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Evergreen » (TheBookEdition 2009) « Les Faux As » (TheBookEdition 2010) « Bienvenue sur Déliciosa » (TheBookEdition 2012)

BERNARD VIALLET

OPERATION «BAUCENT»

Editions Emma Jobber

(…) CHAPITRE II Ce soir là, il se faisait tard sur le boulevard, quelque chose comme onze heures et quart. Un vent glacial dispersait les dernières feuilles d’un automne qui tournait à l’hiver. Le trottoir était désert, les boutiques fermées et les passants rares. Virginie Lepayen rentrait chez elle d’un petit pas pressé. Cette jolie jeune femme brune d’une petite trentaine d’année sortait de la réunion du groupe de réflexion « Pensées libres et libérées » qu’elle fréquentait depuis environ un semestre. Une fois par mois, elle retrouvait dans la cave d’une société ésotérique, la vingtaine de personnes qui le composait. On discutait, on philosophait, on parlait de thèmes d’actualité, de politique, de social, de religion. Aucun sujet n’était tabou, on pouvait tout aborder et cela en représentait l’intérêt principal. Mais ce jour-là, rien ne s’était passé comme elle l’avait souhaité. Son animateur favori, l’élégant Paul Armen avait brillé par son absence. Sa meilleure amie, Lee Ling, lui avait fait faux bond et elle avait dû se farcir trois heures de discussion rasoir orchestrée par une bonne femme du groupe qu’elle ne connaissait même pas et qui avait tout de suite remis à plus tard sa proposition de discussion sur le trésor des Templiers. Et pourtant, elle en avait des choses à dire. Elle avait même un livre à présenter à Paul qu’elle savait passionné par le sujet et très accessoirement aux autres. Il avait fallu se résoudre à un débat sur l’avenir du système de retraite par répartition, sujet qui ne la passionnait absolument pas. Elle savait depuis longtemps qu’elle faisait partie de cette génération qui allait devoir à la fois payer pour la retraite de ses aînés et capitaliser pour elle-même. Ah, elle aurait mieux fait de rester chez elle, bien au chaud dans son canapé à regarder quelque ineptie à la télé. Non, pas à la télé… Le groupe était tombé d’accord pour trouver l’étrange lucarne aussi aliénante

qu’abrutissante et avait opté à la quasi unanimité pour la lecture de livres, instructifs uniquement, cela va sans dire. Avec le vent, s’ajoutait maintenant un début de pluie glaciale. Là c’en était trop, beaucoup trop, toute cette neige fondue. Elle pressa le pas. Et soudain, elle eut l’impression furtive que quelqu’un la suivait… Elle se retourna, histoire de lancer un bref regard par-dessus son épaule. Un grand costaud, accompagné d’un petit maigrichon, marchaient derrière elle. Il faisait sombre sur cette contre-allée du boulevard Jules Ferry, il ne lui était pas facile de distinguer les traits de ces deux individus et encore moins de deviner leurs intentions. Un instant, il lui vint à l’esprit qu’elles n’étaient peut-être pas si bonnes. Qu’est-ce qu’ils faisaient derrière elle, ces deux types ? Mais au fait, la suivaient-ils vraiment ou rentraient-ils tout simplement chez eux après une anodine séance de cinéma ou un bon dîner au restaurant ? Il lui fallait en avoir le cœur net. Cette fois, elle accéléra franchement le pas. Les deux autres en firent autant. Le rythme cardiaque de la belle Virginie monta d’un cran. Elle ne marchait plus, elle courait. Les deux types l’imitèrent. « Rien ne va plus Virginie, il faut faire quelque chose, ma fille », se dit-elle. Elle se mit à courir le plus vite qu’elle pouvait. Quelle chance qu’elle n’ait pas mis de chaussures à talons ! Mentalement, elle s’en félicita et décida de quitter le boulevard pour s’engager dans une petite rue sombre sur la droite. L’impression de danger y était encore plus forte. Sa respiration s’emballa, son cœur commença à battre la chamade. Il fallait qu’elle les sème, ces deux zèbres. Plus le temps passait, plus les secondes s’égrenaient, plus elle se sentait en danger. Si encore, il y avait eu un lieu public ouvert, une voiture de police en patrouille. Quelque chose, quelqu’un à qui elle pût demander de l’aide. Mais rien que portes closes et volets fermés. « Eh, Mademoiselle, attendez-nous ! » lança le plus fort qui

