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écrit le 22 Avril 2006 par HED

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Il gisait à terre et ses gémissements me priaient de l'épargner. Son bras nu était traversé par
une énorme entaille qui s'était chargée de neige et de cailloux lorsque je l'avais jeté au sol. Il
ne pouvait plus tenir son arme, mais stupidement, il n'avait pas posé le genou à terre.
L'Ancien avait précisé que c'était uniquement de cette façon que devaient se terminer les
combats. Alors, les spectateurs hurlaient et vociféraient de plus belle, m'encourageant à
abattre encore une fois mon Sabre-Lumière sur mon adversaire. Il suffisait en effet d'un seul
coup d'épée pour lui infliger une décharge éléctrique qui ne laisserait aucune de ses facultés
motrices indemmes. Je promenai mon regard sur la caldera blanche qu'était devenu le Mont
Arreat. La destruction de la Pierre-Monde avait tout bonnement décapité son sommet,
emportant avec les vies des justiciers qui avaient donné la mort au Seigneur de la
Destruction. Qui penserait que le sang allait encore couler, que des hommes allaient blesser
d'autres hommes sur l'ordre d'un seul homme ? L'Ancien se tenait droit dans son siège, le
visage émacié et le regard perçant. Je levai mon Sabre-Lumière et -

Je me réveillai en sursaut, dans la froideur et le silence du campement. Mes oreilles


bourdonnaient et de la sueur coulait le long de mon visage. J'étais seul et horrifié, le
cauchemar à peine dissous dans ma tête. Il fallait que je me reprenne. Je jetai au sol l'énorme
duvet qui avait sûrement été responsable de cette torture nocturne. Non, je n'étais pas seul,
c'était évident. Nous étions une dizaine de guerriers venus en découdre sur le sommet ravagé
du Mont Arreat. Tout s'éclaircissait peu à peu... le tournoi avait commencé hier matin. Et sa
violence était proportionnelle à la récompense promise par l'Ancien: la rune Zod, l'artefact le
plus puissant de tout Sanctuary, qui donnerait -disait-on- vie éternelle à quiconque
l'utiliserait.

Avec difficulté, j'enfilai ma tunique et fixai mes bracelets. J'avais mal partout, sauf dans les
muscles et les os. Ce tournoi allait bel et bien me rendre fou. Je ne cessais de me répèter
qu'il fallait que je remporte la rune. Gagner. Gagner. Gagner. Et une fois en ma possession,
je... je la détruirais. Un petit sacrifice pour la survie de tout notre monde. Je sentis un sourire
rêveur s'installer sur mon visage. Je pourrais aussi garder la rune pour moi...

Un instant plus tard, mon sourire avait disparu, et je me tenais la tête entre mes mains

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gluantes de transpiration. Non! Ma mission était de détruire la rune. C'était une question
d'équilibre cosmique, et les désirs d'immortalité d'un humble paladin n'étaient rien en
comparaison. Par la Lumière, comment avais-je pu penser cela ?

La vue brouillée par des larmes dont je ne comprenais pas la raison, je sortis de ma tente
pour affronter le froid matinal. J'étais venu ici pour sauver le monde. Mais arriverais-je à
sauver mon âme ?

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Le temps que j'arrive devant la tente de l'Ancien, les combats avaient dèja repris. J'ignorai
les bruits d'épée qui s'entrechoquaient en contrebas du campement, et je fis face à la ten-
enfin, à l'Ancien.
"Que faites-vous planté devant ma tente ?"
Il était vieux et d'une pâleur inquiétante. Il portait un manteau de fourrure, et serrait entre ses
mains ridées un baton de marche. Je levai les yeux vers lui -car il était plus grand que moi-
mais le regard de l'Ancien était dèja fixé sur les combats. Voir ces guerriers s'étriper lui
procurait vraisemblablement un grand plaisir.
"Mon vénérable, connaissez-vous les propriétés de la rune Zod ?
- La vie éternelle... la puissance suprême... Oh regardez! Il l'a désarmé et combat
maintenant avec deux armes!"
Je refusai de penser, d'entendre, et de voir le combat. Cela me donnait trop l'impression que
mon rêve de ce matin était l'exacte réalité d'hier.
"Le monde est équilibre, mon vénérable, et la rune Zod que vous avez... découverte peut
rompre cette harmonie.
- Vous parlez comme un nécromancien." L'Ancien était toujours distrait par le
combat qui faisait rage par-dessus mon épaule. Il devait avoir une bonne vue du cratère
depuis le promontoire où était installé sa tente. Au bout de quelques minutes de silence, il se
rendit compte que je lui barrais bel et bien la route.
"Vous êtes quasiment en tête du classement... Si vous vous y prenez bien, vous gagnerez le
tournoi et la rune sera à vous. Réflechissez à tout ce que pourrait vous offrir la vie
éternelle..."
Je fis mine d'ignorer sa dernière phrase.
"Et pourquoi ne gardez-vous pas la rune ?
- Je suis trop vieux pour le pouvoir que m'offrirait la rune Zod. Je préfère -
- Vous préfèrez vous délecter du spectacle morbide que vous avez crée ? Voir des
jeunes gens s'entretuer sur les ruines du Mont Arreat!"
L'Ancien ne répondit pas et me laissa face à ma colère d'adolescent mal réveillé. Je sentais le
vent glacé sur mes joues brûlantes. Je tournai les talons et descendis vers mon destin, la
caldera du Mont Arreat.

