Mercier, Tableau de Paris sous la Révolution

CHAPITRE XXXIV

— 148 — duire en poudre le château et les tyrans qui l'assassinent. Déjà les flammes dévorent la maison de l'état major des Suisses et celles environnantes. Les assaillants s'emparent des avenues du château. Les Suisses téméraires pâlissent à l'aspect de cent mille baïonnettes ; ils résistent encore. Quels cris de douleur et de rage, quels rugissements! On les entend tomber sous leurs armes pesantes, en poussant l'affreux hoque't de la mort. Là, des têtes volent par .les croisées ; ici, des corps tout entiers sont jetés du haut des galeries. On déchire, on lance par les airs tousles matelas.des lits de camp des satellites du roi; la laine éparse retombe à terre à flocons, comme une pluie de neige. C'est maintenant que ce même peuple, oubliant sa magnanimité, va déshonorer sa victoire. Altéré de sang et de vin, il s'enivre dans les caves. Sa cruauté va se tourner en férocité. Tous ses vices les plus hideux vont se découvrir et se trahir. Les Suisses, partout dispersés, sont partout poursuivis , partout ils sont atteints. En vain ces misérables rendent les armes, demandent la vie à deux genoux ; le vainqueur ivre est sourd à leur prière : ils sont impitoyablement assommés, massacrés, transpercés de baïonnettes et de poignards. Leurs membres „. en chaque endroit dispersés , semblent renaître pour de nouveaux supplices. Que dis-je ! ma plume tremblante pourra-t-elle l'écrire? des femmes, véritables furies, purent les voir rôtir

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sur les brasiers de l'incendie, et contemplèrent d'un oeil sec leurs entrailles fumantes. Les brigands s'étaient aussi mêlés aux vainqueurs. Tourmentés par la faim, après ayoir apaisé leur soif brûlante, ils pénètrent dans les cuisines. 0 comble de barbarie !.,. Un malheureux aide, qui n'avait pas eu le temps de se sauver, fut par ces tigres enfoncé, pétri dans une'chaudière, et dans cet état exposé au feu,ardent des fourneaux. Puis se précipitant sur les comestibles, chacun saisit ce qui se trouve sous ses mains. L'un emporte une broche garnie de volailles ; un autre un turbot ; celui-là une carpe du Rhin qui l'égale par sa taille. Chargés de ces captures, les bandits reparaissent audacieûsement dans les cours, et défilent avec les Marseillais'et les volontaires, qui chacun portaient en trophée les armes des Suisses vaincus et les lambeaux sanglants de leurs uniformes. La bataille gagnée, le château dévint complètement la proie de tous lés voleurs accourus depuis plusieurs jours des différents départements. Tandis que les patriotes, les vrais braves qui venaient de renverser le trône et d'asseoir sur ses débris la base de la liberté, retournaient dans leurs foyers en chantant l'hymne de la victoire, en accompagnant religieusement les corps de leurs compagnons d'armes morts sur le champ d'honneur, des monstres à figure humaine se réunissaient par certaines, sous le vestibule de l'escalier du midi, dansaient au milieu des flots de sang et de vin. Un bour

— 150' — reau jouait du violon à- côté des cadavres, et des voleurs, les poches pleines d'or, pendirent d'autres voleurs aux rampes. Des milliers d'individus, tant hommes que fem-

mes, plus menaçants, plus affreux les uns que les autres, sous leurs-haillons sanglants, inondaient les appartements. Les glaces tintaient sous les coups de baïonnette qui les brisaient en éclats. On arrive au lit de la reine. L'ivresse.sans pudeur le rend le théâtre des plus infâmes obscénités. On y voyait des scélérats, les uns éructant sur le sein de leurs maîtresses, les autres dormant parmi leurs larcins amoncelés. L'incendie du palais de Priam ne présenta point un plus épouvantable désordre. Les escaliers réson. naient sous les pas précipités des filous, des escrocs qui montaient, qui descendaient, qui se croisaient, qui se heurtaient, qui couraient dans les corridors, pénétraient dans toutes les chambres : ils avaient déjà fracturé les secrétaires du roi, de la reine, de madame Elisabeth, des femmes de la cour. Assignats, or, argent monnayé, montres, bijoux, pierreries, diamants, écrins, tant d'objets précieux leur étaient aussitôt tombés en partage. Des manoeuvres se promenaient hardiment dans la galerie avec des mon-, très à chaînes de brillants. D'autres, voleurs de pro-, fession, dégalonnaient les habits des gens du roi, faisaient main-basse sur la garde-robe, pillaient les étoffes, le .linge, l'argenterie de table, les liqueurs, les bougies, les livres des bibliothèques, en un mot

