faisais preuve, on peut dire, d'un héroïsme préscolaire, pour lequel a u j o u r d ' h u i , on m'aurait certainement récompensé d'un bon de séjour au camp de pionniers « Artek ». Mais il y a bien longtemps de tout cela et il n'y avait pas encore d'arteks en ce temps-là. Une fois, à la veille de Pâques — je ne me souviens plus exactement en quelle année c'était — les grandes crues étaient telles que personne, même grand-père et sa mère, ne se souvenaient d'en avoir vu de pareilles. L'eau montait avec une rapidité extraordinaire, inondant en un jour bois, prairies et potagers. Dans la soirée une tempête se déchaîna. Toute la nuit elle fit rage au-dessus de la Desna. Les cloches sonnaient l'alarme à toute volée, au loin on entendait crier les gens dans l'obscurité, les chiens jappaient plaintivement et le vent, déchaîné, rugissait dans les arbres. Personne ne f e r m a l'oeil cette nuit-là. Au matin, toutes les rues étaient envahies par l'eau, et celle-ci continuait à monter... Alors le chef de la police délégua chez mon père son m a j e s t u e u x policier Makar. — Vas sauver les gens de Zagrébélia. Tu les entends qui se noyent ? ordonna-t-il à mon père de sa voix enrouée. Tu as la meilleure b a r q u e du district et puis, t'es réputé comme navigateur. A ces mots de malheur, ma mère fondit en larmes : — Et la fête de Pâques ?! Papa la r e m b a r r a et se tourna vers Makar : — Je ne demande pas mieux de sauver les gens, mais j'ai peur de commettre un p é c h é : à l'aube le Christ va
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ressusciter, il f a u t donc bien que je mange mon morceau de pain bénit et que je boive un coup, non ? Ça fait deux mois que je ne bois rien. Je ne peux tout de même pas faire fi de la fête de Pâques ! — Eh bien, tu iras au cachot, répondit Makar en flairant l'odeur du porcelet qui rôtissait dans le four. Au lieu de toucher un diplôme d'honneur pour sauvetage du bétail et de l'humanité, tu seras en tôle à compter les punaises. Force f u t à mon père de se rendre.— Bon, j'y vais. Que le diable vous emporte, scélérats ! Ma mère, qui avait toujours l'air un peu égarée au moment des fêtes, gémit : — Mais tu ne peux pas aller, voyons ! Et le pain bénit ? — Eh bien, on le mangera comme ça, sans bénédiction. Donne-le voir. J e pécherai jusqu'au bout ! Vas-y, Makar, assieds-toi!... Alleluïa!... Allons, encore une tournée ! A la vôtre ! Vive le printemps, ses fleurs, ses crues, et ses malheurs ! C'est ainsi q u ' a y a n t rompu le jeûne avant terme, nous nous endormîmes ensuite petit à petit. Nous manquâmes la messe et ce n'est qu'au point du jour que surmontant d'immenses difficultés notre b a r q u e s'approcha du village de Zagrébélia. Tous les paroissiens étaient assis sur les toits tenant en main le gâteau pascal non consacré. Le soleil se levait. Le tableau qui s'offrait à nos yeux était extraordinaire : on ne savait si c'était un rêve ou un conte. Eclairé par le soleil, le monde que nous avions devant nous était si étrange, si inhabituel. On ne reconnaissait rien. Tout était plus beau, plus puissant, plus joyeux. L'eau, les nuages, les débris, tout fonçait en avant sans s'arrêter nulle part, dans un vacarme effroyable, tout étincelait sous les rayons du soleil. Nous ramions de toutes nos forces sous le commandement expérimenté de notre père. Nous avions très chauds et nous étions très gais. Papa était assis à l'arrière de la barque, sa rame en mains. Débordant de forces et de joie, il se sentait le héros du jour, sauveteur des naufragés, grand navigateur, Vasco de Gama en personne ! Et bien que la vie ne l'eût gratifié que d'une
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mare au lieu d ' u n océan, son âme était vraiment aussi vaste que celui-ci. Et c'est justement parce que son âme aurait suffi à tout un océan, que Vasco de Gama n ' a r r i vait pas t o u j o u r s à supporter cette disproportion et qu'il noyait ses bateaux au cabaret. On dit q u ' a u x ivrognes, la mer ne leur arrive q u ' a u x genoux. Eh bien, ce n'est pas v r a i ! Seulement, j'ai appris cela beaucoup plus tard. Et notre père, s'il noyait parfois ses bateaux dans ce
m i s e r a û i ' e c a ô a r e f , c ' e s t q u 'il t u u i a i i ' voir Is petite mare

de sa vie se changer — au moins pour un instant — en océan sans fond et sans limites. L'eau continuait à monter violemment. Le village n'en revenait pas encore qu'il se trouva sur une île, et celle-ci se faisait de plus en plus petite et disparaissait sous les flots. — Au secou-ours !

Le torrent mousseux inondait les rues et les prairies, sifflait près des soubassements, envahissait les étables, les bergeries et les granges. Puis, s'élevant à une h a u t e u r d'un mètre, ou presque, il s'engouffra dans les maisons à travers les portes et les fenêtres. — Oh ! Malheur, au secou-ours ! Les flots faisaient chanceler les maisons. Le bétail mugissait dans les étables. Les chevaux attachés, dans l'eau jusqu'au cou, étaient transis de froid. Les porcs se noyaient. L'eau charriait des cadavres de boeufs gonflés qui venaient des villages situés par-dela la Desna. Le courant arriva jusqu'à l'église, atteignit la porte sainte. Le village entier était noyé. Seul, Yarema Bobyr, notre parent du côté de grand-père, était sain et sauf. Il connaissait les signes de tous les phénomènes de la n a t u r e et croyait particulièrement aux agissements des

souris. Il avait pressenti l'inondation depuis longtemps, déjà en hiver. Quand à la Noël, la gent trotte-menu abandonna les granges et les débarras, et se sauva dans la neige, le rusé bonhomme devina tout de suite qu'il y aurait malheur au printemps. Et ses bêtas irréfléchis de compatriotes avaient beau se moquer de lui, cela ne l'empêcha pas de démonter alors le toit au-dessus de l'entrée et d'y construire une étable. Il y installa un escalier et remplit son grenier de foin et de saint-frusquin. Et maintenant, alors que le village hurlait « Au secours » au lieu de chanter « Alleluïa », toute la grande famille des Bobyr déjeunait sur le toit auprès des crèches, entourée de vaches, de chevaux, de petits moutons, de poules et de pigeons, tout à fait comme sur le tableau qui était accroché autrefois à l'église. — Au secou-ours ! La maison dérive... criait-on d'en bas. — Alleluïa ! Le Christ est ressuscité ! Ici, à cause de cette eau, le Christ eut à entendre des choses que jamais, nul assesseur n'a entendu pour ses malhonnêtetés. Au surplus, des bruits provocateurs cour u r e n t que la femme du pope avait fait gras pendant le carême : elle prenait, paraît-il, autant de viande qu'elle voulait dans les fonds de consommation du clergé. On fit des gorges chaudes à ce sujet. Pourtant, ce n'étaient pas à vrai dire des conversations d'athées qui s'attaquaient à la religion. Simplement, assis sur leurs toits au milieu de leurs bêtes noyées, avec leur gâteau pascal non consacré, les croyants voulaient que Dieu prêtât un peu plus d'attention au monde qu'il avait créé. Autrement dit, ils désiraient que le Seigneur, que la Sainte Vierge et que les saints leur fissent quelque chose de plus agréable, que ce malheur qui leur tombait sur la tête. — Oh, vraiment, c'est pas la vraie fête, puisqu'on est obligé de manger du gâteau pas bénit. On est tous sur les toits, et les silures nagent dans nos maisons ! — Le Christ est ressuscité ! Alleluïa, poules mouillées ! s'exclama gaiement mon père, quand sa barque, voguant au-dessus de la palissade, pénétra dans une cour et se cogna de l'avant sous le toit. — Ah ! Malheur de malheur, lui répondit Lev Kiïanytsia, un homme d'un certain âge, en tendant à mon
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pére un verre de vodka. Sauve-nous, Pétro, et tâche de pas rigoler. La maison s'en va à la flotte. Oh, tu entends, la voilà qui bouge ! — Au secou-ours ! Oh ! Malheu-eur ! s'écrièrent les bonnes femmes. « Voici le jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse en ce jour... » — Au secours! On se noie... Soudain, de derrière la maison a p p a r u t une petite barque dans laquelle étaient assis les chantres — le père Kyrylo et le diacre Yakym,— et l'homme de b a r r e avec sa rame, le sacristain Louka. Ces membres du clergé voguaient depuis longtemps entre les maisons et consacraient le gâteau pascal, relevant par là le niveau moral et religieux de leurs paroissiens. — Venez ici, mon père ! Les enfants ont tant envie de gâteau. — Prenez patience, chrétiens ! les exhortait le père Kyrylo. Cette calamité que le Créateur, notre bienfaiteur, nous envoie par ses flots, c'est un bon présage : il nous annonce une abondante récolte de céréales et d'herbes... Où conduis-tu, espèce de fou ! Conduis vers le toit. Oh ! J'ai failli tomber ! Le sacristain Louka abordait à tous les toits. Les serviteurs du culte aspergeaient d'eau bénite le gâteau pascal et les oeufs peints, et ils absorbèrent petit à petit une telle quantité de vodka, qu'ils ne savaient plus à quelles litanies ils en étaient. — C'est plutôt « En aval de la rivière » qu'il f a u d r a i t chanter, à la place de « J o u r de résurrection», dit mon père en plaisantant. — Il y a bien de quoi rire ! se fâcha le pope. Il n'aimait pas mon père, enviant sa beauté et blâmant sa conduite irrespectueuse.— Même a u j o u r d ' h u i tu parles contre Dieu, malin esprit, infidèle que tu es ! — Mon père, et vous, diacre, et toi, sacristain, entendons-nous une fois pour toutes au sujet de ma foi : je ne suis pas contre Dieu, répondit gaiement papa, tout en attirant vers la b a r q u e une génisse à demi noyée.— Sachko, attrape-la par les cornes. Tiens-la bien, n'aie pas p e u r ! Je vais lui passer le lasso sous le ventre... Je ne suis pas contre Dieu, ecclésiastiques, je ne suis pas
