Daniel HALÉVY

Préface de La Vie d’un simple, d’Émile Guillaumin
(édition de 1934)

Ce livre parut, voici plus de trente ans, signé d’un nom inconnu, écrit par un auteur que personne n’avait vu. Mirbeau en fut le découvreur. Debout dans la librairie Stock (la même où nous entrons aujourd’hui) il montrait à tous l’œuvre nouvelle. « Lisez cela, disait-il, c’est un livre qui m’a rendu optimiste. » Lui de qui l’amertume découlait comme un flot, lui, Mirbeau, optimiste, quel triomphe ! La Vie d’un simple est pourtant d’une couleur assez sombre. La rudesse des choses et des êtres n’y est pas arrangée : sinon, Mirbeau n’en aurait pas supporté la lecture. Mais, dans ce livre où entrent tant de tristesses, il n’y a pas trace d’amertume. C’est cela sans doute qui soulageait Mirbeau et le convertissait, pour un instant, au patient courage. La Vie d’un Simple est un livre qui vient du fond du peuple, chose bien rare, et du fond du peuple paysan, chose unique. Du fond de cette paysannerie française dont les recherches érudites font toujours mieux apparaître l’immémoriale et silencieuse antiquité. Émile Guillaumin est né d’elle, en Bourbonnais, au cœur des provinces du centre. Son père possédait, et lui a laissé, ces quelques trente journaux de terre qui sont la juste mesure du domaine paysan. D’un grand-père conteur d’histoire il tint le goût de conter, et il eut le courage d’ajouter au labeur paysan un labeur d’écrivain. Le plus bel exemple d’un homme de lettres pratiquant « le deuxième métier », c’est Émile Guillaumin qui le donne. Petit est le nombre des énergiques capables d’un tel exploit ! Fort jeune, âgé de trente ans, il publia cette Vie d’un simple qui raconte, de l’enfance à la mort, la vie d’un terrien. Sur l’homme qui grandit puis décline, tourne invariablement la grande roue des saisons, chacune amenant un labeur.

Le Bourbonnais est pays de métayage, le paysan propriétaire y fait exception, et Émile Guillaumin observateur exact, nous raconte dans son œuvre la vie d’un métayer, travaillant à mi-fruit sur un sol qui ne lui appartient pas, qu’il loue à bail, qu’il prend et quitte, auquel il lui est interdit de s’attacher. Fait singulier auquel se heurte l’ouvrier terrien : son travail le courbe sur la terre, l’unit à elle, c’est une sorte de mariage. Mais cette terre qu’il féconde est à un autre. Il y a là une contradiction, une contradiction qui ne suscite pas nécessairement la révolte, qui presque toujours est prise avec résignation, qui produit une tristesse inévitable. Dans l’entreligne du livre de Guillaumin, il y a cette tristesse, cette tragédie latente. Émile Guillaumin a écrit d’autres livres, dont l’un au moins, Rose et sa parisienne, me reste dans la mémoire comme un témoignage exquis de tendre et courageuse humanité. Mais sa grande œuvre c’est sa vie entière, sa vie paysanne si noble, commencée, dominée par La Vie d’un Simple, continuée par un long dévouement à la cause de ses camarades terriens. Avant la guerre [1914-1918], Émile Guillaumin a été le porte-parole, le conseiller de ces syndicats bourbonnais qui travaillèrent utilement à transformer les conditions locales du métayage. Il publia alors un bulletin périodique, Le Travailleur rural, modèle de raison courageuse et d’élévation morale. C’est une belle figure. Le Bourbonnais est loin, et la rumeur parisienne nous distrait d’y connaître et d’y entendre un juste. Mais la rumeur est chose passagère, la valeur ne passe pas, et Émile Guillaumin est sûr d’occuper, dans l’histoire de notre peuple, une place où il est indispensable et seul. Daniel Halévy

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