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MAURICE LE BLOND

LES MAÎTRES DE LA JEUNESSE — OCTAVE MIRBEAU

[À la veille du banquet qui doit lui être offert pour célébrer le triomphe de sa grande
comédie de caractères et de mœurs, Les affaires sont les affaires, Mirbeau est interrogé sur le
personnage d'Isidore Lechat.]
– Isidore Lechat. C'est insensé comme on a peu compris son caractère, les mobiles qui
l'animent, les flammes qui le brûlent et qui l'agitent perpétuellement. Isidore Lechat n'est pas un
personnage vulgaire poussé par l'amour de l'argent. C'est un idéaliste ! Un homme qui a des
conceptions parfois folles, souvent grossières, toujours grandioses. Il vit un rêve, comme Bonaparte,
Bismarck, Chamberlain. Il porte dans sa tête des ébauches d'entreprises et d'affaires, de fantastiques
scénarios de combinaisons financières, comme il y en a d'autres qui sacrifient tout pour réaliser leur
idéal dans des statues ou des tableaux.
Mais voilà, on ne comprend rien à la beauté d'un personnage lorsqu'il parle la langue brutale
de tous les jours. Il faut qu'il s'exprime dans le jargon spécial qu'on est convenu d'appeler
dramatique. Il lui faut la perruque et le panache, alors c'est un héros. Ah ! ce romantisme, on le croit
mort, et sa végétation repousse et continue de nous empoisonner.
Et puis la critique. Oh, la critique, je n'ai pas à m'en plaindre, loin de là. Mais enfin, il y en a
quelques-uns... Tenez, M. Doumic, par exemple. Savez-vous ce qu'il a raconté, M. Doumic... Que
j'avais écrit une pièce d'Ambigu. Selon lui, tout est arbitraire dans mon œuvre. Ainsi – se demande-
t-il – pourquoi Isidore Lechat est-il un financier ? Pourquoi Mme Lechat est-elle une brave femme
sans culture ? Arbitraire ! Pourquoi Xavier, leur fils, est-il un fêtard, et Germaine, leur fille, une
intellectuelle ?... Arbitraire, encore, et illogique !
Il m'eût été facile, n'est-ce pas, de répondre à M. Doumic : pourquoi M. Doumic s'appelle-t-
il M. Doumic, non Tartampion ou Brunetière ? Pourquoi M. Doumic écrit-il à la Revue des deux
mondes ? Pourquoi M. Doumic... Mais je n'ai pas daigné répondre à M. Doumic.
D'autres, par contre, m'ont reproché de n'avoir mis aucune intrigue dans ma pièce – et ce
sont, paraît-il, des critiques d'avant-garde. Moi, les intrigues, les ficelles de métier, j'ignore ce que
c'est. Je suis un homme qui vit, et ma seule ambition, et tout mon art, se résument à fixer cette vie
éparse, fugace et merveilleuse, à la traduire dans sa mobilité et ses contradictions.
Qu'importent les formules d'art et les types littéraires, qui se transforment et qu'on transmet
de génération en génération, et qui finissent par n'avoir plus rien de commun avec la vie, avec cette
vie que M. Charles Morice voulait exclure de l'art au temps défunt du symbolisme ! Est-ce qu'il y a
de la composition chez Tolstoï et Dostoïevski ? Dostoïevski et Tolstoï, voilà les grands
révolutionnaires de la sensibilité moderne. La Guerre et la paix et L'Idiot, ce seront les principaux
facteurs de notre transformation morale, les plus violents réformateurs de notre sensibilité. Chez
eux, pas de prétentions verbales. Rien que le souci d'exprimer, d'exprimer la passion avec une
concision si nerveuse, si aiguë, que tout notre être et nos fibres sont travaillés, en gémissent et en
souffrent. Tolstoï, Dostoïevski, je leur dois beaucoup, je les place plus haut que Balzac.
Et, vous le dirai-je, plus je vais, moins je peux supporter l'écriture artiste. Flaubert me paraît
d'une froideur de marbre, les Goncourt, ça m'est devenu impossible de les lire.
Or, comme je m'étonne d'entendre s'exprimer de la sorte un membre de la nouvelle
académie, Octave Mirbeau poursuit la course de son idée.
– Oui, à quoi bon inventer des mots quand il y en a déjà trop ? Ce qu'on a appelé « la
richesse verbale », mais c'est idiot ! Tenez, je vous citerai un de mes amis, un Américain. C'est un
garçon merveilleux, un esprit admirable. Eh bien, il connaît peut-être dix mots de français. Le
croiriez-vous, ce vocabulaire si restreint lui suffit pour tout dire, les choses les plus rares, et pour
communiquer les sentiments les plus exquis et les plus nuancés. Je ne sais pas, en vérité, de causeur
plus surprenant !
Que voulez-vous, nous sommes à une époque où l'on vit au centuple, nous recueillons dans
une minute la même somme d'impressions que l'on mettait jadis une journée à percevoir. De sorte
qu'il faudrait avoir le génie de mettre tout un vertige de pensées et de couleurs dans un seul mot,
comme il y a toute la nature dans la petite feuille, docile au vent.
La belle, la magnifique époque que la nôtre, si poétique aussi, quoi qu'on en dise. À ce
propos, si nous parlions du rapport de Catulle Mendès. Répertoire très complet de tous les poètes,
depuis Hugo jusqu'à Rostand ; catalogue de tous les mouvements poétiques : parnassien, décadent,
symboliste, naturiste. Cependant Mendès, de tous les poètes, a oublié le plus grand, le plus génial, et
ce poète c'est Berthelot. Berthelot ! Est-ce que la synthèse chimique, ça ne vaut pas tous les poèmes
épiques ? Aujourd'hui Lucrèce s'enfermerait dans un laboratoire. L'art poétique du savant, ce sont
les méthodes expérimentales. Il approfondit les successifs mystères de la nature, il se meut dans le
monde féerique des analogies, et les envolées des hypothèses scientifiques laissent loin derrière
elles les bondissements légendaires de l'antique Pégase ! Émerveillé, pensif, il est chaque jour à la
veille de trouver peut-être le secret de la cellule vivante ! Et cela ne vaut-il pas mieux que de
chercher une rime ?
J'ai cru bon alors de prendre congé d'Octave Mirbeau. Tout en me reconduisant, il me
parlait toujours.
- Je vais continuer mon travail, une œuvre de longue haleine, un grand roman avec plus de
200 personnages.
Et, pendant qu'il me confiait cela, je sentais chez lui comme une angoisse nerveuse, comme
une pudeur, comme un scrupule et comme un trac : ce sentiment de débutant qu'éprouvent les plus
grands écrivains lorsqu'il s'agit d'entreprendre douloureusement la création d'une nouvelle œuvre.
L'Aurore, 7 juin 1903

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