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ÉMILE ZOLA

La querelle qui avait éclaté entre M. Émile Zola, la Censure et le Ministère est
maintenant apaisée. Peu à peu elle s’éteint dans les anecdotes potinières du petit reportage. On
est allé recueillir précieusement l’opinion des directeurs de théâtre, et c’est à M. Brasseur,
penseur grave, qu’est resté le dernier mot en cette affaire. M. Goblet essuie ses blessures. M.
Turquet, rasséréné, rêve à de vagues circulaires, et la Censure est sauvée. Merci, mon Dieu.
L’opinion – je parle de l’opinion publique – a été généralement favorable à M. Émile
Zola. Pourtant il s’est rencontré bien des récalcitrants, non pas seulement parmi les
minuscules crotteux du journalisme, qui ne sont pas à compter, mais encore parmi nos
confrères qui ont situation dans la presse, et dont la pensée passe pour être pavée de bonnes
vérités. Et j’ai pu me convaincre, une fois de plus, et très nettement, que, si le politicien est
l’ennemi-né du littérateur, le journaliste ne le cède en rien, sur ce point, au politicien. Je ne
veux pas approfondir aujourd’hui cette question, je me borne à l’indiquer.
Ce qui m’a frappé surtout, dans ce qu’on a écrit à propos de Germinal, c’est la haine
que la critique bourgeoise garde toujours contre M. Zola. Elle ne s’exprime plus de la même
façon que jadis ; elle met des gants, se pique une fleur à la boutonnière, et daigne sourire entre
deux grimaces. Pour avoir changé de manières, pour avoir rentré ses vieilles pattes d’oie sous
des manchettes de dentelle, croyez-moi, elle est restée tout à fait la même, c’est-à-dire tout à
fait féroce. Ce n’est plus le temps où elle représentait M. Zola comme une sorte d’être
farouche et de dangereux anarchiste de l’art, écrivant au haut d’une barricade, avec de la
dynamite. Non, elle le dépeint aujourd’hui avec un toupet de filasse sur le crâne, une grosse
caisse entre les jambes, et s’égosillant, à la parade, pour appeler les badauds dans sa baraque.
Du révolté noir de poudre, elle a fait un pitre barbouillé de fard. La bonne foi, vous le voyez,
n’a pas changé ; le costume seul diffère.
C’est une chose curieuse, vraiment, qu’un homme ne puisse plus, maintenant,
confesser une foi littéraire, combattre pour une idée parce qu’il la croyait juste, belle et
féconde, sans qu’on l’accuse d’être mû par des désirs bas de réclame et des avidités d’argent.
Il lui est interdit d’aspirer à un idéal artiste, qu’il juge supérieur à celui des autres ; il ne peut
avoir une préférence ou marquer un dégoût, on lui refuse le droit de se défendre quand il est,
de toutes parts, vilainement attaqué, non seulement dans les réalisations, mais dans les
intentions de son œuvre ; on lui refuse surtout le droit d’être riche et illustre. Et il faut que cet
homme se laisse béatement exploiter, voler, calomnier, vilipender. S’il pousse un cri, alors ce
n’est que de la vanité ou le besoin pervers de faire retentir son nom sur la foule des imbéciles
et des gobe-mouches. Car enfin, pourquoi ? Qui donc les luttes littéraires passionnent-elles
encore ? Ne savons-nous pas que l’art a, depuis longtemps, abdiqué sa souveraineté aux mains
des agioteurs et des croupiers, et que, chassé des temples où brûle la lampe sacrée, il se
réfugie dans les banques où luit le chiffre d’or ?
La haine qui, à travers beaucoup d’admiration, je m’empresse de le dire, poursuit
encore M. Zola , est facile à connaître et à déterminer. Elle vient de son grand talent, d’abord,
car les médiocres ne pardonnent pas aux forts d’être des forts ; elle vient ensuite de ce que M.
Zola s’est poussé tout seul dans la vie. Car c’est la jouissance égoïste des médiocres de
s’imaginer qu’ils sont pour quelque chose dans la gloire d’un écrivain et de s’écrier en
chœur : « C’est moi qui l’ai découvert. » Or le malheur veut que M. Zola se soit découvert lui-
même. Il n’est le produit d’aucune camaraderie ; comme tant d’autres, il n’est point sorti des
fabriques ordinaires de renommées. soutenu par la force seule de son génie, par l’âpre ténacité
de son courage, il a marché droit devant lui, et il a fait sa trouée magnifiquement. Il ne s’est
abaissé à aucune concession ; il n’est point entré dans les compromis, les soumissions, les
grandes intrigues et les petites lâchetés dont se compose la vie des lettres… et le voilà.
