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L'horizon de la peur - Le sain et le malsain

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Tout d'abord, un problème : en matière de santé, paradoxalement, l'incroyable déploiement scientifique et technologique semble provoquer chez l'individu le sentiment d'une constante proximité avec les dangers à incidence pathologique (internes ou externes). C'est ce que Georges Vignaux, philosophe et logicien, décrit comme étant l'horizon de la peur. C'est à partir de là que nous développerons et proposerons une réflexion sur cette idée que, plus s'écoule le temps, plus l'aventure du corps se dessine sur un fond d'incertitudes croissantes rapprochant de plus en plus l'individu d'un certain horizon de la peur quasi mesurable. L'exigence d'une santé à tout prix s'est graduellement substituée aux traitements des maladies. La santé est devenue une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l'incertitude dans laquelle s'insèrent de nouveaux discours : consentement thérapeutique, bioéthique, prévention, nutrition, fitness, esthétique.

Tout d'abord, un problème : en matière de santé, paradoxalement, l'incroyable déploiement scientifique et technologique semble provoquer chez l'individu le sentiment d'une constante proximité avec les dangers à incidence pathologique (internes ou externes). C'est ce que Georges Vignaux, philosophe et logicien, décrit comme étant l'horizon de la peur. C'est à partir de là que nous développerons et proposerons une réflexion sur cette idée que, plus s'écoule le temps, plus l'aventure du corps se dessine sur un fond d'incertitudes croissantes rapprochant de plus en plus l'individu d'un certain horizon de la peur quasi mesurable. L'exigence d'une santé à tout prix s'est graduellement substituée aux traitements des maladies. La santé est devenue une vaste entreprise de gestion du risque et de domestication de l'incertitude dans laquelle s'insèrent de nouveaux discours : consentement thérapeutique, bioéthique, prévention, nutrition, fitness, esthétique.

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10/15/2015

Les changements interviennent surtout dans le savoir médi-

cal. Le XVe

siècle impose une nouvelle vision du mal.
L’arrivée de la syphilis ajoute de nouvelles craintes. « Les

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Ce «levain de la peur» serait même un précurseur à la contamination !

Le sain et le malsain

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symptômes du mal vénérien déplacent davantage le regard. Un
doute apparaît : l’air peut-il être incriminé alors que la trans-
mission semble directe, suggérant le rôle du seul contact inti-
me (Vigarello, 1999 : 56) ? » Ici, glissement sensible, mais
toujours confus, vers une compréhension du phénomène
contagieux ; l’échange de sujet à sujet, la relation sexuelle.
Construction morale également, celle de la débauche et de la
luxure, « infection déclenchée par les embrassements avec une
femme souillée (Vigarello, 1999 : 57) », maladie transportée
par les soldats espagnols revenus des îles, suggérant une origi-
ne américaine. La syphilis déplace le regard médical :
l’infection serait de l’ordre du contact intime. Du coup, les
milieux réputés infects, les odeurs, l’air et les charognes visi-
bles sont revisités. Il y aurait contagion : « une semence logée
dans celui qui transmet, […] un principe invisible […] qui fait
de la maladie une communication de sujet à sujet (Vigarello,
1999 : 57). » La transmission est désormais localisée.

Le savoir médical

La conception de la maladie change : elle devient propaga-
tion en chaîne, « contamination progressive d’ensembles hu-
mains à partir d’un premier corps touché (Vigarello,
1999 : 58). » Une suite d’implications simples et efficaces :
« une transmission localisée ⇒ une contamination ⇒ une pro-
pagation ⇒ une épidémie ». Se basant sur une idée du médecin
Jean Manard, le premier à avoir compris que le mal était
communiqué par le coït, Antoine Mussa Brassavole, médecin
de la ville de Ferrare, en 1551, confirme le phénomène : « une
courtisane atteinte d’ulcère sordide à la vulve avait infecté des
hommes qui avaient transmis le mal (Després, 1873 : 66). »
Malgré le constat, un problème important : la maladie reste
invisible pendant un certain temps, les infectés propagent le
mal, d’où l’idée de doter d’un certificat attestant de leur bonne
santé les filles publiques et les filles d’auberge. Mesure sans
effet immédiat, ambition préventive et hygiéniste par un
contrôle des déplacements : cerner l’itinéraire des vénériens,
comprendre la propagation. « La syphilis aura favorisé une
conception plus individualisante des atteintes : accentuer le

