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LES PEINTRES PRIMES M. William Bouguereau s’était contenté jusquiici de nous montrer sa peinture. Ses nymphes, ses vierges, ses apdtres, ses petits amours, ses petits saint-Jean, soufflés de créme et poudrés de sucre, toute cette patisserie tadasse, route cette sirupeuse confiserie, nous les connaissions depuis longtemps, et elles | gavaient rien & nous apprendre. Nous avions méme été charmés de voir que, par | une innovation opportune et gracieuse qui donne a celui qui en est objet un joli air @’immortalité pour rire, Etat avait, devant les propres ceuvres de M. William Bouguereau, inauguré son buste. Mais nous ne connaissions pas les idées de M. William Bouguereau, nous ne savions méme pas s‘il en avait. Eh! bien, oui, il en a. M. Bouguereau a consenti’A nous les exprimer. Elles sont d'une grande hauteur, et telles qu’on les attendait d’un homme qui a son buste devant ses cuvres, opinion de M. William Bouguereau sur la peinture contemporaine est fort bréve, Elle tient, toute, en ceci : qu’il est parfaitement honteux d’avoir accordé la premiére place 4 Exposition 4 Edouard Manet ', tandis que cette place devait tout naturellement échoir 4 M. William Bouguereau. Manet, avec son spirituel sourire, dominant la table de délibération du jury, comment peut-on dire, vraiment, que ce soit la, de l'art ? En outre, M. William Bouguereau se plaint, non sans amertume, que des médiailles aient été distribuées, par un jury incompétent et sans doute troublé par l’ironique présence de Manet, a des peintres qui ne le méritaient pas ou qui méritaient mieux que des médailles. Il edit été pourtant si simple de tout concilier en attribuant toutes les places de cimaise et toutes les médailles disponibles au seul M. Bouguereau, et aussi en accompagnant son buste de quelques statues en pied et de quelques statues a cheval habilement dissémi- nées, ca et la, dans les salles. I] ressort clairement des idées artistiques, expliquées par M. William Bouguereau, que « le niveau de l'art » efit monté a des hauteurs insolites et non encore atteintes si le jury des récompenses avait été exclusivement composé de M. William Bouguereau et de son buste équestre, de méme que si toutes les places avaient éé remplies par les ceuvres de M. William Bouguereau. Pour M. William Bouguereau, l'art n'est donc réellement qu'une question de places, de médailles et de jury. Et, a od il n’y a plus de médailles ni de gens qui les distribuent 4 M. William Bouguereau, il n'y a plus d’art. Au moins, voila une esthétique qui a le mérite de n’éire pas compliquée ; M. Larroumet? lui-m comprendrait. Ce bon M. Larroumet ! j Et voyez comme tout s‘enchaine. C’est aux infortunes concursives M. Benjamin Constant que nous devons de connaitre le fonds et le tréfonds du aux idées de M. William Bouguereau. Voici comment. Il faut dire que M. Benjamin Constant n’a pas de chance. M. Constant n’est pas le premier barbouilleur venu, il s’en faut. Si fon mes valeur d’un peintre a la dimension de ses tableaux, — et pourquoi ne ferait~ ainsi ? — il est de toute évidence que M. Benjamin Constant est le plus peintre de notre poque. Aucun ne saurait rivaliser avec lui. Et quels cadres © ces toiles immenses assez longues, assez larges pour abriter des bang boulangistes’, M. Benjamin Constant avait accoutumé d’étendre quelque trés sombre et de trés sale; une combinaison de vésicatoires et de empireumatiques, d’épaisses dilutions de vieux jus cuits, recuits et sui : marinades de vieux cuits et de vieilles pipes culottées, des égouttements dex tapis, dont 'assemblage et la mixture avaient fait dire A des connaisseurs que’ Ja de Orient et du vrai ! Et, dans cet Orient aux lumiéres poisseuses, aux 0 gluantes, nul ne savait mieux que M. Benjamin Constant faire reluire trompe-l’ceil, des émeraudes sur la gorge des odalisques saurées comme harengs de Hollande, étinceler des rubis aux doigts des janissaires fumés & des andouilles de Bretagne. Lorsque, délaissant I’Orient, il peignait, mémes ingrédients, des portraits de femmes occidentales, il advenait a par une spéciale notion du dessin et de l’anatomie, M. Benjamin Constant 0 de mentionner des parties essentielles, sans lesquelles un portrait pas plus modéle ne peuvent vivre. Je me souviens d'une femme en robe verte a qui ley tout entier manquait. Donec, M. Benjamin Constant possédait toutes les q requises pour obtenir la médaille d’honneur. On sait comment sobtien médaille. C’est un roulement. Quand les artistes frangais se constituer Société libre pour la gloire et pour l’affranchissement de l'art, vous mente bien, il fut convenu que tels et tels peintres auraient la médaille d’honneur, de tle, méme non exposants, méme morts. On avait méme pensé a les n @un seul coup, en bloc, ce qui edit été franc. Mais cette mesure fut jug gloire trop rapide et d’un trop subit affranchissement. On décida, au pour donner a cette combinaison un caractére de spontanéité, une aj @imprévu, on décida qu’une année sur quatre il ne serait distribué as médaille d’honneur. M. Benjamin Constant se trouvait parmi les élus ; on ay Yannée ou cet événement historique devait s’accomplir. Et M. Benjamin confiant dans l'avenir de cette médaille antespecti ive et de ce préventif honneur, continuait d'accumuler sur son Orient les ténébres les plus livardeuses, On avait, hélas ! compté sans M. Edouard Detaille qui, Pannée demiére, — Vannée fatale réservée a M. Benjamin Constant, — découvrit sans crier gare un probleme de psychologic militaire. Il s'agissait de savoir & quoi révent les soldats. Personne n'en savait tien, sauf M. Edouard Denaille, qui voulut bien nous Pexpliquer. Et ce fut un beau moment pour la France, et pour la Société des Artistes francais, que le Réve de M. Detaille+, imagii les soldats, abrutis de disciplines imbéciles, écrasé: ~ quand ils révent, — a 'époque de leur libération plus le sac leur couper les épaules, ni les sous-officiers leur remplir l'ame de haine? Vagues vengeances contre l’adjudant et le ser chiens ; a la petite payse laissée, li-bas, au arossiéres et féroces injures des Nous croyions qu’ils révaient a de Tgent-major, qui les traitent comme des angais. II nous apprit, avec un luxe inoui de boutons de guétres, en une inoubliable év ocation de passementeries Patriotiques, que le soldat francais ne réve qu’aux gloires du passé, et que, lorsqu’il dort, harassé, malheureux, défilent toujours, dans son sommeil, les splendeurs hérotques de la Grande Armée, Marengo, Austerlitz, Borodino et, parmi la fumée des canons et Tivresse des drapeaux déchirés et conquis, Napoléon, vainqueur du monde et pére du petit soldat. Il fallut bien Sincliner devant cette euvre qu’on eat dit — sclon le ror dun jure, ~ peinte par la Patrieelle-méme. Et M. Denaille don le tour de Ridaille nétait pourtant pas arrivé, Tempora sur T'inforuce hi Benjamin Constant, qui fur renvoyé a l'année suivante coup. deux: médailles d'honneur a M. Dagnan-Bouveret Et voila pourquoi les peintres médaillés ref leurs