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contre Pâques, et je ne suis même pas contre le Carême. Je ne suis ni contre le boeuf de Dieu, ni contre son âne, ni contre tout son bétail... Et s'il m ' a r r i v e parfois de m e t t r e en courroux son oeil omniscient, omnipotent et omnivoyant, ce n'est pas du tout parce que je ne crois point en lui ou que je crois en un autre dieu. — Tu iras brûler en enfer pour ces paroles ! s'exclama le diacre p r e n a n t la défense du Seigneur. — Ça ne fait rien, répondit mon père et, soulevant la génisse à l'aide d'un gros pieu, il la tira adroitement dans sa barque. Puisque je suis un pécheur, eh bien, j'irai brûler là où vous dîtes. Bien sûr, du haut des cieux, le Seigneur voit mieux que nous ce qu'il f a u t nous envoyer sur terre, à nous autres ; du feu ou de l'eau, des souris ou des vers, du vent sec, des chefs écervelés ou des guerres. Mais, d'un autre côté, moi aussi je suis une créature de Dieu et j'ai, moi aussi, mes opinions, bien modestes, il est vrai, mais qui ne portent à mal. Comment puis-je louer Dieu, notre Seigneur, s'il nous envoie, le jour de Pâques, une telle inondation ? Ses plans, quant à ces immenses portions d'eau, me sont inconnus ; mais je n'y vois rien de bon dans tout cela. — Les voies du Seigneur sont impénétrables, proféra le père Kyrylo d'une voix sévère. — C'est bien ce que je dis, approuva mon père et il regarda attentivement tout autour. Il doit certainement y avoir un profond sens divin dans la planification de cette étendue fluviale, mais moi, je sais une chose : c'est que mon pantalon est trempé, et que mes cheveux n ' a r r i v e n t pas à sécher. — Tais-toi, incroyant ! s'écria avec colère le père Kyrylo, mais, juste à ce moment-là, il se produisit une chose très désagréable. A y a n t perdu l'équilibre, le pope battit l'air de ses mains et tomba à la renverse en plein dans l'eau. Alors la b a r q u e versa du côté opposé : le diacre et le sacristain ne laissèrent après eux que des bulles. Comment pourrais-je décrire la joie sur les toits, le fou rire dont f u t pris tout le village, à moitié noyé. Les femmes, les filles, les vieux, les hommes, les e n f a n t s ! Ces gens, tout de même ! Se moquer de la sainte fête,
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de soi-même, de tout au monde, en un jour pareil ! A Pâques ! Et où ça ? S u r leurs toits, dans l'entourage de chevaux et de vaches, dont on ne voyait que les têtes et les cornes qui dépassaient de l'eau froide. Non, vraiment, le caractère national des habitants de Zagrébélia n'avait certainement pas atteint le sommet de compréhension des régularités et de la rationalité du malheur. Il les induisait à se rire de Pâques même. Mon père aussi, ce grand homme si bon, riait en voyant rire les autres. — Vous parlez d'une paroisse ! Cela fait peut-être bien mille ans que ces gens-là sont inondés à chaque printemps. Mais il n'y a pas de danger qu'ils se noient, ou qu'ils fichent le camp d'ici. Voilà ce que c'est que la n a t u r e ! Ce disant, il accrocha aves le manche de sa rame la chaîne dorée du père Kyrylo, puis il le happa comme un silure et l'expédia dans son arche, en compagnie des vaches et des petits moutons. Ensuite on se mit à sauver le diacre et p e n d a n t qu'on le tirait, on s'amusa tellement, qu'on en oublia le sacristain Louka, lequel fut, je crois — je ne sais plus au juste — dévoré p a r les écrevisses. Telle était l'inondation cette année-là. Ce n'est pas l'eau qui a ravagé et effacé de t e r r e mon village natal. C'est le feu. C'était aussi au printemps ; un demi-siècle plus tard. Il a brûlé dans le feu pour être venu en aide aux partisans, et ceux des habitants qui étaient restés en vie se jetaient à l'eau, leurs vêtements en flammes. L'église, regorgeant d'une foule hurlante, f u t incendiée. Les flammes jaillissaient et grésillaient dans la nuit noire, de lourds grondements déchiraient l'espace et d'épaisses couches de paille enflammées, pareilles à des âmes de mères éplorées, volaient, emportées par le vent, dans le vide obscur du ciel. Dans les rues et les jardins, les nazis poursuivaient les femmes et leur a r r a chaient leurs enfants qu'ils jetaient dans les flammes des maisons embrasées ; alors, pour ne plus vivre, ne plus voir, ne plus pleurer et ne plus maudire, les femmes se jetaient elles-mêmes dans le feu et brûlaient vif dans la fournaise de l'horrible jugement dernier des fascistes.
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De leurs affreuses potences, les pendus regardaient le ciel, se balançant à leurs cordes et faisant tomber sur la terre et sur l'eau leurs ombres sinistres. Tous ceux qui n'eurent pas le temps de s'enfuir dans les bois, les roseaux ou les détachements de partisans, tous ceux-là périrent. Mon beau village n'existait plus. Il n'y avait plus ni maisons ni jardins. Il n'y avait plus de bons et joyeux habitants. Il ne restait que les taches blanches des cheminées au milieu des cendres. J ' y ai b f û l é aussi dans ces flammes et j'ai passé par toutes les morts : celle des hommes, celle des bêtes, celle des plantes. J'ai brûlé comme un a r b r e ou une église, je me suis balancé aux potences, j'ai été dispersé en f u m é e et en cendres par d'effroyables explosions. Mes muscles et mes os broyés ont servi à faire du savon au milieu du vingtième siècle. Ma peau est allée à la confection de reliures et d ' a b a t - j o u r ; elle a traîné sur les chemins de la guerre, elle a été repassée par les chars massifs de la dernière guerre de l'humanité. Et un jour vint où je ne puis plus me r e t e n i r : lançant du fin fond des flammes le cri de guerre et appelant à nous venger férocement de l'ennemi, je m'écriai: « J ' a i mal, je s o u f f r e ! » — Pourquoi as-tu crié ? me reprocha-t-on. Est-ce la douleur, est-ce la peur qui t'ont poussé à cela à une heure pareille ? — Ce sont les souffrances. Je suis un artiste, voyezvous, et mon imagination a toujours été pour moi le sujet de ma joie et de mon désespoir. Et soudain, elle m'a trahi. Témoin du malheur, j'ai éprouvé pour un instant la sensation que ce n'était pas seulement mon village qui périssait : c'était mon peuple entier. Peut-il y avoir au monde une chose plus terrible ? Depuis lors, j'ai tenté de me consoler avec l'idée chimérique, que la conduite irréprochable des gens est due plutôt à leur chance et à leur bonheur, qu'à leur v e r t u et leur honnêteté. J'avais tort, bien sûr. Il ne faut jamais oublier sa prédestination, et il f a u t toujours se souvenir que les hommes de l'art sont appelés tout d'abord par le peuple à montrer au monde entier que la vie est belle et qu'elle est le plus grand de tous les biens que l'on puisse
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imaginer. Il est étrange et bien regrettable que nous n'ayons pas assez de force et de clarté d'esprit pour apprécier quotidiennement la joie que nous procure la vie, tissée de drames et de bonheur, et que tant de belles choses passent en vain sous nos yeux. Mais, si vous voulez bien, revenons-en à la b a r q u e en bois de saule. Asseyons-nous ! Prenons nos rames de f r ê n e et retournons à la Desna, à cette joyeuse inondation du jour de Pâques où nous sauvions les gens, mon père et moi. Je me souviens que les eaux printanières restèrent très longtemps. Le mercredi de la Pentecôte, elles recouvraient encore les prés et les vallées ; c'est pourquoi, la fenaison, cet été-là, commença plus tard que d'habitude. On s'y préparait toujours longtemps à la fenaison. Le soleil était déjà couché, que nous n'en avions pas encore fini. Tout le monde s'affairait, se chamaillait, puis ma mère, en train de bougonner, m'apercevait soudain et s'exclamait : — Oh, le voilà d é j à sur la c h a r r e t t e ! Ne le prenez pas avec vous, le petit ! Il va être dévoré par les moustiques ! — Bah, il n'en m o u r r a pas, se fâchait le père. — Alors, il va se noyer dans la Desna, vous verrez, j'en suis sûre qu'il va se n o y e r ! — Non, maman, je me noierai pas ! — P a u v r e innocent ! Mais tu peux dégringoler de la pente en plein dans l'abîme. Oh, c'est a f f r e u x ! — Oh, ça suffit, maman... Pourquoi roulerais-je dans l'abîme... j'étais sur le point d'éclater en sanglots. — Eh bien, tu te couperas avec la faux. Dis vrai, est-ce que tu sauteras entre les f a u x ? — Non, je sauterai pas. Je te jure que je sauterai pas, maman. — Tu mens ! Oh, mon petit Sacha, reste à la maison, me supplie maman. Tu auras si peur dans les buissons ! — Non, j'aurai pas peur. — Mais il y a plein de fosses dans les lacs ! — J ' y tomberai pas. — Et les vipères dans la forêt ? — Oh, maman, écoute,... je t'assure que...
