FAIT DIVERS

Tu m'aimes, tu me tues...
Alfred Tavano admet que c'est lui qui a tiré. Mais peut-être sa femme voulait-elle vraiment disparaître parce qu'elle avait sept ans de trop

temps aux call girls. Leur complicité s'en trouve renforcée. Elle adore son mari et son mari l'adore. Les années ont passé et ils continuent de s'appeler Bill l'un l'autre. Comment ce « mon amour, mon amour » monocorde a-t-il pu se transformer en un cinglant « je

t'aime, je te tue » ?
Ils étaient tous deux arrivés à un âge où l'on dit de l'homme : « Comme il est bien », et de la femme :« Comme elle a dû être bien Pis : les fatidiques sept ans de différence que, pendant vingt ans, au prix d'une discipline — physique, cosmétique, vestimentaire — draconienne, elle a réussi à annuler, voire à- faire basculer en sa faveur, jouent maintenant contre elle. De plus en plus difficile de faire illusion. Tout fout le camp irréversiblement : les yeux et le regard, la bouche et le sourire, le visage et l'expression, le corps et la souplesse. La vue qui baisse, l'arthrose qui gagne, la vésicule biliaire qui empoisonne, les nerfs qui lâchent. Son esthétique se délabre et son ressort se casse. La nouvelle image d'elle n'a, par rapport -à l'ancienne, que des défauts. C'est tout simplement inacceptable. La blessure narcissique est démesurée.

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Gisèle Tavano
Toute sa vie, un investissement sur sa séduction

• « On achève bien les chevaux », répond, avec une candeur désarmante, aux policiers qui lui passent les menottes, le joli jeune homme qui vient de tirer une balle dans la tête de sa partenaire de fox trot. Cassée, détruite, dépouillée, trahie par le monstrueux marathon de danse où elle s'est investie tout entière, elle supplie son danseur transi de la millième heure de la « suicider ». Alfred Tavano, jugé cette semaine par la cour d'assises de Paris pour avoir tué sa femme à sa demande, dit à peu près la même chose : « Elle n'en pouvait plus. Si j'ai blessé quelqu'un en la circonstance, c'est moi, ce n'est pas elle. Je n'ai pas failli vis-à-vis d'elle. » Il insiste : e C'est une affaire de suicide, pas une affaire de meurtre. »
La nuit du 12 au 13 juin 1974, à 3 h 30, le docteur Vialé est réveillé par des coups de sonnette insistants. Elle trouve derrière sa porte un homme affolé. Elle reconnaît son voisin d'immeuble, M. Tavano, qui lui demande
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conte : « Elle m'a réveillé dans la nuit. Elle m'a parlé. Elle m'a dit qu'elle voulait mourir, qu'elle n'avait pas le courage de se tuer et qu'il fallait que je l'aie à sa place. Elle m'a mis dans la main le pistolet entouré d'une serviette. Je l'ai pris. Dans un demi-sommeil, j'ai appuyé le canon sur sa tempe et j'ai tiré. Ça m'a réveillé littéralement. J'ai allumé et j'ai vu ce qui était arrivé. » Il explique : « De jour ou avec la lumière dans la chambre, je ne l'aurais jamais fait. Quelque chose s'est emparé de moi, comme un état second. J'ai vécu totalement son vouloir. »
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Comme aile 'dû êtm bic». »
Dans l'entourage des Tavano, c'est la stupeur. C'était, aux yeux de tous, le couple modèle, l'exemple de la conjugalité parfaite, du bonheur partagé. Plus de vingt ans de vie commune jalonnée de mots doux et de billets tendres. « Tu es moi, je me manque : elle lui écrit, à soixante ans, des lettres qu'elle aurait pu lui envoyer à quatorze. Attentionné à l'excès, serviable comme une armée de boys dans un palace, il devance le moindre de ses gestes. Ils se sont rencontrés tard, après avoir vécu, chacun de son côté, une première expérience conjugale. Quand, en 1956, cinq ans après leur rencontre, ils régularisent leur liaison, elle a quarante et un an, lui trente-quatre. Mais, quand on les voit ensemble, c'est elle qui paraît plus jeune. Eblouissante, fascinante, « hyperféminine », elle a toujours été admirée, fêtée, adorée. Tavano en est éperdu. L'harmonie affective du couple est totale. Seule l'entente sexuelle n'est pas parfaite. Ils en conviennent tous les deux et s'accordent épisodiquement quelques infidélités réciproques « purement épidermiques », acceptées de, part et d'autre. Elle est particulièrement attirée par les adolescents. Lui téléphone de temps en

