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GUSTAVE GEFFROY' Le critique est, en général, un monsieur qui, n’ayant pu créer un tableau, une statue, un livre, une piéce, une partition, n’importe quoi de classable, se décide, enfin, pour faire quelque chose, a juger périodiquement l'une de ces productions de Part, et méme toutes a la fois. Etant d’une ignorance notoirement universelle, le critique est apte a toutes besognes et n’a point de préférences particuliéres. Livres de philosophie ou poémes, eau-forte ou fresque, vaudeville ou drame lyrique, tout lui est bon ; il s’en instaure le juge au hasard des places vacantes et sous la protection d’une ignorance directoriale encore plus grande que la sienne. Si son ambition le conduit, le plus souvent, vers le théatre, c’est qu’il a flairé la des profits certains, sans compter de certains plaisirs extra-littéraires, bruns ou blonds, qu'un habile homme peut se procurer sans autres frais que des adjectifs bien placés’, Il y a des exceptions ; ily en a méme diillustres et de charmantes. Il ne viendra jamais A l'idée de personne de confondre de nobles esprits comme MM. Jules Lemaitre et Henry Céard?, par exemple ; de délicieux artistes, de metveilleuses intelligences comme MM. Anatole France“ et Lucien Muhlfeld’, et méme de doctes bouquinistes, comme M. Brunetiére’, avec les ordinaires bafouilleurs et les condottieri sinistres qui sont le plus bruyant ornement de cette profession. Ensuite tout le monde accepte, malgré les jalousies ambiantes, une autorité acquise par du travail, par de hautes habitudes intellectuelles et par quelque chose de plus mystérieux et de plus rare ; la qualité supérieure des sensations. Bref, ceux que je viens de nommer, et d'autres encore, réhabilitent ce métier, bien déconsidéré, il faut le dire ; 4 moins qu’ils ne le rendent tout a fait déshonorant par les comparaisons, hélas ! qu’ils font naitre. M. Gustave Geffroy est de ceux-la; il est méme l'un des premiers parmi ceux-la. Si son ceuvre livresque n’est pas encore considérable, son ceuvre de journalisme est l'une des mieux remplies, des plus attachantes, des plus absolument belles que je connaisse. Avec une prodigalité inlassable, il a éparpillé, dans les journaux et les revues, du talent assez pour en faire la matiére de vingt volumes. Je vois, avec grand plaisir, qu’il songe a sauver de Poubli quelques-uns de ses morceaux préférés qui ont trait a histoire de l'art contemporain, et 4 leur donner la perdurabilité du livre, Mais combien de pages éloquentes et charmantes, écrites dans la fratcheur de la sensation immédiate, sous le coup de fi¢vre de la passion, combien seront perdues et demeureront enfouies dans les collections inviolées des bibliothéques, ot nul, pas méme lui-m@me, ne viendra les tirer et les réunir ! C’est la vraiment une grande tristesse. Que de fois le souvenir me revient de choses exquises, lues autrefois, et que je voudrais relire aujourd’hui, et que je ne puis retrouver, et qui dorment, quelque part, le diable sait ott! Un ami me disait : — Cest pour moi un sujet d’insoutenable mélancolie, 4 penser que ce que nous appelons les chefs-d’ceuvre des littératures anciennes, ce n’était probablement que les ceuvres médiocres de ces temps-la, consacrées par les critiques d'alors, transmises par les critiques d’aprés. Je suis persuadé que les ceuvres d'un génie particulier, Cest-a-dire celles qui vraiment importent, les Meterlinck d’autrefois, les Emerson’, les Whitman’, les Barrés”, les Hervieu, etc., on ne les connait pas, on ne les connaitra jamais. Oui, quelques vieux paperassiers, quelques farfouilleurs de cendres peuvent les découvrir... Mais ils n’y comprendront tien et n’en parleront pas... Que de trésors inconnus sont ensevelis dans la poussiére éter- nelle !... Songez a cela ! C’est effrayant. Nous ne connaissons que les ‘Thiers, les Gaston Boissier '’, les Sarcey, les Dérouléde ! ~ Pourtant, insinuai-je, Sophocle, Shakespeare, Pascal... Diable ! — Oui, sans doute, trois ou quatre... mais les autres, immense foule