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— N'y vas pas, mon p e t i t ! Laissez-le ici!... Heureusement pour moi, personne ne prête attention aux implorations de maman. Papa vérifie la charrette pour la dernière fois. — On a bien pris tout ce qu'il f a u t ? On a tout pris : des pommes de terre, des oignons, des concombres, du pain, une chaudière, une grande écuelle de bois, une senne, une grosse toile, un rateau, tout l'attirail de fauchage. Tout est rangé dans la charrette. La porte cochère s'ouvre enfin, maman se signe et fait ses dernières recommandations, les chevaux s'ébranlent : nous partons. Je ne me retourne pas. Auprès de la maison, maman, comme un coucou, pleure nos adieux. Combien de fois, des dizaines d'années durant, se séparera-t-elle de moi, et regardera-t-elle la route à travers ses larmes, me suivant du regard et me bénissant, priant Dieu au crépuscule du soir et à l'aube matinale pour me protéger des balles, des sabres, et des malheurs. Les lointains inquiétants de la route m'appelleront toujours. Les adieux inspireront mes films, et la séparation se fera nid dans mon coeur. Toujours, mes héros quitteront quelqu'un pour s'élancer au-devant de l'inconnu, et ce quelqu'un souffrira. Seulement, a u j o u r d'hui, je ne sais encore rien de tout cela. J e suis couché dans la charrette. Autour de moi, me tournant le dos, sont assis grand-père, papa et les faucheurs. Ils m'emmènent dans le royaume des herbes, des rivières et des lacs mystérieux. Notre charrette n'est faite que de bois : mon arrière-grand-père et mon g r a n d père avaient été tchoumaks, et ceux-ci n'aimaient pas le fer, car, paraît-il, il attirait la foudre. Les cinq kilomètres que nous avions à parcourir pour arriver jusqu'à la Desna étaient pleins d'obstacles: il fallait d'abord traverser deux immenses mares d'eau putride qui ne séchaient jamais, deux ponts, puis une nouvelle mare, après cela il fallait passer par deux fermes où il y avait des chiens, et par le village Malé Ousté aux étroites petites rues tortueuses, ensuite il fallait rouler tout au bord d'une rivière à la pente escarpée et craindre à chaque instant de tomber dans l'eau ; après on tournait à
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droite et on dévalait une pente à toute allure pour pouvoir traverser à gué une petite rivière, puis il fallait gravir une montée et la redescendre de l'autre côté, recommencer la même chose au bout de quelque temps, ensuite il fallait tourner à droite à deux reprises, puis longer de nouveau la rivière entre des trembles et des chênes, et c'était là enfin, au bord de la Desna, que s'étendait mon royaume. Chemin faisant, les faucheurs bavardaient, descendant parfois de la c h a r r e t t e devant les mares et les montées, et quand ils se rasseyaient je voyais devant moi leurs dos puissants, et au-dessus de leur dos et de leurs faux, qu'ils tenaient, comme les soldats tiennent leurs armes, les étoiles et la nouvelle lune scintillaient dans le ciel obscur. Je sens tout autour de moi l'odeur des concombres, du pain, des vieux filets ; l'odeur de papa et des f a u cheurs, des marais et des herbes; j'entends des cris au loin que je reconnais aussitôt : ce sont des râles et des cailles. Le chariot des tchoumaks grince légèrement sous le poids de nos corps, et dans le ciel bleu la Voie Lactée nous indique la route. Je regarde mon ciel, je tourne à gauche et à droite suivant le mouvement du chariot, et l'univers étoilé tourne en même temps que moi, et peu à peu, heureux, je m'endors. Je me réveille sous un chêne, au bord de la Desna. Le soleil est déjà haut, les faucheurs sont loin, les f a u x résonnent, les chevaux broutent. Ça sent les fleurs et l'herbe fanée. Quelle beauté tout autour ! Les osiers, les bancs de sable, les pentes abruptes, la forêt, tout étincelle sous les rayons du soleil. Je saute dans le sable tout au bord de la rivière, je me débarbouille et je bois l'eau douce et sucrée de la Desna. J ' e n t r e dans l'eau jusqu'aux genoux et je tends le cou comme un jeune poulain pour boire encore une fois, puis je grimpe la pente et me voilà dans la prairie. Je ne cours pas : je vole, touchant à peine la terre. Je m ' e n g o u f f r e dans la forêt — ce n'est que champignons. Des mûres dans les oseraies, des noisettes dans les buissons, du poisson dans les lacs où je barbote. Mon paradis d u r e deux ou trois jours, tant que l'herbe n'est pas fauchée. Je porte du bois jusqu'à notre hutte,
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j'allume le feu, j'épluche les pommes de terre, jt cueille des mûres dont les faucheurs feront de l'eau-de-vie. Après la fauchaison, nous râtelons le foin tous ensemble, et c'est alors que notre merveilleuse existence commence à s'assombrir. Troublés, mon père, mon grand-père et mon oncle gardent le silence et leurs regards se font soupçonneux ; ils vont p a r t a g e r les moyettes. Tous les ans, nous fauchions en commun. On ne pouvait pas distribuer les coupes à l'avance, car chacun craignait de tomber sur le tiers, situé au coude de la Desna, qui chaque printemps était ravagé par les crues. C'est pourquoi on fauchait et on ratelait ensemble. Ensuite, on partageait les moyettes et chacun traînait alors les siennes jusqu'à sa meule, auprès de sa hutte. Mais, je ne sais pourquoi, toutes les fauchaisons finissaient mal. Chaque fois, mon père ou mon oncle s'imaginaient qu'on les avait roulés et qu'ils avaient reçu une moyette de moins, et alors, de fil en aiguille, les coeurs s'emplissaient de haine, et nos parents se mettaient à crier, à s'injurier, et finissaient par se battre au bord de la Desna enchantée. Ils se battaient avec de gros pieux, avec des râteaux ou avec les manches de leurs fourches, les tenant à deux mains comme des guerriers antiques. Parfois, ils se poursuivaient avec des haches, en poussant des cris si terribles, que leur écho en passait au-dessus de la Desna et de la forêt, pour aller s'éteindre dans les calmes lacs mystérieux. Alors, nous, les petits, c'est-à-dire mon f r è r e et moi, nous nous mettions à détester les enfants de Samiïlo et nous étions prêts à nous ruer sur eux. Cependant, nous n'osions pas : nous étions trop petits, et nous n'étions pas encore assez malheureux pour savoir haïr jusqu'au bout. Et puis nous n'avions aucune envie de perdre nos compagnons de jeu et de pêche ; c'est pourquoi, simplement, nous nous détournions de nos petits ennemis sans les regarder. Il n'y avait que les chevaux qui ne participaient pas à la bataille. Us broutaient tous ensemble, tous pareillement maigres et calleux, avec de grosses croûtes puantes sur leur dos râpé par le temps, et ils secouaient la tête, nous regardant avec indifférence, et chassant les taons qui les importunaient.