« Venez chez moi, je vous prie. Ma femme vient de se suicider. » Le docteur le suit et
trouve Mme Tavano étendue du côté gauche du grand lit. Elle râle, une balle dans la tête. Le docteur Vialé conseille d'appeler la police. Celle-ci débarque peu après et emporte le demicadavre, qui en sera bientôt un, à la morgue. « C'est un suicide », maintient le mari. La police n'en .croit pas un mot. Elle soupçonne M. Tavano, qui fut cinéaste, d'avoir monté un petit scénario érotico-sadique et que la comédie a tourné au.drame. Pour eux, c'est l' « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon ». Le test à la paraffine pratiqué sur les mains du couple confirme leur hypothèse. Seules les Mains du mari présentent des traces de poudre. C'est bien lui qui a tenu le revolver. Tavano craque et avoue : « Oui, c'est moi

C'est un coup dur pour la plupart des femmes de cet âge. Entretenues depuis le berceau dans le culte de leur apparence par la famille, les hommes, la littérature, le cinéma, la publicité, la mode, elles vivent leur dégradation physique comme un affront, une agression, une injustice. On leur demande constamment de plaire, et tout à coup, quoi qu'elles fassent, rien ne va plus. La plupart finissent par s'y résigner au prix d'un divorce ou d'une névrose. Mme Tavano n'y a pas survécu. Elle qui, toute sa vie, avait investi sur sa séduction, ne peut plus supporter le nouveau regard des autres sur elle, pis, l'absence de regard. Conditionnée à n'exister que par rapport à l'hommemiroir, elle perd, avec son éclat, toute identité. Reléguée sexuellement et socialement. Du jour où elle a cessé d'être la première, la seule, la préférée, elle a cessé d'être tout court. Son petit moi enflé par les hommages masculins et les jalousies féminines n'est pas assez costaud pour tenir le choc. Pas assez armé pour supporter les blessures de vanité. Fragile et immature, elle manque entièrement de confiance en elle et s'appuie totalement sur . son mari. Elle est d'une avidité affective pathologique. Elle l'épuise et l'étouffe par une demande incessante d'amour inconditionnel et de tendresse exclusive. Elle dépend essentiellement de l'image qu'il lui renvoie. Plus elle se sent vieillir, plus elle attache de l'importance à cette estimation, plus elle est vulnérable. Or la réponse de son partenaire n'est plus aussi gratifiante. Non pas qu'il se détourne d'elle. Il est toujours là, attentif, prévenant. Et compatissant. C'est précisément ce qu'elle ne peut accepter. « Je ne pouvais pas l'empêcher de vieillir, dit-il, et elle ne le supportait pas. » De vieillir ou de ne pas l'empêcher de vieillir, ne serait-ce que par un mot flatteur ou un regard admiratif ? Elle s'affole, elle dérape, elle perd toute mesure. L'anxiété l'envahit, la dépression la creuse. Ayant perdu toutes les armes pour reconquérir une image tolérable d'elle, elle préfère la détruire que la conserver amoindrie. Cette femme qui n'est plus qu'un souvenir, cette vie qui s'échappe, elle décide de la supprimer complètement. « Quand on vieillit, il faut se flinguer, répétait-elle dans ses crises d'autodestruction rageuse. Ce sont

des choses qu'on peut se faire faire. »
Et pourquoi pas par son partenaire-miroir, qu'on brise en même temps ?
MARIELLA RIGHINI Le Nouvel Observateur 53

qui lui ai tiré une balle dans la tempe. Mais c'est parce qu'elle me l'a demandé. » Il ra-

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