I Le branuage d.

'amnur

Iseutposason brassur l'épaule de Tristan ; des larmeséteignirentle rayon de ses yeux, seslèvrestremblèrent. répeta: Il < Amie, qu'est-cedonc qui vous tourmente? r, L'amour de vous.t " Alors il posaseslèvressur lessiennes. Mais, comme pour la premièrefois tous deux goûtaientune joie d'amour, Brangien, qui les épiait,poussa cri. et, les brastendus.la face tempee de larmes,se un jeta à leurspieds : et retoumez,si vous le pouvezencoreI Mais non, la " MalheureuxI arrêtez-vous, voie est sansretour,déjà la force de I'amour vous entraîneet jamais plus vous le n'aurez de joie sansdouleur.C'est Ie vin herbé qui vous possède, breuvage d'amour que vore mère, Iseut. m'avait confié. Seul, le roi Marc devait le boire avec vous; mais I'ennemi s'estjoué de nous trois, et c'est vous qui avez vidé le hanap. Arni Tristan,Iseutamie,en châtimentde la mâlegardequej'ai faite,je vous mon corps,ma vie ; car, par mon crime, dans la coupe maudite,vous abandonne avezbu l'amour et la mort | > Les amantss'étreignirent: dans leurs beauxcorps ftémissaientIe désir et la vie, Tristandit : . Viennedoncla mon ! " Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissaitplus rapide vers la tene du roi à I'amour. Marc, liés à jamais.ils s'abandonnèrent JosephBédier,Lc Romande Tristanet Iseut, Edition d'an Piazza.

L'amour et la mort. Tristan et Iseut ont étanché leur soif. Ils ont partagé le " rin herbé ", étrange drogue par laquelle un destin scelle à jamais I'union des corps et des cæurs. Ayant bu dans la même coupe, ils vivront la magie d'une passion définiti,r'e.Les pensées de I'un iront vers I'autre, àjamais. La passion sera douce et violente, heureuse et tragique, libérée des dis. tances quotidiennes et des prudences ordinaires. Se mêlent les

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Izs smtillges dcs pessiozs

lz breuaage d'arnour

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vies et les regards, les battements et les souffles, Ies éveils et les exraqes.L'univers témoigne à tout moment d'un engagement qui transcende toute chose, qui raverse les sens et les espoirs, lien secret de deux êtres pardelà lesjours et les lieux, pardelà les temps multipliés. De la vie nul ne pourra être sousrait que I'autre ne le rejoigne. Le breulage désaltère et comble le manque. Mais il ne Ie fait qu'en suscitant ce manque indéfini du désir de I'autre, assoiffé sans cesse et sans cesse renaissant de ce qui l'étanche un jusqu'à la lic. [,a version tragique du moment. " Boire Lacoupe " sortilège originaire dit la souffrance obsédante et inlassable, celle qui ravine la vie et lui fait toucher le fond. Ainsi des hommes que leurs amours fous vouent au cycle des plus grandes douleurs et des plus vivesjouissances,que leun pas. sions conduisent bientôt à la mort. Comme si I'expérience de I'absolu anticipait déjà la fin ultime de la vie où toute chose se découwe relative, où se font et se défont les liens précaires des consciences. Marie de France conte la folle aventure des inséparables. Belleamie.ainside nous. Ni voussansmoi. ni moi sansvons (Lc Lai du chivrefarillz). " À la vie, à la mort. " L'allégresse liée à la présence de l'êue aimé prend d'abord place dans la multitude des émotions et des affections. Polyphonie de la vie, elle esquisse l'équilibre desjoies comme des sollicitations de la conscience. Mais la pas' sion tend à rompre l'équilibre, et se fait exclusive. EIle investit et capte la personne entière. Elle absorbe tout, et fait du manque de I'autre une obsession sans fin. " C'est Vénus tout entière à sa proie attachée " (Racine). Descartes a exprimé quelque chose de cette incomplétude ressentie : ( avec la différence de sexe, que Ia nature a mise dans les hommes ainsi que dans les animaux sans raison, elle a mis aussi certaines impressions dans le cerveau, qui font qu'à un certain âge et en un certain temps, on se considère comme défectueux et comme si on n'était que la moitié d'un tout dont une personne de I'autre sexe doit être I'autre moitié : en sorte que I'acquisition de cette moitié est confusément reprê sentée par la nature comme le plus grand de tous les biens imaginables , (lzs Possionsdc l'ônu,90). Et Descartes ajoute