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C'était grand-père qui se distinguait le plus par sa vaillance et son courage dans ces combats sanglants. Il y a cinquante ans qu'il n'est plus, mais jamais, tant que je serai sur terre, je n'oublierai la passion de guerrier qui se cachait dans le coeur de mon t e n d r e aïeul. Il était capable d ' u n tel degré de courroux, que le plus grand artiste ou général du monde n'aurait fait que l'envier. Il brûlait d'un feu sacré pendant tout le combat. De sa poitrine frémissante s'échappaient des sons de flûte et des cocoricos dominés par son cri de guerre éperdu : « La Sibérie de notre tsar ! » Ce cri puissant aux lèvres, il se jetait à l'attaque comme un véritable ottoman de la fauchaison, et se battait jusqu'à ce que sa hernie ne l'obligeât à s ' a b a t t r e sur une meule où il se roulait sur le dos, se tordant les pieds et même les doigts de pieds, tout en a t t r a p a n t l'hernie à deux mains et la renfonçant à sa place comme un mauvais esprit. Après s'être remis un peu, il saisissait de nouveau sa fourche ou sa hache et s'élançait au coeur de la bataille. Alors l'intrus Samiïlo ne pouvait lui résister et il s ' e n f u y a i t sous les chênes. Ils couraient tous les deux entre les meules et les chênes, mais Samiïlo était déjà à bout de forces. Il tombait, essouflé, criant au-secours, mais grand-père avait déjà levé sa hache au-dessus de lui... A ce moment-là, n'en pouvant plus, je fermais les yeux, et eux, se donnaient des coups de hache, comme s'ils taillaient du bois. Leur sang coulait à flots. Ils se tranchaient la tête l'un l'autre, se coupaient les bras, se défonçaient la poitrine et perdaient des seaux — que dis-je — des chaudières de sang. Tantôt ils prenaient leur élan, tantôt ils se jetaient l'un sur l'autre avec d'énormes fourches en hurlant : — Je vais te tuer!... — Je vais te transpercer aves ma fourche!... — Au secours !... — Ah-h-h!... Transporté de f u r e u r , Samiïlo se ruait sur g r a n d père, lui passait sa fourche à travers le v e n t r e et le tenait serré contre la meule, comme Saint Georges terrassant le Démon. G r a n d - p è r e poussait des cris si horribles que les feuilles de chêne en tremblaient, et l'écho
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était tel, que les crapauds sautaient dans les lacs, et que le corbeau dont il sera question plus loin s'envolait pardelà la forêt. Cependant, grand-père avait encore le temps de brandir sa hache et d'en asséner un tel coup sur la tête de Samiïlo, qu'elle se fendait en deux, comme un melon d'eau, et alors Samiïlo... Voilà, c'était comme ça qu'on se battait chez nous ! Ces affreuses batailles se terminaient en général dans la soirée. D'ailleurs tout finissait bien. Tous étaient sains et saufs, mais restaient longtemps à souffler et à r e p r e n d r e leurs esprits. Une peur violente avait fait pâlir les glorieux ottomans, et ils s'en allaient chacun dans sa h u t t e en se toisant d'un regard menaçant. Mon ardent grand-père était long à s'apaiser. C'était un guerrier passionné, et il buvait après la bataille un bon pot d'eau froide, n'oubliant pas d'y faire a u p a r a v a n t un signe de croix. — Si on prenait le goûter, proposait-il. — Mais le goûter est passé, voyons, il est bien temps de souper, répondait mon père en regardant haineusement la hutte de l'ennemi. On se couchait aussitôt après le souper. Quelquefois, en regardant les étoiles, la Desna, ou le feu sur lequel cuisait la bouillie, je m'endormais avant d'avoir mangé. Alors papa ou grand-père essayaient de me réveiller, mais je n'arrivais pas à ouvrir les yeux, et je retombais dans le sommeil, comme une tanche dans une trouée : impossible de m'attraper. G r a n d - p è r e aimait se coucher sous le chêne. Avant de s'endormir, il avait une façon à lui de bailler longuement et tout doucement, comme s'il voulait pardonner au monde toutes ses espiègleries ; puis il bavardait avec les faucheurs, leur parlant de sa jeunesse, des années où il était tchoumak, et du temps où tout était a u t r e que maintenant. Tout était mieux. Les rivières et les lacs étaient plus profonds, le poisson plus grand et plus savoureux, quant aux champignons et aux baies — qu'est-ce qu'il pouvait y en avoir dans les forêts ! Et puis les forêts aussi, elles étaient plus épaisses, et l'herbe plus t o u f f u e , une couleuvre ne pouvait pas y passer ; est-ce que c'est de l'herbe, maintenant ? — Oh ça, il y a rien à dire, soupirait le faucheur
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Troïgoub, allongé sous le buisson. Tout va de mal en pire ! — Ah, philosophe grand-père sous son chêne. Les rosées qu'il y avait avant, hein ? Et les eaux, et les marais, combien de temps restaient-ils sous l'eau ? Maintenant, il y a pas de doute, tout va dessécher, il n'y aura plus rien. — Oh, vous avez bien raison, ça a tout l'air d'être vrai, acquiesce Troïgoub, en tombant de sommeil. — Et les moustiques qu'il y avait autrefois, continue grand-père tout à ses souvenirs. C'était des ours!... Et maintenant ? Ce sont des moustiques, ça ? Allons donc, c'est comme si il n'y en avait pas du tout. Ou bien les râles. Avant, ils criaient toute la nuit, il y avait pas moyen de dormir, que Dieu me punisse, si je ne dis pas la vérité ! Et maintenant ? C'est tout juste s'ils poussent un cri de temps en temps. Tenez ! Vous avez entendu ? Eux aussi, ils vont disparaître... En effet, deux râles qui s'interpelaient dans l'herbe au bord de l'eau, s ' a r r ê t è r e n t net, ayant compris sans doute que leur destin était en jeu. Couché sous le chêne, j'écoutais tous ces bavardages et j'étais envahi d'une telle tristesse à la pensée que le monde aura enlaidi quand je serai grand, et qu'il n'y aura plus alors ni poisson ni fauchaison. — Qui c'est qui t'a dit ça ? me demandait papa quand je me traînais jusqu'à lui en pleurnichant. — C'est grand-père. — Ne l'écoute pas, mon petiot. Il est vieux, g r a n d père, il comprend plus rien. Les vieillards, tu sais, ils sont un peu bêtes, le nôtre aussi, parbleu ! Il ne pense qu'à manger et qu'à dire des tas de sottises. Il y a même un p r o v e r b e : «Tête qui blanchit n'a plus d'esprit ». — Et la Desna, elle séchera pas ? — Mais non, elle séchera pas. Elle sera toujours la même. Dors, ça suffit. — Mais on y péchera tout le poisson ? — Non, t'inquiète pas. Autrefois, quand les gens étaient sots, eh bien, les poissons, ils l'étaient aussi. Mais maintenant que les gens sont plus sensés, les poissons, quoiqu'il soient petits, ils sont devenus plus
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intelligents aussi, et puis ils sont rusés, oh-là-là ! Personne ne peut les a t t r a p e r ! Dors. J e ' p r ê t e l'oreille: j'entends un craquement et un doux clapotis qui viennent de la Desna. Un feu apparaît : je vois des r a d e a u x qui passent, j'entends des voix. — Papa ! — Quoi, mon petit ? — Qu'est ce que c'est que ces gens là-bas ? — Oh, ils viennent le loin, de la région d'Oriol qu'ils viennent. Ce sont des Russes. — Et nous, qui on est, papa ? On n'est donc pas des Russes ? — Non, on n'est pas des Russes. — Eh bien, alors, qui sommes-nous ? — Oh, est-ce que je sais ? prononce papa d'un air triste. Nous sommes de simples gens, mon fils ! Nous sommes de ceux qui cultivent la terre. En somme, nous sommes des moujiks... Oui, c'est bien ça... de simples moujiks, un point, c'est tout... Autrefois, il y avait, diton, des Cosaques, il n'y en a plus à présent. — Et grand-père, il dit qu'autrefois, les moustiques étaient très gros... — Oh ça, il s'y connaît, en moustiques. Toute sa vie, il a erré par la steppe, il en a nourri plus d'un. L'argent qu'il empochait quand il était tchoumak, il allait le dépenser après chez le mastroquet. C'est affreux, quand on pense à tout ce qui se passait... — Et alors, qu'est-ce qui se passait ? demanda soudain grand-père d'une voix coupable. — Oh, vous le savez bien vous-même, vous feriez mieux de vous taire, répond tristement papa dans l'obscurité. Us continuèrent à causer, mais ce qu'ils disaient n'é tait pas très clair. Je compris seulement en m'endormant, qu'autrefois, tout n'allait pas si bien que ça dans le monde, et qu'il y avait beaucoup de malheurs et d'infortunes. Les faucheurs ronflaient sous le chêne. G r a n d - p è r e bailla encore longtemps, puis il fit le signe de croix sur sa bouche, sur les racines du chêne et sur la Desna; et finit par s'endormir. Bercé par les cris des râles, des cailles et des butors,
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je m'assoupis aussi. J'eus le temps encore d ' e n t e n d r e vaguement un gros poisson sauter dans la Desna, puis je sombrai dans le sommeil. Le temps qu'il ferait pendant la fenaison était auguré, depuis cent cinquante ans, paraît-il, par un corbeau. C'était, pour ainsi dire, le corbeau de la famille. Il était juché auprès de notre h u t t e sur un haut peuplier, d'où il nous observait et d'où il pouvait voir tout ce que nous mangions et ce que nous buvions. Il voyait le poisson que nous attrapions, il savait si nous avions fauché par hasard un râle ou un cailleteau, et il connaissait tous les petits oiseaux de la forêt. Il entendait tout, mais le principal, c'était qu'il prédisait le temps. Il pressentait infailliblement la pluie et le tonnerre, alors que le ciel était encore d ' u n bleu sans tache, et après qu'il eût croassé trois fois d'une voix tout à fait particulière, g r a n d père se mettait à tousser et à bailler, puis nous jetions nos fourches et nos rateaux, et nous tombions sur les meules à moitié endormis. Il n'y avait que Samiïlo à ne pas céder aux sortilèges du corbeau. Au contraire, il en tremblait de colère : — Tu vas pas crever, à la fin ? Ouste, va-t-en, oiseau de malheur!... Le père Samiïlo n'était ni professeur, ni médecin, ni ingénieur. Comme vous pouvez en juger rien que d'après son nom et d'après ce qu'il en a été dit plus haut, il n'était non plus ni juge, ni chef de police, ni pope. Il n'était pas capable d'assumer de hautes fonctions. Il n'était même pas un bon cultivateur. Ses facultés intellectuelles ne lui permettaient pas d'exercer cette noble profession, si difficile en somme. Cependant, comme presque tout être humain, il avait son talent à lui, et il, y trouva son chemin de Damas: il était faucheur. Il était un faucheur si prestigieux, que ses voisins en oublièrent son nom et l'appelaient Samiïlole-Faucheur ou tout simplement le Faucheur. Il maniait sa faux, comme un bon peintre en bâtiment manie son pinceau — elle volait sous ses mains, adroite et légère. Si on l'avait laissé faire, il aurait fauché le globe terrestre tout entier, pourvu que l'herbe eût été fraîche et qu'on lui eût donné du pain et de la bouillie.