des autres ? — Comment ? Vous ne pensez pas que la postérité ?... Il se récriait et poussait de petits cris plaintifs. — La postérité ?... Ah ! vous croyez a cela, vous ?. mais c'est Sarcey continué. Javais beau lui citer des noms illustres, des noms aimés, il s'obstinait. — Non! non !... Trouvez-moi dans la littérature ancienne Panalogue de ce délicieux Pierre Veber", de cet irrésistible Tristan Bernard”... de ce troublant Marcel Schwob", de ce génial Claudel"... de ce Beaubourg ®... Et pourtant, il y ena eu... Mais quoi ! Pame de Sarcey emplit toute Phistoire ! Ne nous égarons pas si loin, et jouissons du préscnt qui nous est offert. M. Gustave Geffroy réunit, un en volume, sous le titre : La Vie artistique, et précédé d’une belle préface de M. Edmond de Goncourt, quelques-unes de ses plus belles études sur les artistes de ce temps : Manet, Monet, Rodin, Carriére, Pissarro, Puvis de Chavannes, Whistler, etc. C'est bien la vie artistique, en effet, ce volume, car M, Gustave Geffroy ne se borne pas A l’examen de ces grandes figures : il nous montre, pour ainsi dire, jour par jour, toute histoire de Part d aujourd'hui, aussi bien ses avortements que ses triomphes. $'il suit la cohue a La postérité ! mon ami, travers les désolantes salles des expositions officielles, on le trouve aussi partout ot il y.a quelque chose: voit ; il nous proméne de.Gérdme:a Seurat, de Carolts- Duran a Maurice Denis, de Pelouse ’ Vincent Van Gogh. Aucune manifestation de Part ne lui échappe, ni une fresque, ni un dessin. Sa passion le méne du Louvre od, un jour de spleen, ill interroge les sarcophages égyptiens, aux salles des néo-impressionnistes et des symbolistes od il sait déméler, parmi tant de recher- ches, obscures souvent, parmi tant d’impuissances se muant en fumisteries, l'artiste de demain. De Ia clarté et de la couleur, une sensation rare et forte des choses, une admirable compréhension des formes et de ce qu’elles évoquent, souvent, a ’insu du peintre lui-méme, de beauté intellectuelle et de mystére humain ; un esprit toujours hanté d’idées nobles et de vérités profondes, instinctivement porté vers les grandes généralisations ; un style éégant, nuancé, riche d’expressions, plein de lumiéres : telles sont les qualités dominantes de M. Gustave Geffroy. Aucun ne sait déctire un tableau comme lui, aucun en faire jaillir la philosophie, inapercue de qui ne sait voir et comprendre. Voyez comme il parle de Olympia de Manet. Je ne puis résister au plaisir de citer cette page, chef-d’ceuvre d'intelligence, de couleur et d'art. La, l’écrivain se hausse jusqu’au génie du peintre : « C’est un produit de grande ville, l’errante des rues, fatiguée aux pavés, salie aux ruisseaux. En sa courte jeunesse elle connait les fortunes contraires, les hauts et le bas de existence. Ouvriére aux maigres salaires, mal nourrie, amoureuse en promenade de banlieues de dimanche, femme savante de sa chair a seize ans, battue par des brutes, adorée par des frénétiques et des délicats, c'est une épave de civilisation promise a la misére et 4 l’hépital. » Et plus loin : « Olympia est délicieuse et touchante, et tous ceux qui ont au cerveau un peu de pitié aimeront cette nerveuse et anémiée fillette aux yeux cernés. Ces vaincues de naissance auront été, en ce siécle de compréhension, des inspiratrices de poétes, de ceux qui veulent enclore des pensées dans des rimes, de ceux qui cherchent Pexpression par harmonie des lignes et des couleurs. Cette face d’esprit instinctif, cette face d’enfant vicieux aux yeux de mystére, od un péu d’innoceace etre encore dans les montantes eaux troubles, ce jeune corps fragile aux seins fréles, aux bras minces, aux jambes fines, ce corps respirant, doux et triste comme une fleur fanée, diseat tout cela de fagon précise aux yeux qui regardent et qui interrogent, mais ils ne le disent pas sOus'un despotisme dintentions du peintee, » Ceest toujours avec la méme hauteur de pensées, avec le méme profond regard qui va, par-dela les surfaces des couleurs et des formes, chercher l’ame