151 tous les effets qui pouvaient s'emporter clandestinement : on brisa des vases de porcelaine du plus grand prix, pour en enlever les attaches. Tandis que ces violences se commettaient, les héros en chef faisaient porter avec ostentation par leurs aides les grands chandeliers d'argent.de la chapelle, avec des plats d'argent et une bourse de cent louis, à l'Assemblée, afin de faire disparaître jusqu'au moindre soupçon de spoliation. . ' Quoi qu'il en soit, cette journée offrit le tableau

achevé de la destruction du trône du dernier roi des Français ; et., en effet, si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, un jeune Savoyard, debout au sommet de l'orgue de l'église, soufflait dans un tuyau- le, Dies ira : on eût dit de l'ange, trompette du jugement. C'est après la tempête que l'on vient contempler ses ravages. Quand la réflexion remplace le premier effroi, combien l'on gémit à l'aspect de la nature bouleversée ! . Que l'on se figure donc ici ceux des citoyens paisibles que la curiosité avait portés aux Tuileries, pour s'assurer si le château existait encore : ils erraient lentement, frappés d'une morne stupeur ,r le long de la terrasse hérissée de débris de bouteilles. Ils ne pleuraient pas ; ils semblaient pétrifiés, anéantis. Ils reculaient d'horreur à chaque pas, à l'odeur et à l'aspect de ces cadavres sanglants, mutilés, égorgés, éventrés, sur les visages desquels vivait encore la colère.

— 152 — D'autres, plus stoïques, faisaient remarquer aux passants des nuées de mouches avides de sang, que la chaleur avait attirées dans leurs larges blessures et dans leurs yeux sortis de leurs orbites. Cependant la populace fatiguée de carnage, succombant sous le poids des dépouilles, disparut avec le soleil, pour aller se livrer au repos. Si le lendemain elle retrouva sa raison, elle dut sentir aussi, en punition, la pointe acérée des remords. En ce jour, l'anarchie fiMe premier essai de son effroyable toute-puissance, et préluda aux massacres de septembre. L'Assemblée législative pouvait se couvrir d'une gloire immortelle et mériter le titre de fondatrice de là .liberté républicaine : au contraire, elle ne montra, dans le moment d'un si beau triomphe sur la tyrannie royale, ni sagesse, ni dignité,

ni courage. Elle ne se présenta point aux assassins, aux brigands, aux démolisseurs ; elle ne sut pas imiter l'homme-Dieu qui, dans une tempête, étendant majestueusement la main, commanda aux vents et à la mer de s'apaiser. Elle laissa abuser de la victoire une portion de scélérats, qui, dans la frénésie de l'ivresse, se crut seule la tête, le cœur et le bras de toute la France.

Vadé, La pipe cassée
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AVERTISSEMENT

Je me suis beaucoup amusé en composant ce petit Ouvrage, puisé dans la Nature ; mes amis l'ont plusieurs fois entendu avec plaisir. Nombre de gens de distinction, de goût, et de Lettres, s'en sont extrêmement divertis ; et sur les assurances qu'ils m'ont données que le Public s'en amuseroit aussi, je me hasarde de le lui donner. Il faut pour l'agrément du débit avoir l'attention de parler d'un ton enroué lorsque l'on contrefait la voix des Acteurs ; celle des Actrices doit être imitée par une inflexion poissarde et traînante à la fin de chaque phrase. L'un et l'autre sont indiqués par les marques suivantes ou guillemets (").