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En dehors de son talent, comme il en est de la majorité des professions spécialisées, il était plutôt simplet et même un rien souffreteux. Il avait eu beau maudire le corbeau et le menacer du poing, en moins d'une demi-heure un gros nuage était survenu de par-delà la forêt et il s'était mis à pleuvoir. Le corbeau nous connaissait tous et savait p a r f a i t e ment de quelle argile chacun de nous était pétri. Un jour, mon père s'étant fâché contre la pluie que l'oiseau avait prédite, il demanda à Tykhone Bobyr, le seul chasseur de la région, de tuer le corbeau de son fusil à baguette. Eh bien, qu'en direz-vous ? Papa n'avait pas encore fermé la bouche, que le corbeau quitta son peuplier et s'envola sur un chêne de l'autre côté de la Desna. Et malgré que Tykhone eût refusé catégorique-

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ment de tirer sur un oiseau protégé par la loi de Dieu, le corbeau ne revint que dans la soirée et croassa tant et si bien que l'orage qui en résulta fit pourrir tout le foin. Le lecteur peut r e f u t e r que ce corbeau n'est pas typique, et que la pluie aurait très bien pu faire pourrir le foin sans ses croassements et la toux de grand-père, c'est-à-dire rien que sur la base d'un pronostic météorologique scientifiquement argumenté. Je suis tout à fait d'accord, mais je n'ai aucunement l'intention de décrire des cas typiques. J e raconte simplement ce qui s'est passé autrefois au bord de la Desna, là où s'y jette le Seïme. A propos, puisque nous parlons du temps et d ' u n chasseur qui avait r e f u s é de tuer le f a m e u x corbeau, profitons-en pour décrire le chasseur. Seulement, afin d'atteindre la plénitude du tableau, essayons de dépeindre

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son image unique en son genre non d'une manière ordinaire, mais du point de vue, disons, des canards qui nichaient dans le lac. Ce n'est pas t a n t pour la beauté du style, que pour la véridicité du récit que j'ai recours à ce procédé, car, somme toute, c'est bien lui qui tuait les canards et non le contraire. — Tiens! Le voilà qui clopine... criait soudain la vieille cane à ses petits. Allez, ouste, filez dans les joncs! Espèce d'éclopé, va, que le diable t'emporte... En un instant les canardeaux s'éclipsaient et leurmère disparaissait sous l'eau. Le calme régnait sur le lac. Tykhone et son chien de chasse moucheté s'approchaient du bord. Si ses petits polissonnaient dans les nénuphars et ne l'écoutaient pas, la mère cane épouvantée ne tenait plus en place. — Mais faites attention, vous voyez bien qu'il vise. Si seulement il tire, les plumes vont vous voler... En effet, Tykhone Bobyr était en train de viser. — Au secours... nasillait la maman. Mais restez donc tranquilles, finissez de barboter, petits sots que vous êtes, criait-elle en colère. Les canardeaux s'arrêtaient net... Le silence se rétablissait... Bon. Maintenant, en attendant le coup de fusil, nous avons le temps de décrire Tykhone de notre point de vue à nous. C'était un homme pauvre, et pour ne pas dépenser trop de charges, il avait dû se faire tireur. Cependant, il lui arrivait très r a r e m e n t de tuer des canards sauvages. Pourquoi ça ? Eh bien, c'est qu'il avait une jambe qui discordait avec l'autre. Elle était beaucoup plus courte, toute maigriote, et même en rêve, il ne parvenait jamais à la plier. Grâce à cette dialectique de la nature, tous les canards, les plongeons, les poules d'eau, les mouettes, et toute la gent volante en général le reconnaissaient de loin et se réfugiaient dans les joncs ou dans les nénuphars dès qu'ils l'apercevaient. C'est ainsi qu'une jambe tordue peut servir à l'harmonie et à l'équilibre de la nature. Le fusil de Tykhone y jouait un rôle non moins considérable. Il était si antique que le chasseur portait toujours sa gâchette dans sa poche et l'ajustait à sa place, juste avant de tirer. Ensuite il visait, et ça, il le faisait très longtemps.
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— Mais allez-y, chuchotais-je à Tykhone, et mon coeur tressaillait de peur : ça y est, il va tirer ! Mais tirez... Regardez, ils sortent de l'eau... Vous voyez donc p a s ? Mais allez-y... Je retiens ma respiration et je ne souffle plus. A force d ' a t t e n d r e si longtemps, j'étouffe et je deviens tout bleu. Cependant, aucun coup de fusil ne retentit. Au moment le plus décisif, on découvre l'absence de la gâchette. Où est la gâchette ? Elle sera sans doute tombée dans l'herbe. Nous fouillons l'herbe et les buissons à l'alentour — pas de gâchette. Le soleil commence à décliner. Que je suis malheureux ! Et les canards qui volent de tous les côtés. La vieille cane a remarqué, elle aussi, que nos affaires allaient mal : elle en profite pour faire sortir tous ses petits. — Eh bien, quoi, vous dormez là-bas ? Pourquoi vous ne tirez pas ? crie de loin mon père. — Non, compère, rien à faire pour aujourd'hui. J'ai dû laisser la gâchette dans la poche de mon gilet, répond Tykhone en clopinant dans la direction du village. J'étais sur le point de pleurer. Tout penaud, le chien tournoya auprès de nous et suivit son maître à contrecoeur. Les canards, délivrés, s'en donnaient à coeur joie et b a r b o t è r e n t dans l'eau jusqu'à la tombée de la nuit. Les canards étaient le seul gibier sur lequel Tykhone osait tirer. Et c'était tout naturel, car les autres oiseaux, tels que les râles, les cailles, les poules d'eau, on pouvait toujours les attraper, ou les faucher dans l'herbe quand l'occasion se présentait. Quant aux bécasses de toute espèce, on n'en avait aucune idée, et on ne savait même pas qu'elles existassent au monde. Est-ce qu'on pouvait connaître toutes ces ombres qui volaient dans les cieux ? Des bêtes sauvages, comme par exemple, des hérissons, des lièvres ou des putois, il y en avait très peu. Les loups avaient disparu, et le mot même de « loup » n'évoquait que les injures de grand-père : « que le loup te dévore ». Il est vrai qu'il y avait des lions, mais c'était très rare. Rien qu'une seule fois, j'ai vu un lion qui passait au bord de la Desna, mais, malheureusement, personne n'a jamais voulu me croire.
