La Réalité

On fait semblant de ne pas y penser, on essaye de s’en convaincre, mais la réalité finit un jour par nous rattraper. On vit notre vie de terrien lambda, comme on visionne un film déjà vu une dizaine de fois. On vit les yeux fermés, baignant avec six milliards d’autres cadavres, dans une cuve géante. On se complaît dans notre sous monde, on se complaît à le martyriser, pour en être ensuite la victime. Parfois, le type d’à côté n’en peut plus, et quitte le navire. On le pleure, on le blâme, puis on le transforme, sans état d’âme, en vulgaires données statistiques. On nous gave à la manière des oies, on nous fait avaler la plus infecte des nourritures, sans que l’on soit capable de s’en rendre compte. On prend plaisir à gâcher nos propres vies, pour les rendre plus attrayantes. De temps en temps, on ouvre les yeux, on prend conscience de l’absurdité dans laquelle nous tente de nous noyer, on se révolte, on prend peur, on se rendort. Et le calvaire continue, imposant sa vision post-apocalyptique. Nous sommes devenus dépendants de nos bourreaux. Comme une mère à ses petits, ils nous choisissent nos habits, s’occupent de notre éducation, nous nourrissent à la petite cuillère ; salade génétiquement modifiée, sauce pesticide, plat surgelé made in Taiwan, yaourt saveur E134 et, en guise de digestif, sitcom débile, servi sur un plateau d’argent, et accompagné de son carré de chocolat, issu d’un commerce pas vraiment équitable… On en veut encore ? Mangeons-nous une bonne page de publicité, vantant les mérites du dernier nettoyant WC, celui qui vous désintègre vos toilettes en trente secondes et demi. L’ogre capitaliste nous engraisse pour nous dévorer ensuite. Il faut dire que les petits chinois qu’il exploite, avec leur quignon de pain quotidien, ne sont pas bien grassouillets. Et nous, comme des bêtes, on se laisse avoir. On se réjouit de notre situation de bétail marqué au fer rouge par le logo des multinationales qui nous exploitent. Personne ne songe à sortir de l’emballage plastique qui nous emprisonne, en plus de détruire ce qui reste d’une nature violée. Personne ne songe à se mutiner contre le capitaine incompétent d’un navire qui prend l’eau de toute part. Comme des vampires, nous restons tapis dans l’obscurité, préférant l’ignorance à la lumière de la réalité. Nous conduisons nos vies avec la même imprudence que nous conduisons nos voitures. Bientôt, on effectuera des crash tests sur les humains pour vérifier leur solidité. Et tous, nous serons réduits à l’état de pulpes sanguinolentes. Et personne ne s’en souciera. Personne…

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