La Renaissance

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regard sur le malade porteur, tenter de localiser le mal, dési-
gner et ficher les sujets douteux (Vigarello, 1999 : 58). »
Autre changement important : la pratique de la dissection ;
ce sera le changement central, après des siècles d'interdiction
par l'Église. Un renouvellement systématique de la vision du
corps. L’anatomie devient la science du corps. Vésale (1514-
1564) en redéfinit les paramètres et les propriétés : dissections
nombreuses, observations minutieuses, établissement d’une
nouvelle nomenclature anatomique. Il corrige et réfute les sa-
cro-saintes affirmations de Galien en place depuis un millénai-
re. En 1543, son impressionnant traité d’anatomie intitulé
Corporis Humani Fabrica est publié en sept volumes. Par-
tout, en Europe, planches et dessins sont copiés. « La dissec-
tion devient banale et même l’Église et les autorités civiles
l’autorisent, acceptant la construction de bâtiments pour ce
faire (Vignaux, 2009 : 93). » C’est une plongée nouvelle dans
l’intimité du corps. C’est une connaissance saisissante, « mais
fiable du corps humain maintenant soumis au regard, ouvert,
dissocié, cartographié (Peter, 2011 : 65). »
Paracelse (1493-1541) redéfinit le savoir médical, privilégie
l’hypothèse et le savoir, recourt à certaines plantes et produits
chimiques, rend compte des problèmes de santé des ouvriers
en contact avec vapeurs et métaux, collige pratiques populai-
res, recettes traditionnelles et façons de faire des barbiers des
villages, suggère l’idée qu’en chaque homme il y a un méde-
cin et une pharmacie naturels. Paracelse se lance dans une
vaste entreprise de remise en question des savoirs antiques
énoncés par Hippocrate, Galien, et Avicenne : « Qui donc
ignore que la plupart des médecins de notre temps ont failli à
leur mission de la manière la plus honteuse, en faisant courir
les plus grands risques à leurs malades ? Ils se sont attachés,
avec un pédantisme extrême, aux sentences d’Hippocrate, de
Galien et d’Avicenne […] Ce sont donc l’expérience et la rai-
son, et non les autorités, qui me guideront lorsque je prouverai
quelque chose. (Paracelse, 1531 : 1-4). »

Le sain et le malsain

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La pratique médicale

Basse œuvre manuelle et humiliante, contact avec le sang,
organes et pires blessures de toutes sortes, volet expérimental
du savoir médical, la chirurgie27

n’a pas encore reçu ses lettres

de créances. Le médecin28

, quant à lui, n’aurait besoin que de
son savoir livresque et d’une pratique médicale soumise à un
protocole bien précis : diagnostic, pronostic et traitement. Au
chevet du malade, le médecin doit tout d’abord relever « empi-
riquement tous les signes de la maladie (le diagnostic est établi
à partir de l’observation), prévoir le cours au regard de la tra-
dition (le pronostic n’est souvent qu’une affaire de calcul) et
décider du traitement en s’inspirant de cas analogues, récents
ou non (l’érudition du médecin est ici fondamentale) (Perez,
2011 : 112). » Autre pratique d’importance, le dialogue théra-
peutique s’instaure avec le patient. Le médecin relève et ins-
pecte tout ce qui sort du corps souffrant. Il goûte les urines, ou
le sang en cas de saignée, observe les selles, prend le pouls.
« C’est bien l’occasion d’un dialogue thérapeutique avec le
malade, il faut le prendre au sérieux, le rassurer et l’aider en
faisant de son mieux. La profession de foi n’est pas loin, le
médecin ayant une grande responsabilité vis-à-vis de son pa-
tient, même si l’issue fatale de la maladie peut toujours être
attribuée à la volonté divine (Perez, 2011 : 113). »

Le rapport du sain au malsain

Le rapport du sain au malsain se déplace : air pur et air cor-
rompu ; lieux sains et lieux infects ; nourriture des pauvres et
nourriture des nantis ; santé parfaite et santé imparfaite ; pré-
servation de soi et comportements à risque.