Ses débuts pourtant ont été douloureux, et les amertumes ne lui furent pas ménagées.
Quand il commença de briller au-dessus de la tourbe des littérateurs embrigadés, quand, avec
sa parole ardente, qui donne la foi, il se mit à prêcher l’évangile de la doctrine nouvelle, une
immense clameur d’indignation s’éleva autour de lui. Dans les ateliers, les journaux, les cafés
littéraires le nom d’Émile Zola devint le synonyme d’une grosse injure, d’une obscénité
outrageante que l’on se jetait à la face, au cours des discussions et des polémiques. Les revues
de fin d’année le traînèrent dans les vomissures de leurs couplets, on le chansonna au café-
concert. Puis, de ces centres intelligents d’où s’envolent les modes d’une heure et les gloires
d’un jour, bulles de savon sitôt crevées, ce nom descendit jusque dans la rue où on le revit,
fleur populacière, fleurir aux lèvres bourbeuses des cochers, aux bouches crispées des
voyous :
– Va donc, eh, Zola !
Les vrais artistes savent ce qu’il faut de vaillance pour rester, je ne dis pas insensibles
à ces injustices, à ces moqueries, à ces insultes, mais assez libre de ses facultés, assez confiant
en soi-même, pour continuer la lutte et ne point succomber sous le découragement, brisé,
comme tant d’autres, par l’ignorance éternelle et l’éternelle routine. Il est long et cruel, le
martyrologe des artistes : les larmes et le sang l’ont rougi à plus d’une page. Bien qu’il
souffrît de ces persécutions, non seulement M. Zola ne se découragea pas, car il ne se sentait
pas de goût pour le métier de martyr, mais il tint tête à la meute déchaînée des hurleurs, et,
afin de les obliger à se taire, il leur lança ses livres à la tête et les assomma à coups de chefs-
d’œuvre.
Aucun homme, en ce siècle, n’a été plus sottement plaisanté, plus durement insulté
que Zola, aucun sinon Manet, qui partagea avec son ami et son défenseur cette première
consécration enviable du mépris. Comme Zola, Manet avait un tempérament de lutteur,
réfractaire aux concessions, mais plus nerveux que l’écrivain ; d’une constitution plus délicate
et d’une sensibilité plus affectable, le peintre subissait plus douloureusement les injustices ; et
les attaques, si elles ne l’ont pas tué, ont du moins hâté sa fin.
De même que Zola poursuit un beau rêve de littérature, Manet avait rêvé un beau rêve
d’art. Il avait tenté de ramener le dessin aux admirables synthèses des primitifs, de chasser la
nuit des ateliers, d’y faire entrer à flots la clarté ; il avait tenté de mettre de la vision dans l’œil
des peintres, de la vie bouillonnante dans leurs tubes refroidis, de l’air, du ciel, du soleil, sur
leurs palettes boueuses. Et c’est pour cela qu’on l’outrageait.
Aujourd’hui, Manet est mort, dans la foi de son art, glorifié par ceux-là mêmes qui
l’avaient jadis méprisé. La haine se tait aussi pour Zola, en attendant la glorification
définitive ; du moins, peureusement, elle aboie de loin, s’abritant derrière des remparts
d’éloges et, désespérant d’atteindre l’écrivain dans son talent, elle cherche parfois à frapper
l’homme dans sa dignité. En vain. M. Zola nous adonné, dans ce temps si indulgent aux
compromissions quelconques, l’exemple presque farouche d’une dignité rare, qu’il faut savoir
admirer plus encore, peut-être, qu’on admire son talent ; car le talent de l’artiste s’embellit
encore de la dignité de l’homme.
Savoir admirer, c’est l’excuse des humbles comme nous, qui peinons, dans les
journaux, à d’obscures et inutiles besognes, et c’est ce qui nous distingue des misérables
gamins destructeurs inconscients du beau, à qui toute grandeur, toute éloquence, toute vérité
échappent. Réunion de blagueurs, multitude grimaçante de cabots qui n’aiment que
l’exagération du mot, le grincement bête du rire, le drapement théâtral des douleurs, qui
voient toutes choses à travers des cinquièmes actes de mélodrame ou de vaudeville, et qui
forcent la nature et la vie à se plier à toutes les déformations de l’esprit… esprit de concierge
et de chroniqueur.
Le Matin, 6 novembre 1885

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