CHANT PREMIER

JE chante sans crier bien haut, Ni plus doucement qu'il ne faut, La destruction de la Pipe De l'infortuné la Tulipe. On sçait que le Port aux Bleds Maints Forts à bras sont assemblés, L'un pour sur ses épaules larges Porter ballots, fardeaux ou charges ;

Celui-ci pour les débarquer, Et l'autre enfin pour les marquer. On sçait, ou peut-être on ignore, Que tous les jours avant l'aurore Ces beaux muguets à bran-de-vin Vont chez la veuve Rabavin Tremper leur coeur dans l'eau-de-vie, Et fumer, s'ils en ont envie. Un jour que se trouvant bien là, Et que sur l'air du beau lanla Ils chantoient à tour de mâchoire, Maints et maints Cantiques à boire, Que gueule fraîche et les pieds chauds, Ils se fichoient de leurs bachots, Sans réfléchir qu'un jour ouvrable N'étoit point fait pour tenir table, Hélas ! la femme de l'un d'eux, Trouble-plaisir et boutte-feux, Arrive, et retrousse ses manches ; Déjà ses poings sont sur ses hanches, Déjà tout tremble ; on ne dit mot ; Plus de chansons ; chacun est sot. Jean-Louis que ceci regarde, Veut appaiser sa femme hagarde, Mais en vain est-on complaisant Avec un esprit malfaisant. «- Tiens ! lui dit-il, bois une goutte. «- Vas-t'en, chien, que l'aze te foutte. Lui dit-elle en levant un bras ; «Saqueurgué ! tu me le payeras. Et bravement vous lui détache Un coup de poing sur la moustache. Jérôme lui saisit les mains, Dont les jeux étoient inhumains. «- La paix, dit-il, morgué, comere, «Vous avez tort. - Allez, copere, «Vous ne valez pas mieux que lui ; «Vrament, ce n'est pas d'aujourd'hui «Qu'on vous connoît, gueux que vous êtes ; «A votre avis, les jours de Fêtes «N'arrivont-ils pas assez tôt ? «Jarni ! Si je prends mon sabot,

«Je vous en torcherai la gueule ! «Puis-je gagner assez moi seule «Pour nourrir quatre chiens d'enfans «Qui mangeont comme des satans ? «Et ma fille qu'est à nourice ! «La pauvre enfant ! Dieu la benisse, «Un jour alle aura ben du mal ! «Tu nous réduis à l'Hôpital. «Jérôme, lâche-moi, j'enrage. «Ah ! Tu vas voir un beau ménage, «Vas sac à vin ; crève maudit ! A peine eut-elle cedi dit, Qu'on vit renforcer l'ambassade D'un duo femelle et maussade. Jérôme voyant sa moitié, Rit à l'envers, frappe du pié ; La Tulipe avisant la sienne Montée en belle et bonne chienne, Eût mieux aimé voir un serpent, Ou le Beau-fils qui rompt et pend Ceux qui point dans leur lit ne meurent. Enfin tous, interdits, demeurent Dans un silence furieux : L'une écrase l'autre des yeux ; Mais la grosse et rouge Nicole Recouvrant enfin la parole, Ainsi que les gestes mignards, Dit ces mots en termes poissards. «- Vous vla donc, Tableaux de la Grève, «Dieu me pardonne ! et qu'il vous crève : «Saint Cartouche est votre Patron. «Françoise, tien ben mau chaudron. «Allons vilain coulis d'emplâtre ! «Un Diable et puis vous trois font quatre : «Marionnettes du Pilori ! «Reste de farcin mal guéri ! «Enfans trouvés dans d'la paille ! «Sans nous vous faites donc ripaille, «Visages à faire des culs, «Et trop heureux d'être cocus... «- Cocus ! Interrompit Françoise ? «Nicole, ne cherchons pas noise, «Si ton chien d'homme est dans le cas, «Tant pis ; mais le mien ne l'est pas...

«- Il l'est. - T'as menti. - Qui, moi ? Paffe ! Un soufflet. Même pataraphe Est ripostée. Autres soufflets, Autres rendus. Adieu bonnets, Fichus de suivre la coëffure, Tétons bleux, rousse chevelure De se montrer aux spectateurs. Le feu, la rage, au lieu de pleurs, Sortent des yeux de chaque actrice, Et dans ce galant exercice Elles alloient enfin périr, Si forcé de les secourir, On ne l'eût fait. Jean se dépêche De puiser un beau sceau d'eau fraîche, Et de nos braves s'approchant, Les tranquillise en leur lâchant Le tout à travers les oreilles. Ce remede fit des merveilles ; On but beaucoup par là-dessus, Et bien-tôt il n'y parut plus. Les voilà d'accord. La paix faite, Jean-Louis chante, et l'on répéte : Or voici donc ce qu'on chanta, Et ce que chacun répéta.

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