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Or, cela était arrivé de la façon suivante. Un jour que nous avions installé les sennes dans la Desna, papa et moi, nous voguions dans un esquif tout au bord du rivage. L'eau était calme, le ciel parsemé d'étoiles, j'étais si bien à flotter ainsi, je me sentais si léger, comme si je nageais dans le bleu de l'espace. Je regardai l'eau — la lune s'y reflétait en souriant. « Saute, poisson », commandai-je. Aussitôt un gros poisson fit une culbute. J e regardai le ciel : « File, étoile » — une étoile fila. Les herbes exhalaient leur p a r f u m : « chantez, herbes » ; une caille me répondit. J e contemplai le merveilleux rivage, inondé d'une lueur argentée : « Lion, apparais au bord de l'eau ». Tout aussitôt, un lion passa lentement sur un banc de sable, la tête haute, la crinière enchevêtrée, et un petit pinceau au bout de sa longue queue. — Papa, regardez... un lion... chuchotai-je, émerveillé. — Mais ce n'est pas un lion, c'est...papa regarda attentivement, et quand notre barque atteignit le lion, il leva la rame et f r a p p a violemment la surface de l'eau. Le lion bondit en rugissant comme le tonnerre. Je sentis mon âme s'envoler. Le rivage, les osiers, les pentes escarpées, tout tremblait d'émoi. Papa faillit faire tomber ses rames et tout courageux qu'il était, il resta immobile et confus, jusqu'à ce que le courant n'eût emporté notre embarcation du côté de la rive. Là, nous restâmes silencieux près d'une demi-heure, puis nous nous retournâmes : ni banc de sable, ni lion. Il avait disparu quelque part dans les osiers. J u s q u ' a u matin le feu brûla dans notre hutte. J'avais peur, mais j'avais aussi un peu pitié du lion. Nous ne savions pas que faire et nous ignorions le moment où il se mettrait à dévorer nos chevaux ou grand-père qui dormait sous le chêne. P e n d a n t longtemps, je tendis l'oreille, écoutant s'il ne rugirait pas encore une fois. Non, tout était calme. Avant de m'endormir j'eus soudain une envie terrible d'élever des lions et des élép h a n t s : j'en avais assez de nos boeufs et de nos chevaux. Le lendemain, les gens racontaient que le p a u v r e lion n'avait pas réussi à jouir longtemps de sa liberté. Lors d'une catastrophe de trains près de Bakhmatch, la cage

d ' u n cirque ambulant s'étant brisée, le lion s'en était échappé. Mais r e g a r d a n t tout autour, revoyant tous ces spectateurs et ces dompteurs dont il avait par-dessus la tête, il décida d'aller trouver un peu de repos du côté de la Desna. Cependant, à peine eut-il fait une trentaine de verstes, qu'on le rattrapa, qu'on l'encercla de tous côtés et qu'on le tua, car c'était un lion. Il ne pouvait pas vivre parmi les vaches et les chevaux. Du moment qu'on ne pouvait l'atteler, il ne servait à rien. Si au moins il avait su aboyer ou bêler — hélas ! il avait une voix telle que les feuilles en fanaient, et que l'herbe se couchait... Bon, ça suffit... Mon Dieu, mais qu'est-ce que j'écris?! Il me semble bien maintenant que je n'ai pas vogué cette nuit-là sur la Desna! Papa était seul, et moi, j'étais couché sous le chêne à côté de grand-père, auprès de notre hutte. Oui, c'est bien ça. En tout cas, le lion a tout de même passé au bord de l'eau, et c'est près de Spassky que les soldats l'ont tué. J e crois qu'il est temps d'en finir avec le lion et qu'il faut passer à la description des animaux domestiques, car ma plume n'est déjà plus très assurée : tous mes rédacteurs se réveillent en moi. Ils vivent toujours tout autour de moi. L ' u n se tient derrière mon oreille gauche, l'autre est tapi sous ma main droite, le troisième est assis à table, le quatrième est couché dans mon lit : c'est pour les rédactions nocturnes. Tous, ils sont pleins de bon sens et ils détestent les points obscurs. Leur but, c'est que j'écrive comme tout le monde, ou alors un peu mieux ou un peu plus mal que les autres. Quand mon coeur s'engourdit de froid, ils sont là pour le r é c h a u f f e r ; quand je brûle d ' u n feu ardent, ils assoupissent ma flamme, pour que rien d'insolite ne s'échappe de sous ma plume. — Et moi, je v e u x de l'insolite. C'est mon métier. Je vous en supplie, laissez-moi faire. — Non! — Mais pourquoi je ne peux pas écrire que je voulais qu'il y ait des lions partout quand j'étais p e t i t ; et puis je voulais aussi que les oiseaux sauvages s'asseyent sur ma tête et mes épaules non seulement en rêve. — C'est invraisemblable, et puis, il est possible que les gens ne le comprennent pas.
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— Mais j'étais tout petit à cette époque-là, je n'avais pas encore de bon sens. Mais je pressentais déjà que cela pourrait me servir. — A quoi ? — Au bonheur, peut-être. — Non, nous le barrerons, ça. Et puis, tu aurais très bien pu ne pas le voir, ce lion, si, en général, toute cette histoire n'est pas p u r e fantaisie. — Oh, non, pour rien au monde ! — T'énerve pas. On peut le remplacer par quelque chose qui sonne mieux. P a r des chevaux, par exemple. Vous aviez bien des chevaux ? — Oh, j'ose pas en parler. — Pourquoi ça ? — Us étaient maigres et laids. — Eh bien, on pourrait peut-être les généraliser. — Non, on ne peut pas les généraliser, nos chevaux. Ils avaient la gale, et ils étaient très tristes. — Eh bien, qu'est-ce que cela peut faire ? En effet, ils n'étaient pas gais du tout, nos pauvres chevaux. C'est pourquoi, avant d'en parler, je voudrais d'abord raconter quelque chose de plus agréable ; après cela, nous y reviendrons. Notre chien Pirate vécut chez nous très longtemps. C'était un grand chien d ' u n certain âge, sérieux et respectable, avec deux queues t o u f f u e s et deux paires d'yeux, dont l'une, la supérieure, se révélait être, à un examen plus attentif, une paire de taches rousses sur son f r o n t noir. Un jour que papa, l'ayant pris avec lui, avait été vendre du goudron à la foire de Borzna, Pirate disparut. Nous le regrettâmes certes, mais, malheureusement, nous n'y pouvions rien. Mais voilà qu'un beau dimanche cinq semaines après environ, juste après le dîner, alors que nous étions tous assis auprès de la maison en train de grignoter des graines de tournesol, nous aperçûmes Pirate, e f f l a n q u é et harassé, qui courait sur la route. Ayant reconnu de loin la maison et toute la famille à côté, Pirate se laissa tomber à terre, et rampa sur le v e n t r e une centaine de pas se retournant de temps en temps sur le dos en pleurant de bonheur, comme l'enfant prodigue de l'Evangile.
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— C'est moi, votre Pirate, vous me reconnaissez ? aboyait-il à travers ses larmes. Oh, que je suis heureux ! Si vous saviez combien j'ai souffert, loin de vous. Vous ne me croirez pas, j'ai failli en mourir de douleur, c'est à peine si je ne suis pas devenu enragé, je vous jure. Il nous bouleversa à un tel point avec ses sanglots, que même mon père, qui pourtant détestait dévoiler ses sentiments, était sur le point de pleurer. Voilà ce que peut faire u n p a u v r e chien avec un être humain ! Quant à maman, elle pleurait ouvertement, et m u r m u r a i t , un sourire indicible aux lèvres : « Mais regardez-le, quand on pense que c'est u n chien qui peut se m e t t r e dans un état pareil. C'est à vous f e n d r e l'âme. Vous le voyez ramper ? Ah, ma bonne bête, va ». Oui, c'était un bon chien intelligent. Il jouissait chez nous de toutes les faveurs d'une vie de chien, non seulement parce qu'il était un gardien fidèle. C'était un chien-travailleur, qui aimait vaquer aux soins du ménage : il allait ramasser les concombres dans le potager, puis il les r a p p o r t a i t dans sa gueule, et en faisait un tas dans la cour ; il lui arrivait aussi de gober les oeufs qu'il estimait de trop. Il avait un fils, Pirate lui aussi, un jeune toutou agile et folâtre. Sa n a t u r e artistique faisait la joie de tout notre entourage. Il aimait s'amuser et manifestait dans ses jeux un goût raffiné. Il jouait avec les veaux, avec les petits cochons, avec les poules et les pigeons, avec les oies, les nôtres et celles des voisins. Il arrivait parfois que tous deux, le père et le fils, prenaient leurs ébats avec une telle frénésie canine, que leurs partenaires y trouvaient la mort ou s ' e n f u yaient, estropiés ; alors les deux artistes se sauvaient à toutes pattes ou se cachaient dans le tabac, le temps que passe l'orage, et restaient tapis jusqu'à ce que les gens n'aient ramassé les plumes et n'aient mangé en rôti les victimes de leurs prouesses. Maman nous assurait que quand nous mangions une de ces poules, assis tous ensemble dans le jardin, les deux Pirates, cachés dans le feuillage, nous regardaient et se moquaient de nous. — Ah, vous voilà, gredins ! vociférait grand-père d'une voix de tonnerre en leur lançant un os. Alors,
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honteux, les deux compères désertaient en silence, fauchant les plants de tabac sur leur chemin. A-t-on idée de tous ces souvenirs qui me reviennent en tête ! Peut-être passerons-nous aux chevaux ? Il me semblait que nos chevaux et que nos vaches savaient quelque chose, qu'ils détenaient un certain mystère, mais qu'ils ne le disaient à personne. Je sentais vivre leur sombre coeur enchaîné et je croyais à leurs prédictions, surtout la nuit, quand l'univers était tout autre. Nous avions eu beaucoup de chevaux les plus divers, car papa les échangeait souvent à la foire. Il y en avait de mauvais et de rusés. Il y en avait de malheureux, de misérables animaux de moujiks. Il y avait de pauvres âmes chevalines, maudites et alarmées, ensorcelées pour toujours. Mais tous, ils étaient autres que nous, asservis et condamnés sans retour pour toute leur

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vie. Et je comprenais tout cela quand je regardais longuement, après le coucher du soleil, leurs grands yeux noirs bleutés. K : & y Un de nos chevaux s'appelait Mourail, l'autre était Traîne-le-Malheur. C'était deux vieux limoniers, laids et décharnés. J e ne me rappelle plus la couleur de leur robe, et il est probable que personne ne l'a jamais su exactement. Ce que je sais, c'est que les escarres en tombaient dru, et que les pauvres bêtes se grattaient à n'importe quoi. Et où que l'on regardât dans la cour, tous les pieux portaient les traces de leurs frottements. C'est à cause de cela, sans doute, que jamais, ni dans la vie, ni dans les livres, il n'y eut de gamin qui, comme moi, rêvât d'avoir un beau cheval, et qui eut si honte de toute monstruosité.