avait déjà l’air essoufflé. On ne vous veut aucun mal… » Elle n’en croyait rien. Sans ralentir l’allure, elle tourna à gauche dans une autre rue puis immédiatement à droite, cherchant à rejoindre l’avenue où, là au moins, subsistaient quelques véhicules. Les deux autres étaient maintenant sur ses talons. Elle avait l’impression d’entendre le souffle rauque du plus gros sur sa nuque. Le dégoût et la peur de l’agression l’envahissaient. Ce n’était pas possible, pas ici, en plein centre ville, à trois pas de chez elle… Elle se jeta sur la chaussée sans un regard aux véhicules. Elle prenait le risque fou de se faire renverser par un chauffard. A cette heure, beaucoup roulaient plus vite, profitant de la voie bien dégagée. Une grosse berline allemande arrivait à vive allure. Le conducteur la vit juste à temps. Les deux autres stoppèrent au bord du trottoir. Virginie se vit passer sous les roues. En un dixième de seconde, le mot FOLLE vint s’inscrire dans son cerveau. Derrière son volant, le type était debout sur la pédale de frein. Cherchant à l’éviter à tout prix, la berline sombre se mit à glisser tout en se lançant dans un dérapage qui avait tout d’une embardée mal contrôlée. Elle sentit quand même le contact de la carrosserie amorti mais suffisant pour la déséquilibrer et la jeter sur la chaussée mouillée. Le choc fut assez brutal pour qu’elle s’écorche les mains et déchire son pantalon de laine beige au niveau des genoux. Elle se releva en poussant un cri. Le feu était passé au rouge. Le gars de la berline sombre avait dû le griller. Il continuait maintenant sa route sans s’arrêter. Dans son rétroviseur, il devait sûrement l’observer, debout sur l'avenue, hagarde et titubante. Ses deux poursuivants s’élançaient à leur tour sur la chaussée. Virginie, elle, se précipita vers les rares bagnoles arrêtées. Elle criait : « Au secours ! A moi ! » en direction de deux voitures. Elle tapa au carreau de la première. Le conducteur la regarda d’un air mauvais. Elle devait avoir l’air d’une démente avec ses cheveux dégoulinant d’eau de pluie, son visage en sueur, son air halluciné et ses habits

dépenaillés. Pour toute réponse, il appuya sur le bouton de verrouillage automatique des portières et fit ronfler son moteur. Sans plus attendre, Virginie contourna la voiture pour aller frapper à une petite Fiat rouge occupée par un couple. Le conducteur s’apprêtait à baisser sa vitre quand sa femme se mit à hurler : « Mais ça va pas Kévin, ne lui parle pas à cette pute ! Elle va nous embarquer dans des histoires, cette salope ! Allez, redémarre, tirons-nous ! » - Mais… - Fichons le camp que je te dis, barrons-nous ! De grosses larmes se mirent à couler des yeux de Virginie. Les bagnoles redémarraient, indifférentes à sa détresse. Elle restait sur le bord du trottoir et les deux autres venaient vers elle. Et c’est alors qu’elle aperçut les lumières d’un bar à une centaine de mètres environ. Elle reprit ses jambes à son cou, s’élançant vers ce dernier espoir. Une enseigne au néon indiquait « Blue Bar ». Comme elle avait repris l’avantage sur ses poursuivants, elle les regarda bien ostensiblement avant de pousser la porte. Ils s’arrêtèrent immédiatement. Elle entra dans un petit café presque vide. Lumières agressives, acier, plexiglas et formica. Un design ostensiblement ultramoderne. Elle n’y prêta pas la moindre attention. Elle remarqua simplement qu’en plus d’un barman gringalet et peu avenant, il n’y avait qu’un unique client qui tenait plus du clochard alcoolisé que de l’honnête père de famille. (A SUIVRE)

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D'autres textes de cet auteur sont disponibles sur le blog : http://etpourquoidonc.fr/

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