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Je descendis prudemment l'escalier qui menait au fond du cratère. Les marches étaient de
simples amas rocheux disposés de façon à ce qu'un homme puisse les enjamber. Mais il était

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plus simple de se laisser tomber que de s'arquer et se contorsionner sur dix mètres pour
maintenir son équilibre. De nombreuses personnes avaient dèja emprunté le chemin avant
moi. Ils étaient maintenant une dizaine autour de la zone de combat. Quelques autochtones,
et beaucoup de guerriers. Je me glissai dans la foule de specateurs, dos au combat qui
opposait une mercenaire amazone à un druide entouré d'animaux à poils et à serres.

Assise sur un éboulis de pierre, une femme aux cheveux tressés semblait être du même avis
que moi. C'était visiblement une femme du peuple barbare. Elle portait un panier et tournait
le dos aux rugissements de la bataille. Mais lorsqu'elle me vit approcher, elle bondit
littéralement de son monticule et m'injuria copieusement:
"Arrière, charognard de guerrier! Ca ne vous suffit pas de profaner l'ancien sommet du Mont
Arreat ? Ca ne vous suffit pas de convoiter l'ultime artefact ? Il faut aussi que vous veniez
nous harceler !
- Je... Ce n'était pas mon intention." Après mon coup de colère contre l'Ancien, j'avais
du mal à lui renvoyer ses vociférations. "Ma place est ici, parmi les combattants. Mais
vous ? Pourquoi rester ici si vous détestez tant ce tournoi ?
- Je suis là pour défendre le champion des Terres Barbares... notre champion Zurgud.
- Votre champion ? Dans ce cas, il convoite aussi l'artefact et profane également -
- Ne dites pas n'importe quoi ! Une fois le tournoi gagné, Zurgud replacera la rune
Zod là où l'Ancien l'a découverte: au coeur des ruines du Donjon de la Pierre-Monde! Ainsi,
ce ne sera pas un homme vil et corrompu qui empochera l'immortalité... mais le sanctuaire
du Mont Arreat!
- Ainsi, l'équilibre sera préservé. Et personne ne pourra plus profaner votre
sanctuaire.
- C'est bien, vous comprenez quand même. Maintenant dégagez."
Au même moment, les encouragements de la foule redoublèrent d'intensité. Le druide avait
plié le genou face à la mercenaire des îles, et l'Ancien avait levé son bâton en direction de la
gagnante: "Kaderacaska l'amazone termine troisième de ce tournoi." Sur le visage de la
mercenaire, la déception avait chassé la joie: jamais elle ne goûterait à l'immortalité.
L'Ancien sourit et continua son discours: "Le dernier combat opposera donc Zurgud le
barbare et Zarchonte le paladin."
Je m'avancai dans le cercle, sous les yeux effarés de la jeune femme barbare. Gagner,
gagner... Non. La cause de Zurgud était plus noble. Je voulais froidement détruire la rune.
Lui voulait l'offrir au Mont Arreat, et par extension à la mémoire de tout Sanctuary. J'avais
empoigné mon Sabre-Lumière, la tête baissée sur la neige boueuse. Un seul coup pouvait
l'envoyer au sol, submergé de convulsions. Mais je ne devais pas frapper. Je devais perdre le
tournoi et laisser gagner Zurgud.

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L'Ancien abaissa son baton, ce qui signifiait le début du combat. Zurgud était grand et
musclé, la poitrine barrée de tatouages bleus. Il maniait son marteau de guerre avec
assurance. Tout comme la femme barbare, il semblait haïr les étrangers comme moi, et
attendait simplement le bon moment pour frapper. Je lui tournais autour depuis maintenant
plusieurs secondes. Que devais-je faire ? Perdre, me laisser humilier et blesser par cet
homme ?

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Zurgud profita de cet instant de réflexion pour foncer vers moi. Je déviai de justesse la
pointe du marteau avec mon bouclier et mon Sabre-Lumière frôla son bras. Il s'écarta d'un
bond, en même temps que les étincelles jaillissaient de mon arme.
"Maudit magicien du Zakarum ! pesta-t-il en se remettant en position de combat."
Il me chargea en poussant un hurlement caractéristique de son peuple, et je fis semblant
d'être pris de vitesse. Je parais avec mon bouclier et comptais les pas que je faisais en
arrière. Les coups pleuvaient et faisaient trembler mon poing. Je devais poser un genou à
terre avant que son marteau ne détruise complètement ma rondache. Quelle situation
stupide... Je me faisais honte à ne pas combattre de toutes mes forces. Mais j'agissais pour la
Lumière, l'équilibre... pour le peuple de Sanctuary.