Mourail était très vieux et très triste. Traînele-Malheur quoique plus jeune, était meilleur et plus intelligent, mais il avait les jambes malades, et parfois, quand il allait paître dans le marais, celles-ci s'engourdissaient, et il tombait dans la fange, obligé d'y rester jusqu'au matin, car les chevaux ne savent pas appeler au secours. Le matin, r e j e t a n t les vieux habits sous lesquels nous dormions, nous allions le retirer du marais, en le traînant par la queue comme un ichtyosaure. Il nous permettait de le traiter de la sorte et nous regardait, nous, les petits, avec reconnaissance, et dirais-je même, avec amour. Et moi aussi, je l'aimais, pour son intelligence et pour son m a l h e u r e u x destin. En effet, il était bon et raisonnable, néanmoins, il n'avait absolument rien, mais vraiment, rien de rien d'héroïque, de pittoresque, ou de ce qu'ont les chevaux dans les chansons et dans les ballades. Pas le moindre soupçon ! Oui, ils étaient bien déplorables, nos pauvres chevaux ! Il y a cinq u a n t e ans de cela, mais je ne peux m'en souvenir, sans qu'un sentiment de pitié et de honte ne m'envahisse. Ils avaient la vie d u r e chez nous : harassés de fatigue, mal nourris, leur harnais usé, et aucune attention à leur égard. Que de fois mon père hurlait après eux, les maudissant et les b o u r r a n t de coups, en blêmissant de colère. Une nuit, couché sur le foin et contemplant les étoiles au bord de la Desna, je surpris des propos qu'ils échangeaient en broutant l'herbe, après une longue journée de travail épuisant. Us parlaient de nous, et plus particulièrement, de mon père. — Tu ne sais pas pourquoi il est si méchant ? — Non, je ne sais pas. J e tiens à peine sur mes jambes, tellement je suis fatigué. — Moi non plus, en somme, je ne sais rien. Je ne connais que mon harnais, mes limons, et son fouet. Et puis, je connais encore ses jurons. — Ah ça, moi aussi, je les connais bien, j'en entends assez. J e ne sais pas pourquoi, ça me rend toujours si triste... — Et moi, alors ! Il f u t un temps où je volais audessus des nuages. Traîne-le-Malheur redressa le cou et regarda par-delà la Desna.— P e n d a n t des milliers d'an71

nées, bien avant les chariots et les labourages, des prophètes chevauchaient sur mon dos. J'avais encore des ailes à cette époque-là. Et un de mes aïeux,— c'est ma mère qui me l'a raconté,— était un dieu des chevaux. — Moi aussi, j'avais des ailes, hélas, je n'en ai plus. Je n'ai plus ni ailes, ni prestance. Je n'ai plus que des plaies sur le dos. Si au moins il me faisait une selle ; non, même pas de selle. Je suis si accablé par sa cruauté. Tu ne me croirais pas : il ne se passe pas un jour sans qu'il ne me batte ! Et à quoi ça sert ? Je ne peux tenir debout. — Oui, c'est vrai. Seulement, tu sais, ce n'est pas nous qu'il bat. — Comment ça, c'est pas nous qu'il bat ? C'est à nous qu'il fait mal, non ? — C'est son désespoir qu'il bat, mon p a u v r e ami. Nous sommes maigres, vois-tu, nous sommes scabieux, et les forces nous manquent. Et lui, il est d ' u n naturel héroïque des temps jadis ; ce ne sont pas deux pauvres rosses comme nous qui peuvent le contenter. Hier quand je suis resté enlisé dans la bourbe avec ma charrette, et qu'il me cinglait avec son fouet en me donnant des coups de pied et en rugissant comme un lion, j'ai percé dans ses yeux une telle immensité de tristesse et un désespoir si profond, que le nôtre n'est rien à côté. Et alors je me suis dit : « Toi aussi, tu souffres, p a u v r e être humain ! » — Attention. Taisons-nous. Il y a son petit qui est couché à côté de nous, chuchota Mourail, qui venait de m'apercevoir. Depuis lors, je n'ai jamais battu un cheval. — Permettez-nous de chanter une koliadka ! * J ' e n tends du dehors une voix de jeune fille. Je regarde par la fenêtre. Non, ce n'est pas la lune qui du haut du ciel étoilé illumine notre maison, c'est une petite frimousse toute rosée par la gelée. — Permettez-nous de chanter une koliadka ! répète-telle encore une fois. — Chantez ! répond ma mère à haute voix.
* Koliadka — chanson rituelle chantée autrefois en U k r a i n e à l'occasion de Noël. (N. du T.)

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— Pour qui ? — Pour Sachko! — « Notre b r a v e Sachko est allé à la foire, ô sainte soirée... » entonnent q u a t r e filles à la fois. Je ne sais si cela vient de la gelée ou bien ce sont les filles et les paroles de la chanson, mais la koliadka retentit, sonore et argentine, et l'univers autour de moi se fait si solennel, que j'en ai le souffle coupé. Tapi sur le banc auprès de la fenêtre, dissimulé sous les serviettes brodées qui pendent au m u r pour que les filles ne me voient pas, je suis tout oreille. Les jeunes voix pénètrent dans les lointains infinis du temps, reculent à des centaines d'années et me chantent mon histoire. Les paroles pleines de charme m'envoûtent : me voilà à la foire passant avec mon cheval au milieu des marchands et des boutiquiers. J e sais que je dois vendre mon cheval, car les paroles de la koliadka disent : « Oh mon cheval, mon beau coursier, tu es mon conseiller. Conseillemoi, et je te vendrai, pour bien peu, rien que pour cent tchervonets ». C'est un cheval pommelé au cou arqué, un r u b a n rouge dans sa crinière ; il me f r e d o n n e à l'oreille que je ne le vende pas, car j'aurai encore besoin de lui. Je sens sur mon visage ses lèvres douces et veloutées, et je me rappelerai toujours de ce qu'il me disait : « T'en souviens-tu du temps où tu étais soldat, t'en souviens-tu de nos combats, des hordes ennemies, des Turcs qui gisaient après notre passage en compagnie des Tatars ? Mais ils étaient nombreux, et ils nous poursuivirent jusqu'au Danube, jusqu'à ses rives escarpées, ô sainte soirée... » Que faire ? Les chevaux des ennemis hennissent au bord du Danube, les flèches de l'adversaire me chantent mon malheur. Soudain, j'écarquille les yeux, et je sens qu'une force inconnue me soulève de mon banc, m'emporte dans la cour et me précipite sur un cheval qui aussitôt bondit et « franchit le Danube, oui-da, f r a n chit les flots, sans même se mouiller les sabots, et mon sabre et moi, nous voilà immortels, ô sainte soirée... ». J e reviens du Danube à la maison, je regarde tout autour : ma mère chante, en berçant un bébé, mais elle n'a pas son air de tous les jours ; on dirait qu'elle aussi
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vogue dans les espaces de son coeur, comme les jeunes filles là-bas, sous les- étoiles du ciel glacé. Comme tout est beau ! Le Danube est large et profond. L'eau en est si froide, qu'elle me pince. Et de l'autre côté du fleuve, les Turcs et les Tatars suffoquent de colère, me m o n t r a n t leurs guerriers que j'ai écrasés avec mon cheval. D'autres jeunes filles chantèrent des koliadkas. Combien en ai-je entendu de ces choses qui m'étaient adressées ! Cette fois-ci, je rassemblais une armée si nombreuse que la t e r r e en ployait, je défonçais les portes de cités étrangères, je labourais la t e r r e avec des aigles bleus, je semais dans les champs des joyaux merveilleux, je charpentais des ponts à l'élan audacieux, j'étendais sur le sol de b e a u x tapis soyeux, d'une jeune Danubienne je tombais amoureux... J e passais p a r des bois où les arbres bruissaient, je traversais des ponts qui sous moi gémissaient, et dans les citadelles les gens qui m'accueillaient, avec joie me saluaient,— ô sainte soirée... J'étais engourdi de sommeil. Alors, on me portait sur le four, où je m'endormais au milieu des grains et des chansons, en serrant bien fort contre moi mon beau cheval pommelé. Là, je jurais que jamais, pour aucun t r é sor au monde, je ne le vendrais. Et jusqu'à présent, je ne l'ai pas vendu. Oh, mon cheval, mon compagnon fidèle, je ne te vendrai pas. Quelles que soient les épreuves qui m'attendent, et les attaques des Turcs et des Tatars si acharnées soient-elles, jamais je ne me séparerai de toi. Ah, les chevaux que nous avions... La fenaison et la moisson étaient finies. A la fête du Saint-Sauveur, les pommes et les poires étaient mûres. Le temps des framboises et des cerises était passé depuis longtemps. On me fit une culotte longue et on m'emmena à l'école. L'instituteur, Léonty Sozonovytch Opanassenko, un vieil homme à l'air n e r v e u x et irrité, portait une cocarde et des boutons dorés. Il me semblait être un important personnage, aussi puissant que le juge ou le chef de la police. Il était plus grand que mon père, ce qui le rendait à mes yeux encore plus redoutable.
