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Nourrir l’humanité : Une conférence époustouflante

Lundi 19 novembre 2012, à l’Espace Aragon, le Grésivaudan nous a offert une conférence époustouflante sur l’agriculture au XXIème siècle. Comment nourrir l’humanité ? Comment faire face aux grands problèmes de l’agriculture mondiale ?

Le sujet pouvait paraître aride, trop vaste ou insurmontable. Mais l’orateur était conférencier hors pair. Mieux, un acteur, un virtuose de la pédagogie, un génie de l’explication limpide. Pendant plus de deux heures, je restais scotché à mon fauteuil, ébahi, médusé par les compositions powerpoint, estomaqué par la puissance de l’argumentation, pliant de bon cœur sous les formules choc comme emporté par un tsunami intellectuel. Maintenant, je respire, j’ai repris mon souffle. Je peux analyser à froid cette performance qui aurait toute sa place aussi bien au festival d’Avignon qu’à l’académie des sciences. Que dire du conférencier ? Qu’il avait un nom prédestiné, Bruno Parmentier. Que ses conclusions (et je ne blague pas) sont proches de celles de Marc Dufumier, que je vous recommande et dont vous trouverez aisément les interviews, vidéos et ouvrages sur le web. Son parcours ? Je l’ignore. Mais sa biographie nous donne des indices intéressants. C’est un homme pluriel, ce que j’accueille avec un a priori positif. Ingénieur des Mines et économiste. Editeur puis dirigeant d’une école d’agriculture. Méthodologue (auteur d’un guide pour « Raisonner juste et objectivement en alimentation”) et bateleur, voilà qui n’est pas si fréquent. Au plan politique, il est inclassable. Il fait son Bayrou en cherchant à réconcilier productivistes et écologistes, il veut garder les frontières comme Dupont Aignant, réguler et freiner le commerce mondial comme Mélanchon, manger français comme Montebourg. Maîtrisant le bon mot et la synthèse, en fidèle disciple du Hollande d’avant, il garde espoir dans les OGM s’ils sont utilisés “à notre manière”, les bons gars de la FNSEA ou de Chasse Pêche Nature et Tradition n’auraient pas dit mieux. Il finira en René Dumont, mort célèbre, sans illusion. Gimbert nous avait prévenu dans son propos introductif : mieux vaut ne pas avoir d’idées toutes faites. Sur le fond, je résume. Bravo les agriculteurs qui ont fait des progrès gigantesques de rendement et qui nourrissent (presque) l’humanité malgré l’augmentation phénoménale de la population depuis 150 ans. En Europe, la PAC, que l’on devrait nommer Politique d’Alimentation Commune, nous permet de nous nourrir en dessous des prix de revient. La Chine, dont le souvenir des famines a peuplé notre enfance, a fait des progrès absolument colossaux. Hélas, la sousalimentation reste massive en Inde et en Afrique, et il serait illusoire d’espérer que le Brésil nourrisse le monde.

Les méthodes du XXème siècle s’essoufflent, ne marchent plus. La mécanique, la chimie, l’énergie fossile … sont au taquet. Face aux défis du siècle nouveau : la croissance démographique qui se poursuit, le réchauffement climatique et son cortège de sécheresses et d’inondations, l’empoisonnement insidieux par les pesticides (désormais visible du fait de l’allongement de l’espérance de vie), les risques d’épidémie créés par la perte de biodiversité … il nous faut inventer une autre agriculture. Ni scientiste, ni prophète ou militant, Parmentier n’impose pas de réponse face aux problèmes soulevés. Les lucides retiendront que la fin de la faim n’est pas pour demain. Mais la démarche générale et les leviers d’action sont connus : l’intensification écologique, la suppression des gâchis (zéro déchet, tout est matière première), le changement des pratiques alimentaires occidentales (moins de viande), la protection des frontières et des agricultures vivrières. La technologie d’avenir, ce n’est plus la chimie, c’est l’écologie, les êtres vivants et les écosystèmes qui se nourrissent et se protègent les uns les autres. Sur la rhétorique, où est le truc ? Pourquoi je suis convaincu ? Pourquoi je fais confiance à Parmentier qui vient me vendre son bouquin alors que je suis si méfiant vis-à-vis de tant et tant de paroles entendues dans nos espaces Aragon, Jargot… ou déversées dans les médias ? S’agit-il de manipulation mentale ? Non, je vous l’assure. En voilà les signes. Le sujet est complexe, mais notre homme prend son temps et son propos est dense. En deux heures et peut-être une vingtaine de graphiques et planches, on peut aligner un nombre respectable d’arguments. Je ne peux pas les vérifier en temps réel, mais l’auteur livre ses sources, son ouvrage Nourrir l’humanité est documenté et beaucoup moins sexy que la conférence, je peux reprendre et compléter la réflexion sur son blog - http://nourrir-manger.fr. Le sujet pourrait être touffu, alors Parmentier met du contraste, va à l’essentiel, écarte les détails encombrants, se focalise sur les ordres de grandeur et les mécanismes déterminants, soigne la concision de ses tournures, bannit tout jargon … et l’affaire devient intelligible. Vigilant sur la crédibilité de sa démonstration, il a la coquetterie de signaler l’unique graphique qui pourrait être trompeur via un effet d’échelle que l’auditeur n’aurait pas repéré. Les sujets susceptibles de fâcher – les OGM, l’aide internationale, l’agriculture bio … ne sont pas esquivés, sans pour autant s’y appesantir, inutile de détourner notre attention ou de brouiller la compréhension par des débats rabâchés sur lesquels les désaccords sont patents. Malgré certaines excentricités vivifiantes, le conférencier se tient éloigné de tout radicalisme qui serait infondé pour une question aussi complexe, insaisissable, que l’agriculture mondiale. C’est ainsi qu’il peut, après avoir mimé les shoot mortels aux pesticides que nous absorbons repas après repas, afficher un schéma par lequel il affirme que nous avons et aurons encore besoin d’intrants chimiques. Il était annoncé un débat, il n’y en eu point. En d’autres circonstances, je m’en serais indigné et aurais écrit une ode à la discussion avortée. Mais ce jour là, il flottait comme un parfum de science citoyenne. Merci aux organisateurs : le collectif des Associations de Solidarité Internationale du Grésivaudan, la commission agriculture de la Communauté de Communes. www.lasemaine.org Francis Odier, collectif "citoyen Grésivaudan" 20 novembre 2012 Paru dans Le Crollois www.lecrollois.fr/archive/2012/11/22/une-conference-epoustouflante.html