27

Situation ironique d’autant que le chirurgien du XXIe

siècle est celui qui
dispose du prestige, le médecin généraliste ayant été relégué au rang d’un
simple praticien de première ligne.

28

Ne pas oublier que, avant 1650, le médecin faisait encore figure de
« profiteur des guerres et des épidémies, d’opportuniste parcourant les
villes et les champs, les foires et les cours princières, à la recherche de
généreux malades (Perez, 2011 : 111). » Le chirurgien, quant à lui, était
encore plus mal perçu.

La Renaissance

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La peste, arrivée en Europe en 1347, bien que terrifiante, est
aussi enseignement. Elle « est brutale, sa diffusion incontrôla-
ble, intensifiée au cœur même des cités (Vigarello,
1999 : 51). » En moins de deux jours, sous sa forme pneumo-
nique, elle provoque la mort. Elle est rampante et fulgurante à
la fois, mais surtout inexorable. Sentiment d’impuissance, il ne
reste que de nouvelles démarches de préservation de soi com-
me échappatoire, « une façon plus complexe de protéger le
corps, accentuant le repère des épurements : enveloppes orga-
niques jugées plus fragiles, plus poreuses, provoquant une
nouvelle vigilance, milieux de vie plus inquiétants aussi, jugés
plus dangereux ou nauséabonds, provoquant de nouvelles mi-
ses à distance (Vigarello, 1999 : 51). » Le corps poreux est
désormais mis en péril, devenu corps pénétré.
Un constat : la peste souligne l’impuissance à la contrecar-
rer. Pourtant, de cette impuissance surgissent de nouvelles
démarches de prévention. Le champ du dangereux s’élargit. Il
faut mettre à distance ce qui peut pénétrer le corps, d’où atti-
tudes préventives. D’une part, la piété, qui serait rédhibitoire,
capable de conjurer cette puissance obscure, et la fuite vers un
ailleurs sans peste, tout en ne sachant pas que cette fuite trans-
porte dans cet ailleurs le mal. D’autre part, la peste « n’est-elle
pas faite de poussières venimeuses, de nuages soulevés par les
planètes en déshérence ? […] Il faut éviter avec soin l’air qui
pourrait nous inoculer un tel venin et le fuir d’homme à hom-
me, de maison en maison, de village en village, de ville en
ville (Vigarello, 1999 : 52). » Il est dorénavant possible de
localiser l’air malsain, celui de quelques lieux réputés infects,
« les porcheries, les étals d’équarrissage, les charognes mal
enterrées, toutes zones où les chairs se décomposent à l’air
libre (Vigarello, 1999 : 52). » À la Renaissance, l’isolement
des individus et des milieux est aussi un enseignement de la
peste : il procède « avant tout de l’expérience des contagions
passées, et non d’une maîtrise des modes de transmissions
(Fabre, 1996 : 92). » Au milieu du XVIe

siècle, la théorie
contagionniste supporte cette idée d’un isolement préventif
« et surtout sa très stricte observation alors que la fuite désor-
donnée apparaît néfaste […]. Il faut attendre la mise en place

Le sain et le malsain

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d’un réseau d’informations sanitaires au XVIIe

siècle, c’est-à-
dire le régime des patentes maritimes de santé et des billets, ou
passeports sanitaires pour que le mal commence à reculer (Bi-
raben, 1976 : 183). »
L’odeur et le visible déterminent le danger et sa mise à dis-
tance. L’odeur transporterait le mal, d’où l’injonction à faire
en sorte que le corps soit le moins poreux possible (cf. Les
masques vénitiens de Carnaval dotés de longs nez qui enfer-
maient herbes et aromates pour filtrer l'air respiré). Mise à
distance en évitant certains comportements aggravants suscep-
tibles de faire pénétrer le mal : « l’exercice échauffant et ou-
vrant les pores de la peau ; la chaleur ouvrant par trop les
conduits du corps ; les bains ou l’abandon trop fréquent au
plaisir sensuel, débilitant la vertu naturelle (Vigarello,
1999 : 54). » Le danger s’étend, l’air pénétrant la peau suscite
d’autres attentions : il n’est plus seulement question d’une
pureté qui devrait circuler dans les organes, mais d’une pureté
extérieure au corps, une modification de l’environnement.

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