avec malice que " la nature ne fait point imaginer qu'on ait besoin de plus d'une moitié ". L'amour comme conscience d'inachèvement dépassela fini tude individuelle. Il invite I'humanité à son mode propre d'accomplissement. Le mlthe de I'androgyne primitif - créature asexuée ou plutôt riche des attributs des deux sexes donne à I'amour-passion le sens métaphysique d'une quête de I'unité perdue : coupé en deux par la volonté de Zeus, I'andro gyne est comme un symbole et une référence d'accomplissement. La légende grecque situe dans cet androgyne primitif (l'homme-femme selon l'étymologie) une puissance primordiale, dont le Dieu des dieux ne pouvait que prendre ombrage. Il réunit les deux figures essentielles de la vie, et leurs attributs respectifs : principe féminin et principe mas. culin sont alors fondus dans l'évidence d'une réalité naturelle. Après avoir été disjoints par Zeus, les deux êtres feront sans cesse retour I'un vers I'autre, comme hantés par I'unité première. Enlacésjusqu'à ne faire qu'un, ils disent la plénitude d'une existence forte, qui se suffit à elle-même. L'amour des amants séparés vise toujours à reconsdruer ce modèle, où s'abolit toute distance. Il se vit comme une sorte de promesse divine, à prolonger dans I'audelà, ou dans la mémoire des hommes comme un exemple de passion inder tructible. Héphaistos, selon Platon, s'adresse aux amants en ces terlnes : " votre souhait n'est-il pas de vous fondre le plus possible I'un avec l'autre en un même être, de façon à ne vous quitter I'un l'autre ni le jour ni la nuit ? Si c'est bien cela que vous souhaitez, je consens à vous fondre ensemble et à vous transformer en un seul être, de façon à faire que de ces deux êtres que vous êtes maintenant vous deveniez un seul... (Iz " Banquzt). L'amour de Tristan et Iseut, quelles qu'en soient l'évidence et la force, ne s'inscrit pas dans I'ordre des choses tel que I'avaient organisé les promesses humaines et les arrangemenB qui les nouent. Il surgit dans un scénario qui ne lui faisait pas de place et la violence de son irruption ne peut avoir raison du monde comme il va. Iseut n'était pas promise à Tristan, mais I'amour impossible en ce monde semble malgré tout plus lrai que lui. S'il conduit à la mort aussitôt qu'il s'affirme, il entre dans la belle légende qui le fait surviwe pour tous ceux qui s'aiment. Comme s'il s'agissaitde rappeler que l'élan d'un être vers un autre ne se commande pas, ne se prévoit pas : avène-

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Lessortilègæ potsiottî d6

ment exemplaire d'un imprévisibledestin, d'une passionsans ancragedanslescalculsquotidiens.L'essence même de I'amour s'esttrouvé sa figure et son récit. Vivant séparéscomme les deux moitiés de I'androgyne, Tristan et Iseut, Iseut et Tristan, n'ont de cessequ'ils ne s'unissentà nouveau.Morts, ils donnent naissance rosier et au à la vigne aussitôt entrelacés,au chèwefeuille et à la ronce dont les volutesse mélangent, comme naguère les courbesde leurs corps abandonnées auxjoies tragiquesde I'amour. Le vin herbé, même substancenourricière absorbéepar deux êtres différents, a fait advenir en eux le désir de fusion intime et tendre, pardelà les vertigeset les fragilités de la vie, dans une communauté physique et métaphysique.Ainsi, d'une même coupe, se conçoit un type d'union qui surmonte et transcende la différence des êtres sansla supprimer. L'amour ne dissout paslesidentités,même dansla figure fusionnelle qu'incarnent Iseut et Tristan. Thomas Mann : n I-e Toi et le Moi, le Tien et le Mien, réunispour toujoursdansun bonheur sublime." Un autre couple légendaire, celui d'Orphée et Eurydice, illusre la passion mortelle, qui ce$e fois.ci sépare dès lors qu'elle ne respecte I'ordre des choses la patiencequ'il pas et appelle. Orphée pleurant son Eurydice perdue avait ému les dieux, et pu descendreaux enfers,pour la ramener. Réunion symbolique,imaginéeà la frontière de la mort et de la vie, à la condition que celles<i ne se mélangentpas,et que lesyeux des virants n'osent pas regarder les morts en face. Pour la retrouver vraiment, Orphée doit laisserEurydice dansI'ombre jusqu'à sa renaissance, grand jour des vivants. Mais son au impadencele conduit à seretourner verselle a nt la sortie du Royaumedes Morts, et à la perdre à tout jamais. Son amour même n'a su garder la mesurefixée : sesyeux de chair ne pouvaient voir le fantôme sans le dissiper aussitôt, au moment précisoù il allait reprendre vie. L'amour sanspatiencea dérivé en folie oublieusede Ia chanceofferte.

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