Au bout du compte, je n'eus pas besoin de paraître essouflé. Je l'étais vraiment. Mon genou
toucha terre, et j'en eus presque la nausée. Je ne sauvais rien du tout. Zurgud allait replacer
la rune Zod dans les ruines. Et moi... Le silence avait envahi l'arène. Le barbare avait cessé
de frapper. Lorsque l'Ancien leva son baton dans un acclamement de la foule, je baissai les
yeux au sol. La neige était tachée de sang, et je ne voulais pas savoir lequel de nous deux
avait été blessé. "Comme dans un cauchemar... me disais-je."

Le discours de l'Ancien était couvert par les bourdonnements de la foule mais je savais qu'il
était en train de féliciter Zurgud et son peuple. Les ombres bougeaient autour de moi et les
bruits de pas s'éloignaient. Les perdants remontaient au campement. Quant à moi, je restai
sans bouger pendant de longues minutes. Peut-être plus.

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Les nuages avaient fait place à un ciel bleu lorsque Zurgud revint vers moi. Ses yeux
brillaient intensément: une grande joie l'habitait désormais. Il me tendit sa main gauche pour
m'aider à me relever. Mais je remarquai surtout la bourse qu'il serrait dans sa main droite. A
peine plus grande qu'une pomme, elle était à première vue insignifiante. Mais à l'intérieur de
la pochette de cuir, je percevais son aura... la rune Zod!

Je mourais d'envie de lui arracher la bourse, de lui faire mettre un genou à terre et -
Il n'y avait plus personne dans le cratère. Depuis combien de temps étais-je resté prostré en
ruminant mon acte de sauvetage du monde ?
"... éternité."
Zurgud n'avait pas remarqué je l'ignorais. Mon désespoir se teintait de plus en plus
d'impatience. J'avais perdu et c'était fini. Fini! J'allais rentrer à Harrogath, louer une
chambre, manger un morceau et repartir pour une autre mission du Zakarum.
"Allez replacer la rune dans le sanctuaire de votre peuple" lui dis-je d'un ton sec.
Effrontément, j'attendis qu'il tourne les talons et s'enfonce dans la grotte creusée dans le
rebord de la caldera. Le coeur de la Pierre-Monde se trouvait là, sous ces innombrables
débris. J'attendis, tiraillé entre ma mission cosmique et ma convoitise toute humaine. Peut-
être que Zurgud avait remarqué mon indécision et prenait plaisir à m'observer transpirer et
grimacer imperceptiblement? Peut-être était-il aussi cruel que l'Ancien? Peut-être... voulait-
il garder la rune pour lui seul?

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J'eus la réponse à mes interrogations lorsque Zurgud partit dans la direction opposée à la
grotte.
"Zurgud! Arrêtez-vous et replacez l'artefact dans les ruines de la Pierre-Monde."
Il ne m'écoutait pas. Il semblait entrer peu à peu dans l'état de béatitude qu'offrait la
possession de l'artefact.
"Arrêtez-vous et revenez, ou je détruis la rune Zod!"
Cette fois-ci, il s'arrêta net. Mais ce n'était plus une sommation. Je m'élancai vers lui et le
déséquilibrai d'un coup d'épaule. Il trébucha, et tenta de saisir son marteau. Mais il n'y
parvint pas. Il est impossible de manier un marteau barbare à une main. Même quand l'autre
main serre de toutes ses forces la rune d'éternité. D'un coup de Sabre-Lumière, j'écartai le
marteau, entaillant par la même occasion le bras son possesseur. Il poussa un cri de rage et
de douleur, mais nous étions seuls. Un homme rongé par sa faiblesse, et un héros.

Le héros c'était moi.

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Je me souviens parfaitement des derniers instants que j'ai passés au fond du cratère du Mont
Arreat. Comme dans un rêve, je brandissais mon Sabre-Lumière dans le vent glacé. Zurgud
était au sol, haletant et désarmé. Il me fixait de ses yeux bleus, suppliant que je comprenne
sa faiblesse. Je me penchai et rapide comme l'éclair, arrachai la bourse de ses mains. Ce seul
geste sembla lui causer plus de douleur que sa blessure béante au bras et il hurla de nouveau.

J'étais l'instrument inflexible de la Lumière. Mais une fois que l'immortalité se trouva dans
ma main gauche, je ne pus m'empêcher de faiblir. Ma vue se brouilla à nouveau, et je ne
sentais que l'aura de la rune autour de moi.
"Réflechissez à tout ce que pourrait vous offrir la vie éternelle..." Les paroles de l'Ancien
résonaient dans ma tête comme une présence démoniaque. Mais la Lumière me montrait la
voie. Mon existence était insignifiante face à l'odre cosmique qui régissait notre monde. Je
laissai tomber la rune sur un rocher qui bordait l'arène.

L'immortalité n'appartient pas aux Hommes, et je compris ceci au moment où mon Sabre-
Lumière brisa la rune Zod en morceaux.

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