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_— C'est ton fils ? demanda-t-il à papa en me lorgnant de dessous ses lunettes de ses yeux fatigués. — Oui, excusez-moi, c'est mon petit, comme qui dirait, c'est mon cadet, répondit doucement mon père, d'une drôle de voix soumise, comme on répond à l'église. — Comment s'appelle-t-il ? — Sachko. — Non, c'est pas toi que je demande. Qu'il réponde lui-même, répartit l'instituteur sur le ton d'un juge d'instruction, et il me transperça de nouveau du regard de ses yeux gris. Je restais muet. Même papa avait l'air un peu effrayé. — Alors? Je me cramponnais d'une main au pantalon de mon père, de l'autre je serrais mon chapeau. Je voulais dire

mon nom, mais la voix me manquait. Ma bouche était desséchée, et je ne pouvais arriver à l'entr'ouvrir. — Comment t'appelles-tu ? fronça les sourcils l'instituteur. — Sachko, murmurai-je. — Alexandre ! tonna le magister et il jeta sur mon père un regard mécontent. Puis de nouveau, il tourna les yeux sur moi et là, il me posa la plus bête, la plus stupide des questions qu'ait jamais pu inventer un maître d'école. — Et comment s'appelle ton père ? — Il s'appelle papa. — J e le sais bien que c'est ton père. Dis-moi son nom ! Vous vous rendez compte ? Nous nous regardâmes, papa et moi, et nous comprîmes que notre a f f a i r e était

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mon nom, mais la voix me manquait. Ma bouche était desséchée, et je ne pouvais arriver à l'entr'ouvrir. — Comment t'appelles-tu ? fronça les sourcils l'instituteur. — Sachko, murmurai-je. — Alexandre ! tonna le magister et il jeta sur mon père un regard mécontent. Puis de nouveau, il tourna les yeux sur moi et là, il me posa la plus bête, la plus stupide des questions qu'ait jamais pu inventer un maître d'école. — Et comment s'appelle ton père ? — Il s'appelle papa. — Je le sais bien que c'est ton père. Dis-moi son nom ! Vous vous rendez compte ? Nous nous regardâmes, papa et moi, et nous comprîmes que notre a f f a i r e était

perdue. Mon père conservait cependant une petite lueur d'espoir. — Eh bien, mon petit, dis-lui comment je m'appelle. Vas-y, n'aie pas peur ! J e hochai plusieurs fois la tête avec désespoir, et je pivotai si brusquement, que je serais tombé si je ne m'étais tenu accroché au pantalon de papa. Une nausée me monta à la gorge, et j'éprouvai un a f f r e u x malaise. — Mais reste tranquille, voyons, ne t o u r n e pas comme ça. Allons, comment je m'appelle ? — Mon père voulait me soufler son nom, mais un sentiment de gêne le retenait.— Non, vous savez, il le dira pas. Excusez-le, il est encore trop petit, trop timide. — Il n'a pas l'esprit assez développé ! proféra le sot personnage. Nous nous en allâmes, mon père et moi. Toutes ces histoires se déroulaient dans le temps jadis, alors que nous étions encore dénués d'esprit. A ce moment-là, j'ignorais encore que tout passe, que tout s'oublie et que tout s'égare dans le revirement incessant des années. J e ne savais pas alors que tous nos actes et nos mésaventures coulent, comme un fleuve, entre les rives du temps. Peut-être en est-il assez de chanter les louanges de nos vieux chevaux, de mon village, de ma lointaine petite maison ? Ne me suis-je pas trompé dans mes souvenirs et dans mes sentiments ? Non. Je ne suis aucunement partisan des villages et des gens d'autrefois, et des temps révolus en général. Je suis le fils de mon époque et j'appartiens corps et âme à mes contemporains. Et s'il m'arrive parfois de m'adresser à la source qui jadis a étanché ma soif et à ma blanche maisonnette, leur envoyant ma bénédiction, je ne fais que répéter l'« e r r e u r » que commettent et que commettront, tant que le monde existera, les coeurs aimants de tous les siècles et de tous les peuples, quand ils remontent aux merveilles inoubliables de leur e n f a n ce. Car c'est alors que l'univers se dévoile à nos yeux encore purs et toutes les impressions de notre existence se confondent en une précieuse harmonie de l'humanité. Us sont bien dignes de compassion, ces pauvres êtres
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dont l'imagination tarie et privée de lumière ne voit plus rien de cher et de miraculeux quand elle s'adresse aux jours bienheureux de leur enfance et de leur adolescence, quand rien ne la réchauffe et n'évoque en elle ni joie, ni tristesse. Ces hommes n'ont point d'éclat, et quel que soit le poste qu'ils occupent, leur travail, qui n'est pas activé par la chaleur du temps, est sans éclat aussi. Le présent se tient toujours sur la route du passé et de l'avenir. Pourquoi devrais-je mépriser mon passé ? Ne serait-ce pas a p p r e n d r e à mes petits-enfants à détester tout ce qui m'est cher et sacré aujourd'hui, tout ce qui pour eux, à l'heure du communisme, ne sera devenu que le temps écoulé ? Mes parents ont connu les ténèbres, les larmes et l'amertume. Leurs espoirs confus et leurs vaines attentes sombraient dans la vodka et les querelles. Mais c'était surtout un labeur harassant que leur avait réservé le destin. Ils ont été malheureux toute leur vie, chacun à sa manière — mon arrière-grand-père, grand-père, papa et maman. Tous, il semblait qu'ils étaient nés pour l'amour, et tous ils en avaient le don. Hélas, ils ne surent pas se comprendre les uns les autres, et une méchante sorcière répandit p a r m i eux la haine et le courroux qu'au fond, ils avaient détestés toute leur vie. D'illusoires fantômes les angoissaient et les inquiétaient continuellement. Ne sachant pas comment r e n d r e meilleure cette vie de malheur à laquelle ils étaient voués, ils ne connurent jamais la joie. Seulement, il y a si longtemps de cela, que presque tout a disparu comme un rêve dans le brouillard blafard du temps. Il n'y a que la Desna qui est restée intacte dans mon âme lassée. La sainte, la pure rivière des années et des espoirs inoubliables de mon enfance. Il n'y en a plus de rivière comme toi, ô ma Desna. Il n'y a plus de mystères dans les rivières, ni de calme. Tout est trop clair. Il n'y a plus ni Dieu, ni diable, et c'est bien dommage qu'il n'y ait plus d'ondines et de génies des eaux. Par contre, il y a plein de villégiateurs qui viennent se baigner en slips par les beaux jours d'été sous les yeux de ceux qui besognent, et bien probablement pour les agacer; en ce qui me concerne,
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jusqu'à maintenant j'ai honte de me reposer là où les gens travaillent. Autrefois, la Desna était profonde et rapide. Personne ne s'y baignait, et personne ne se v a u t r a i t tout nu sur son sable doré. On n'avait pas le temps à ça. Les uns travaillaient, les autres étaient trop petits. Les filles ne se baignaient pas, car elles avaient honte d'ôter leur chemise. Aux hommes non plus, de tout temps, il ne convenait pas de se baigner. Les femmes, elles, craignaient que l'eau ne leur emportât leur santé. Il ne restait que nous, les gamins. La Desna était encore pucelle, et moi, j'étais un petit garçon émerveillé, qui contemplait le monde de ses grands yeux verts. Bénie sois-tu, ma vierge, ma Desna : toutes les fois, que depuis tant d'années, je pense à toi, je me sens devenir meilleur. Je me fais généreux et je découvre en moi des richesses inépuisables. Tu m'as vraiment comblé pour toute la vie. Ma beauté lointaine ! Je suis h e u r e u x d'être né sur ta rive, d'avoir bu ton eau douce, ton eau bleue et joyeuse, d'avoir foulé de mes pieds nus tes bancs de sable dorés, d'avoir écouté, couché dans tes barques, les propos des pêcheurs et les contes du temps passé, d'avoir compté les étoiles que le ciel versait dans tes flots. Je suis heureux, que même aujourd'hui, en regardant parfois par terre, je n'ai pas perdu le bonheur de découvrir ces étoiles dans les simples mares des chemins de ma vie.
1954 — 1955